SCÈNE PREMIÈRE
NÉRISSA, LES PAGES, puis PORTIA Au lever du rideau, Nérissa, l’amie et la suivante de Portia, entre par une des portes de droite, suivie par des pages portant trois coffrets. I un d or, I autre d'argent, le troisième de plomb. Nérissa va jusqu'à la table de gauche, et, se retournant, s’adresse aux pages.
Nérissa.
Posez ces trois coffrets sur celle tabi ,
Et rangez les selon leur valeur véritable.
'S’adressant successivement à chacun des papes :
A la première place.
Brillant comme une châsse,
D’abord
Mettez le coffret d’or!
Le porteur du coffret d’or l’a posé sur la laide. Xérissa, a u second pape :
De sa splendeur approchant
Avec ses beaux reflets d'armure,
Mettez ensuite le coffret d’argent !
(Même jeu : Xérissa au troisième pape :
Placez enfin la masse obscure
Encor superbe A sa façon
De ce coffret de plomb!
(Portia arrive par une porte de droite.
— oo —
Nérissa, désignant à Portia les coffrets.
Pour l’épreuve des coffrets.
Madame Portia, tout est prêt...
Souhaitez-vous que l’on mande
Dès maintenant Le Prince de Maroc, le premier prétendant,
Dont l’ardeur pour vous est grande:
Portia.
Diffère un peu, Nérissa... J’appréhende
D’obéir à l’étrange volonté
De mon père...
Nérissa.
Ceux qui furent des sages Ont souvent à leur mort une lucidité
Dont les vivants tirent des avantages
Dans l’avenir.
Portia, songeuse et inquiète.
Tout de même, penser que je dois devenir
La femme de celui qui par chance Choisira le coffret que mon père a marqué,
Et que le prix de mon obéissance
Sera peut-être un doux bonheur manqué.
Nérissa.
Non ! Dans un indulgent paradis
Tous les chers parents attendris
Sur l’enfant lointain qu’ils adorent
Veillent encore :
Ils prêteront secours
A vos amours,,.
Je me rassure un peu lorsque tu me raisonnes.
Mais songe tout de même au nombre de larrons
De mes biens et de ma personne
Qui sont venus ou qui viendront '
Nérissa.
Parmi tous ceux-là n’en est-il aucun
Dont avec joie
Vous deviendriez la douce proie ?
Portia, vivement.
Pas nu !
Nérissa, galment.
Auriez-vous, par hasard, des raisons de dédain
Pour le prince Napolitain?
Portia, à présent gaie et espiègle.
C’est un jeune fat!... Son cheval, tant il y pense,
A sa femme fera concurrence;
Dans son cœur elle aura le même rang...
Sa mère dût aimer un maréchal-ferrant!
Les deux jeunes filles rient. La conversation va se poursuit' joyeux et malicieux papotages, entrecoupés de rires.
Et le Comte Palatin ?
Ce n’est pas un esprit badin !
Si jeune, il a déjà l'étoffe
D’un vieux larmoyant philosophe!
Nérissa.
Le baron d’Angleterre vous plut par sa beauté!
Allons, dites la vérité...
Portia.
Parlant des langues différentes.
Notre lune de miel
Aurait les façons attrayantes
D’amours dans la Tour de Babel !
Nérissa.
Alors, je ne vois plus comme possible amant.
Que le Seigneur allemand.
Portia.
Dieu me préserve d’un ivrogne,
Brutal et repoussant.
Qui sent le vin. qui jure, qui cogne!
Je veux un époux caressant.
( Hedeven ne série use.
Nérissa! Je plaisante et je ris...
Mais l’un de ceux pour qui je n’ai que du mépris Et du dégoût, si la chance le favorise, De tout ce qui fait l’objet de sa convoitise
Deviendra le maître absolu
Aux dépens du secret élu !
Portia, riez encore!
Riez toujours!...
Je vous dis que les chers disparus qu’on implore
V iennent à notre secours!
Portia.
A me leurrer tu t’ingénies!
Nérissa.
A ma croyance j'ai de quoi vous convertir :
Pour leurs Duchés et pour leurs Baronnies.
Ces prétendants que vous ne pouvez pas souffrir.
Renonçant à l'étrange loterie.
Ce soir même vont repartir!
Portia, joyeuse.
Dis-tu vrai?
Nérissa.
L épreuve du coffret les irrite...
Ils acceptaient tous de concourir.
Mais c’est par son éclatant mérite
Que chacun se flattait de vous conquérir!
Portia.
Bon voyage!...
Subitement angoissée.)
Au fait, je ne suis pas quitte!
Et je songe avec un frisson
A la possible réussite Du Prince du Maroc. du Prince d’Aragon!
Et votre regard se voile...
Allons! Dans cette salle du palais
L’un après l'autre, mandez-les...
Et puis comptez sur votre étoile!
Portia, résignée, fait un signe de consentement. Hérissa va vers le fond et s’adresse à des pages qui sont de service dans le vestibule.
Nérissa.
Le Prince de Maroc... Courez le prévenir
Qu’on l’ai tend ici pour l'épreuve!
(Elle revient vers Porlia.
Il se pourrait que Lun de ces deux vous émeuve...
Portia, énergiquement.
Aon ! Non !
Nérissa, gentiment insidieuse.
A quelque souvenir
Seriez-vous donc fidèle?
Vous parliez tout à l’heure d’un secret élu.
Portia.
Que ta mémoire a de zèle!
Nérissa, avec espièglerie.
Si quelqu'un vous a plu,
Envers moi vous manquez de confiance...
Je suis une confidente... sans confidence!
Nérissa ! Quel est ce jeu ?
Nérissa
Je ne vous en veux pas pour si peu !
D’autant que je possède Le don de double-vue en matière d’amour...
Portia.
Vraiment?
Nérissa.
Faut-il, Madame, sans détour.
Révéler le nom qui vous obsède ?
Portia.
Dis toujours!... On verra
Ce beau don de visionnaire...
Nérissa.
Nous souvient-il que du vivant de votre père.
N int ici le Marquis de Montferrat ?
Portia.
Très bien... Il avait de l’allure et du brio...
Nérissa, malicieusement.
.Moins que certain... Bassanio,
Un jeune vénitien de sa suite...
Portia, qui ne se coulienl plus, et avec passion : Bassanio!... Puisque lu sais, parlons en vite!
N’est-ce pas que par tant de charmes
Il était le parfait amant.
L’amant du sourire et des larmes?...
N’est-ce pas qu'il était charmant?
Nérissa, complaisamment.
Incontestablement!
Portia.
N'est-ce pas qu'il avait l’air d'être
Plus le compagnon que le maître
De ce haut et noble marquis?
Nérissa.
Je suis de votre avis!
Portia.
N’est-ce pas qu’il est impossible
Que le premier venu, passant.
Par l’effet d'un hasard risible
Me rende infidèle à l’absent?
Nérissa.
Je frissonne en y pensant.
Portia.
N’est-ce pas que l'amour ordonne
Que tout antre soit éconduit,
Et que ce ne sera personne
Du moment que ce n’est pas lui ?
L’amour Vous le doit aujourd’hui!
Portia.
Ainsi tu savais mon secret.
Petite cachottière!
Eh bien! Ma seconde vue est aussi claire
Que la tienne!... Et voici son rapport discret : Te souviens-tu que dans celte même ambassade,
Le seigneur Bassanio
Avait pour camarade
Un certain Gratiano?...
Par ce nom des souvenirs sont-ils éveillés?
Nérissa, troublée à son tour.
Gratiano! Quoi?... Vous saviez?
Laissant à son tour débort/er son cœur.
N’est-ce pas qu'il avait de même
L'ensemble aimable qui séduit.
La douceur, la grâce suprême.
Et qu'il était charmant aussi ?
Portia. arec une u/l'ectueuse com phi ismu-e.
L’était un amant réussi !
Nérissa.
N'est-ce pas, sans que je me vante.
Qu’il méritait par sa fierté,
Bien qu’amoureux d’une suivante.
Une dame de qualité?
C’est mon avis, en vérité!
Nérissa.
N’est-ce pas que tant de constance
Envers l’amoureux éloigné
Mérite toute l'indulgence
Du dieu d’Amour apitoyé?
Portia.
C'est le vœu de mon amitié !
Nérissa, joyeuse.
S’il garde votre souvenir,
Et s’il connaît l’étrange épreuve,
De son amour pour vous donner la preuve
Bassanio va venir !
Portia, joyeuse aussi.
Et si Gratiano, comme je le crois,
Après tant de doux babillages,
A gardé les mêmes émois,
il est sûrement du voyage!
Un page, à la porte du fond.
Le Prince de Maroc attend le bon plaisir De Madame...
Portia, revenant à la réalité, tandis que hérissa
fait signe au page d’introduire le Prince de Maroc.
Ciel ! Déjà la fin de la trêve
Qu’à mon angoisse accordait mon désir...
Que c’est donc fragile, un rêve
(Entrée du Prince de Maroc.)