‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 13 sur 27 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

NÉRISSA, LES PAGES, puis PORTIA Au lever du rideau, Nérissa, l’amie et la suivante de Portia, entre par une des portes de droite, suivie par des pages portant trois coffrets. I un d or, I autre d'argent, le troisième de plomb. Nérissa va jusqu'à la table de gauche, et, se retournant, s’adresse aux pages.

Nérissa.

Posez ces trois coffrets sur celle tabi ,

Et rangez les selon leur valeur véritable.

'S’adressant successivement à chacun des papes :

A la première place.

Brillant comme une châsse,

D’abord

Mettez le coffret d’or!

Le porteur du coffret d’or l’a posé sur la laide. Xérissa, a u second pape :

De sa splendeur approchant

Avec ses beaux reflets d'armure,

Mettez ensuite le coffret d’argent !

(Même jeu : Xérissa au troisième pape :

Placez enfin la masse obscure

Encor superbe A sa façon

De ce coffret de plomb!

(Portia arrive par une porte de droite.

— oo —

Nérissa, désignant à Portia les coffrets.

Pour l’épreuve des coffrets.

Madame Portia, tout est prêt...

Souhaitez-vous que l’on mande

Dès maintenant Le Prince de Maroc, le premier prétendant,

Dont l’ardeur pour vous est grande:

Portia.

Diffère un peu, Nérissa... J’appréhende

D’obéir à l’étrange volonté

De mon père...

Nérissa.

Ceux qui furent des sages Ont souvent à leur mort une lucidité

Dont les vivants tirent des avantages

Dans l’avenir.

Portia, songeuse et inquiète.

Tout de même, penser que je dois devenir

La femme de celui qui par chance Choisira le coffret que mon père a marqué,

Et que le prix de mon obéissance

Sera peut-être un doux bonheur manqué.

Nérissa.

Non ! Dans un indulgent paradis

Tous les chers parents attendris

Sur l’enfant lointain qu’ils adorent

Veillent encore :

Ils prêteront secours

A vos amours,,.

Je me rassure un peu lorsque tu me raisonnes.

Mais songe tout de même au nombre de larrons

De mes biens et de ma personne

Qui sont venus ou qui viendront '

Nérissa.

Parmi tous ceux-là n’en est-il aucun

Dont avec joie

Vous deviendriez la douce proie ?

Portia, vivement.

Pas nu !

Nérissa, galment.

Auriez-vous, par hasard, des raisons de dédain

Pour le prince Napolitain?

Portia, à présent gaie et espiègle.

C’est un jeune fat!... Son cheval, tant il y pense,

A sa femme fera concurrence;

Dans son cœur elle aura le même rang...

Sa mère dût aimer un maréchal-ferrant!

Les deux jeunes filles rient. La conversation va se poursuit' joyeux et malicieux papotages, entrecoupés de rires.

Et le Comte Palatin ?

Ce n’est pas un esprit badin !

Si jeune, il a déjà l'étoffe

D’un vieux larmoyant philosophe!

Nérissa.

Le baron d’Angleterre vous plut par sa beauté!

Allons, dites la vérité...

Portia.

Parlant des langues différentes.

Notre lune de miel

Aurait les façons attrayantes

D’amours dans la Tour de Babel !

Nérissa.

Alors, je ne vois plus comme possible amant.

Que le Seigneur allemand.

Portia.

Dieu me préserve d’un ivrogne,

Brutal et repoussant.

Qui sent le vin. qui jure, qui cogne!

Je veux un époux caressant.

( Hedeven ne série use.

Nérissa! Je plaisante et je ris...

Mais l’un de ceux pour qui je n’ai que du mépris Et du dégoût, si la chance le favorise, De tout ce qui fait l’objet de sa convoitise

Deviendra le maître absolu

Aux dépens du secret élu !

Portia, riez encore!

Riez toujours!...

Je vous dis que les chers disparus qu’on implore

V iennent à notre secours!

Portia.

A me leurrer tu t’ingénies!

Nérissa.

A ma croyance j'ai de quoi vous convertir :

Pour leurs Duchés et pour leurs Baronnies.

Ces prétendants que vous ne pouvez pas souffrir.

Renonçant à l'étrange loterie.

Ce soir même vont repartir!

Portia, joyeuse.

Dis-tu vrai?

Nérissa.

L épreuve du coffret les irrite...

Ils acceptaient tous de concourir.

Mais c’est par son éclatant mérite

Que chacun se flattait de vous conquérir!

Portia.

Bon voyage!...

Subitement angoissée.)

Au fait, je ne suis pas quitte!

Et je songe avec un frisson

A la possible réussite Du Prince du Maroc. du Prince d’Aragon!

Et votre regard se voile...

Allons! Dans cette salle du palais

L’un après l'autre, mandez-les...

Et puis comptez sur votre étoile!

Portia, résignée, fait un signe de consentement. Hérissa va vers le fond et s’adresse à des pages qui sont de service dans le vestibule.

Nérissa.

Le Prince de Maroc... Courez le prévenir

Qu’on l’ai tend ici pour l'épreuve!

(Elle revient vers Porlia.

Il se pourrait que Lun de ces deux vous émeuve...

Portia, énergiquement.

Aon ! Non !

Nérissa, gentiment insidieuse.

A quelque souvenir

Seriez-vous donc fidèle?

Vous parliez tout à l’heure d’un secret élu.

Portia.

Que ta mémoire a de zèle!

Nérissa, avec espièglerie.

Si quelqu'un vous a plu,

Envers moi vous manquez de confiance...

Je suis une confidente... sans confidence!

Nérissa ! Quel est ce jeu ?

Nérissa

Je ne vous en veux pas pour si peu !

D’autant que je possède Le don de double-vue en matière d’amour...

Portia.

Vraiment?

Nérissa.

Faut-il, Madame, sans détour.

Révéler le nom qui vous obsède ?

Portia.

Dis toujours!... On verra

Ce beau don de visionnaire...

Nérissa.

Nous souvient-il que du vivant de votre père.

N int ici le Marquis de Montferrat ?

Portia.

Très bien... Il avait de l’allure et du brio...

Nérissa, malicieusement.

.Moins que certain... Bassanio,

Un jeune vénitien de sa suite...

Portia, qui ne se coulienl plus, et avec passion : Bassanio!... Puisque lu sais, parlons en vite!

N’est-ce pas que par tant de charmes

Il était le parfait amant.

L’amant du sourire et des larmes?...

N’est-ce pas qu'il était charmant?

Nérissa, complaisamment.

Incontestablement!

Portia.

N'est-ce pas qu'il avait l’air d'être

Plus le compagnon que le maître

De ce haut et noble marquis?

Nérissa.

Je suis de votre avis!

Portia.

N’est-ce pas qu’il est impossible

Que le premier venu, passant.

Par l’effet d'un hasard risible

Me rende infidèle à l’absent?

Nérissa.

Je frissonne en y pensant.

Portia.

N’est-ce pas que l'amour ordonne

Que tout antre soit éconduit,

Et que ce ne sera personne

Du moment que ce n’est pas lui ?

L’amour Vous le doit aujourd’hui!

Portia.

Ainsi tu savais mon secret.

Petite cachottière!

Eh bien! Ma seconde vue est aussi claire

Que la tienne!... Et voici son rapport discret : Te souviens-tu que dans celte même ambassade,

Le seigneur Bassanio

Avait pour camarade

Un certain Gratiano?...

Par ce nom des souvenirs sont-ils éveillés?

Nérissa, troublée à son tour.

Gratiano! Quoi?... Vous saviez?

Laissant à son tour débort/er son cœur.

N’est-ce pas qu'il avait de même

L'ensemble aimable qui séduit.

La douceur, la grâce suprême.

Et qu'il était charmant aussi ?

Portia. arec une u/l'ectueuse com phi ismu-e.

L’était un amant réussi !

Nérissa.

N'est-ce pas, sans que je me vante.

Qu’il méritait par sa fierté,

Bien qu’amoureux d’une suivante.

Une dame de qualité?

C’est mon avis, en vérité!

Nérissa.

N’est-ce pas que tant de constance

Envers l’amoureux éloigné

Mérite toute l'indulgence

Du dieu d’Amour apitoyé?

Portia.

C'est le vœu de mon amitié !

Nérissa, joyeuse.

S’il garde votre souvenir,

Et s’il connaît l’étrange épreuve,

De son amour pour vous donner la preuve

Bassanio va venir !

Portia, joyeuse aussi.

Et si Gratiano, comme je le crois,

Après tant de doux babillages,

A gardé les mêmes émois,

il est sûrement du voyage!

Un page, à la porte du fond.

Le Prince de Maroc attend le bon plaisir De Madame...

Portia, revenant à la réalité, tandis que hérissa

fait signe au page d’introduire le Prince de Maroc.

Ciel ! Déjà la fin de la trêve

Qu’à mon angoisse accordait mon désir...

Que c’est donc fragile, un rêve

(Entrée du Prince de Maroc.)

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