SCÈNE III PORTIA, NÉRISSA, puis le PRINCE D’ARAGON et sa suite
Nérissa, joyeuse.
Puissent ainsi, pour votre bonheur.
Choisir tous ceux de sa couleur!
Portia, anxieuse.
Que Dieu m’épargne le succès
De qui ne sera pas qui tu sais...
Nérissa, au pu (je.
Allons! Qu’on se presse!
Le suivant, iniroduis-le donc...
Le Page, (imiouçaiit.
Son Altesse
Le Prince d’Aragon !
Entrée très cérémonieuse du Prince d'Ara'jon. entie noblesse. de son rang, de sa naissance.
Le Prince d'Aragon.
Vous avez devant vous, Princesse,
Le fameux Prince d'Aragon!
Pour la valeur et la noblesse
Nulle part il n’est le second !
'foisonné d'or et Grand d’Espagne.
Il a sa cour et son drapeau.
Et même devant Charlemagne
il eut conservé son chapeau!
La Suite des Grands d’Espagne.
Aragon! Aragon! Aragon!
Nulle part n'est le second !
Le Prince d’Aragon.
Depuis Fernand le Catholique,
En même temps que d'Aragon,
il est le souverain unique
De la Castille et de Léon!
La brume des temps enveloppe
L’origine de sa Maison,
Et tous les plus grands rois d'Europe
Pourraient jalouser son blason!
La Suite
Aragon! Aragon! Aragon!
Nulle part n’est le second!
Le Prince d’Aragon.
Pour moi tout est mésalliances,
Mais une si rare beauté
Peut combler toutes les distances
Et vaut mille ans d’hérédité !
Et si, pour conquérir vos charmes,
N’ayant qu’un grand cœur pour appui.
Il suffisait du sort des armes
Vous seriez ma Reine aujourd’hui !
La Suite.
Aragon! Aragon! Aragon!
Portia, avec une modestie affectée.
Prince, je suis sensible à la condescendance
Qui, passant sur l’humble naissance,
De tant de simplicité
Daignerait faire une Majesté,
Mais formelle
Est la volonté paternelle.
Et l’Empereur Charles-Quint lui-même devrait
Subir l'épreuve du coffret !
Le Prince d’Aragon, devant les trois coffrets. Le seul intéressant de ces trois coffrets
Devrait s’ouvrir sitôt que j’apparais!
Prince, c’est trop d’exigence,
Le dernier mot est à la chance !
Le Prince d’Aragon, toujours autoritaire.
A la chance ?
Nérissa.
A la chance...
Le Prince d’Aragon.
Eh! bien, voyons sans surseoir
Si la chance est rebelle à mon pouvoir!
De ce coffret d'or, la matière
Peut tenter un esprit vulgaire, Mais pour qui, comme moi, de façon coutumière
La touche à pleine main,
Ce bel écrin
N’est qu’un piège enfantin!
D’autre part, je glisse
Sur le plomb, trop vil pour qu’on le choisisse,
Et, par sa sobre richesse engageant,
Je choisis le coffret d’argent!
Il ouvre le coffret d’argent et en retire un bout de parchemin. Ciel! Un portrait de fou!... Quelques mots d’écriture...
(Il lit.)
« Qui d’un sage croit faire figure
» Pour un peu de raisonnement,
» Autant qu’un autre, bien souvent,
« N’est qu’un dément! »
(Furieux)
Un dément!
Portia, avec une gaîté moqueuse.
La chance
N’est pas affaire de naissance, La chance n’est pas affaire de puissance,
Prince d’Aragon...
Il ne suffit pas, pour qu’elle soit bonne,
D’avoir un grand nom,
Et d’être né coiffé... d’une couronne,
Nérissa, malicieuse aussi.
Souvent au palais préférant la cabane,
La chance n’est pas courtisane;
Au-dessus des puissants, elle plane
Et de leur puissance ricane.
Portia.
La chance ! La chance !
C’est le bonheur qui passe ou qui ne passe pas
Entre le jour de la naissance
Et celui du trépas...
Voilà, Seigneur, ce qu’on nomme la chance!
Le Prince d’Aragon.
La peste soit de la chance !
J’étais déjà fou, je le crois,
En ne doutant pas de ma Noce,
Aujourd’hui je suis fou deux fois,
Et je retourne à Saragosse!
Portia et Nérissa, ensemble.
A Saragosse!
Tandis que le Roi d'Aragon, toujours furieux, sort avec sa suite, les jeunes femmes éclatent de rire. — Sur un signe de Portia, Nérissa accompagne le Prince. Portia demeure seule.