‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 14 sur 27 · SON CONFIDENT MUET. SA SUITE · texte numérisé non relu

SON CONFIDENT MUET. SA SUITE

Entrée un peu burlesque, d’un orientalisme fantaisiste, du Prince de Maroc. Il est somptueusement velu et empanaché, couvert de bijoux, avec un cimeterre au côté. Il est très brun de peau. Allures autoritaires et air très suffisant. Un confident ne le quitte pas. Sa suite est composée d’eunuques et de gardes, tous noirs de peau, et aussi de négrillons. Etoffes voyantes, attifements pittoresques. Il s'est avancé en scène, et a salué Portia.

Le Prince de Maroc.

Madame, mon amour espère

Que votre goût très avisé

N’a pas de préjugé' vulgaire

Contre le teint bronzé!

N’en déplaise aux trois quarts des hommes.

Pour mériter un teint pareil

II faut être, comme nous sommes.

Les enfants du soleil !

La Suite du Prince, sur un signe du confident muei.

Ouallah! Ouallah!

Sidi yakoul el hag!

Le Prince de Maroc.

Qu’un rival à peau blanche vienne

Et s’il prend un air offensant

J’offre de nous ouvrir les veines

Pour montrer notre sang! Qu’il jaillisse, et que l'on constate, Dussè-je descendre au tombeau.

Que des deux le plus écarlate,

Circule sous ma peau !

La Suite du Prince, même jeu.

Ouallah! Ouallah!

Sidi yakoul el hag!

Le Prince de Maroc.

Au seul aspect de ce visage

Que les tropiques ont brûlé, Cent guerriers remplis de courage

Ont devant moi tremblé!

Cependant que, sans vantardises, Autant de vierges, tour à tour,

Éperdument s’en sont éprises,

Qui languissent d’amour!

La Suite du Prince.

Ouallah ! Ouallah !

Sidi yakoul el hag!

Le Prince de Maroc.

Madame, par ces syllabes Pour vous pleines d’obscurité, Mes gens affirment en arabe

Que je dis la vérité!

Portia, avec des révérences.

Prince de Maroc, calmez vos alarmes,

Je trouve infiniment de charmes A ce teint bronzé, plus ensorcelant

Que s'il était blanc!

Prince de Maroc, la fille pâlotte

N’est pas aussi sotte!

Pour un bel exploit plus intéressant

Gardez votre sang!

Prince de Maroc, que ne puis-je faire

Un choix volontaire; Je vous prouverais que votre couleur

Ne me fait pas peur; Si je ne devais à ma conscience

Une complète obéissance.

Faisant fi de ces trois coffrets, Prince de Maroc, je vous choisirais!

Le Prince de Maroc, à part, à son confident,

avec une suffisance comique.

Nulle prévention

N’aveugle la mignonne.

Et j’ai l’impression

Que je l’impressionne!

Portia, à part, à Nérissa, narquoise.

Rien ne pouvant changer rien

A ce qui nous nous intéresse.

Nérissa, je pouvais bien

Lui dire une politesse!

Nérissa, à part.

Le vrai Dieu, le seul grand.

Ne liera pas d’une chaîne

A tant de blancheur chrétienne

Ce sombre époux mécréant !

Nérissa, montrant au Prince de Maroc les trois coffrets.

C’est dans l’un de ces coffrets

Que le Destin s’abrite.

Le Prince de Maroc.

Allah l’aura fait tout exprès

Conforme à mon mérite !

Portia.

Dans l’un de ces trois coffrets, De plomb, d’or ou d’argent, se trouve mon portrait,

Et si votre étoile s’en mêle, Le portrait vous vaudra d’obtenir le modèle!

Le Prince de Maroc, s’avançant.

Alors vite!... Comment hésiterais-je?

Qu’Ai lah me protège!

De ces trois coffrets un seul est digne

D’abriter pareil trésor,

Et c’est pourquoi ma main désigne

Le coffret d’or !

(Il ouvre le coffret d'or, et regarde avidement dedans.) Pas de portrait!... Dans l’œil d’un crâne humain

Rien qu’un billet de parchemin!

(Il ouvre le billet et ht.j « L’or pour qui tant de sots risquent leur vie,

Souvent se révolte et châtie!

Mon beau monsieur, vous avez tort.

Prenez leçon de modestie :

Tout ce qui reluit n'est pas or! »

Tout le Monde.

Tout ce qui reluit n’est pas or!

Le Prince de Maroc, avec dignité.

N'attendez pas de moi des lamentos!

C’est dans les circonstances tristes,

Que doivent se montrer fatalistes

Les orientaux.

Adieu, Madame!... Je regagne ma province...

Il salue.

Portia, saluant à son tour.

Adieu, Prince!

Nérissa, même jeu.

Adieu,-P rince!

Le Prince de Maroc, à part à son confident.

Elle regrette, évidemment,

Cette malchance qui m’évince...

Portia, même jeu, à Nérissa.

Il prend la chose élégamment,

Mais en dedans l’on sent qu’il grince!

Le Prince, arec des ma lu fs.

Adieu, Madame!

Portia, même jeu.

Adieu. Prince!

Le Prince.

Adieu, Madame!

Portia.

Adieu. Prince!

Nérissa. avec des révérences.

Tous mes respects en bloc

Au Prince de Maroc !

Pendant que le Prince de Maroc, suivi de son cortège, sort avec dignité, Portia et Nérissa se confondent en salutations cérémonieuses.

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