SCÈNE IV
PORTIA, seule, puis BASSANIO.
Portia, seule.
Princesse d’Aragon, c’est l’honneur, la puissance,
Sous un dais couronné, Et pourtant tout ce bruit ne vaut pas le silence
D un cœur qui s’est donné !
Princesse d’Aragon, c’est l’énorme richesse,
Les bijoux, les atours, Pourtant c’est pauvreté près des moments d’ivresse
Nés des belles amours...
Princesse d’Aragon, c’est, prodiguant ses charmes,
Le sort qui sourirait, Pourtant cette gaîté ne vaut pas quelques larmes
Qu’un baiser sécherait...
Princesse d’Aragon, c’est la grandeur du monde,
Et cela sonne bien, Mais près de la douceur de ma peine profonde
Tout à coup ce n’est rien !
Bassanio, entrant, et ayant aperçu Portia.
Portia !
Portia, qui s’est retournée.
Mon nom !
Vous vous souvenez donc?
(Il descend en scène.)
Ma bonne fortune veut-elle Que de moi Portia seulement se rappelle.
Et sache qui j’étais?
Portia, tendrement et simplement.
Bassanio, je vous attendais...
Bassanio, avec un sursaut de joie.
De mon mérite dérisoire Avoir, vous, Portia, conservé la mémoire!
C’est trop déjà de bonheur accordé...
Portia.
Bassanio, que vous avez tardé!
Bassanio, avec ferveur.
Ces mots qu’il faudrait recueillir à genoux,
C’est ma fièvre qui les invente?
Comment aurais-je osé sans l’épreuve charmante
Lever mon regard jusqu’à vous?
Pour donner tant de hardiesse
A mon indignité,
Tant d’ambition à ma petitesse,
il fallait la possibilité De gagner un bonheur sans l’avoir mérité.
Bassanio ! Que vous avez tardé !
Devant un accueil aussi tendre.
Dois-je pleurer le temps perdu?
Ou bien pour avoir eu le plaisir de l’entendre,
Préférer d’avoir attendu?
Portia.
Qu’importe aux cœurs qui se retrouvent
Les regrets déjà lointains,
bassanio, quand ils sont certains
Des doux sentiments qu’ils éprouvent?
Bassanio.
Le ciel des amoureux, par repentir
D'avoir permis l’absence,
Pour entretenir l’espérance
A fait le souvenir...
Vous ayant, Portia, dans mon cœur emportée.
Jamais, jamais, je ne vous ai quittée...
Dans le demi-jour incertain
Du matin,
Je vous voyais sur la lagune;
El le soir, dans chaque bosquet,
Le clair de lune
Adorablement découpait
Un ange qui vous ressemblait. Dans tous les cortèges princiers
Vous étiez Le plus superbe sous l’armure ; Et tous les héros un peu fous
Des aventures,
Qu’on voudrait voir à ses genoux,
Dans tous les livres c'était vous...
Bassanio.
J’entendais monter vers la croix
Votre voix Dans les chapelles byzantines ;
Et vous cherchant dans le détail
Des figurines,
Je vous trouvais dans le vitrail
Du sanctuaire et du portail...
Portia.
Que de fois s’est interposé,
Imposé,
Sur mon missel votre visage!
Tandis que le texte sacré,
Austère et sage,
Devenait, par moi murmuré,
Un sacrilège énamouré !
Bassanio.
Ce double accord de nos pensées,
Portia, nous fait sentir bien mieux
L’horreur des épreuves passées,
Et le doute injurieux.
Le doute, l’absence et les larmes
Renforcent la sérénité, Car la fidélité semble après les alarmes
Plus douce au cœur inquiété !
Bassanio.
Tu sais maintenant qu’en dépit de l'absence...
Portia.
Tu sais qu’en dépit du silence...
Bassanio.
Ton souvenir avec une douce insistance
Embellissait tous mes horizons !
Portia.
Tu sais que ta présence
Ensoleillait toutes mes saisons!
Bassanio, tendrement.
Alors, Portia, cet amoureux accord
Complètons-le tout de suite ;
Et que, favorable, le sort
Me désigne vite Le coffret merveilleux où mon bonheur s’abrite! (il va se diriger vers les coffrets; Portia, anxieuse, s’interpose.)
Arrêtez Bassanio! Mon ami!
Songez ! si le sort contraire
Allait aujourd’hui Sur tant de joie et de lumière.
Jeter la douleur et la nuit?
Bassanio.
Que dis-tu ?
Portia, très tendrement.
J’implore ta lâcheté !
Accordons-nous une douce trêve
De peur de tuer notre rêve
Avec une réalité!
Bassanio, angoissé, la prenant dans ses bras. Ciel!
Portia, très tendre.
Accorde-moi le premier de mes vœux, Mon amour... veux-tu?
Bassanio, même jeu.
Je veux ce que tu veux...