‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 16 sur 27 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

PORTIA, seule, puis BASSANIO.

Portia, seule.

Princesse d’Aragon, c’est l’honneur, la puissance,

Sous un dais couronné, Et pourtant tout ce bruit ne vaut pas le silence

D un cœur qui s’est donné !

Princesse d’Aragon, c’est l’énorme richesse,

Les bijoux, les atours, Pourtant c’est pauvreté près des moments d’ivresse

Nés des belles amours...

Princesse d’Aragon, c’est, prodiguant ses charmes,

Le sort qui sourirait, Pourtant cette gaîté ne vaut pas quelques larmes

Qu’un baiser sécherait...

Princesse d’Aragon, c’est la grandeur du monde,

Et cela sonne bien, Mais près de la douceur de ma peine profonde

Tout à coup ce n’est rien !

Bassanio, entrant, et ayant aperçu Portia.

Portia !

Portia, qui s’est retournée.

Mon nom !

Vous vous souvenez donc?

(Il descend en scène.)

Ma bonne fortune veut-elle Que de moi Portia seulement se rappelle.

Et sache qui j’étais?

Portia, tendrement et simplement.

Bassanio, je vous attendais...

Bassanio, avec un sursaut de joie.

De mon mérite dérisoire Avoir, vous, Portia, conservé la mémoire!

C’est trop déjà de bonheur accordé...

Portia.

Bassanio, que vous avez tardé!

Bassanio, avec ferveur.

Ces mots qu’il faudrait recueillir à genoux,

C’est ma fièvre qui les invente?

Comment aurais-je osé sans l’épreuve charmante

Lever mon regard jusqu’à vous?

Pour donner tant de hardiesse

A mon indignité,

Tant d’ambition à ma petitesse,

il fallait la possibilité De gagner un bonheur sans l’avoir mérité.

Bassanio ! Que vous avez tardé !

Devant un accueil aussi tendre.

Dois-je pleurer le temps perdu?

Ou bien pour avoir eu le plaisir de l’entendre,

Préférer d’avoir attendu?

Portia.

Qu’importe aux cœurs qui se retrouvent

Les regrets déjà lointains,

bassanio, quand ils sont certains

Des doux sentiments qu’ils éprouvent?

Bassanio.

Le ciel des amoureux, par repentir

D'avoir permis l’absence,

Pour entretenir l’espérance

A fait le souvenir...

Vous ayant, Portia, dans mon cœur emportée.

Jamais, jamais, je ne vous ai quittée...

Dans le demi-jour incertain

Du matin,

Je vous voyais sur la lagune;

El le soir, dans chaque bosquet,

Le clair de lune

Adorablement découpait

Un ange qui vous ressemblait. Dans tous les cortèges princiers

Vous étiez Le plus superbe sous l’armure ; Et tous les héros un peu fous

Des aventures,

Qu’on voudrait voir à ses genoux,

Dans tous les livres c'était vous...

Bassanio.

J’entendais monter vers la croix

Votre voix Dans les chapelles byzantines ;

Et vous cherchant dans le détail

Des figurines,

Je vous trouvais dans le vitrail

Du sanctuaire et du portail...

Portia.

Que de fois s’est interposé,

Imposé,

Sur mon missel votre visage!

Tandis que le texte sacré,

Austère et sage,

Devenait, par moi murmuré,

Un sacrilège énamouré !

Bassanio.

Ce double accord de nos pensées,

Portia, nous fait sentir bien mieux

L’horreur des épreuves passées,

Et le doute injurieux.

Le doute, l’absence et les larmes

Renforcent la sérénité, Car la fidélité semble après les alarmes

Plus douce au cœur inquiété !

Bassanio.

Tu sais maintenant qu’en dépit de l'absence...

Portia.

Tu sais qu’en dépit du silence...

Bassanio.

Ton souvenir avec une douce insistance

Embellissait tous mes horizons !

Portia.

Tu sais que ta présence

Ensoleillait toutes mes saisons!

Bassanio, tendrement.

Alors, Portia, cet amoureux accord

Complètons-le tout de suite ;

Et que, favorable, le sort

Me désigne vite Le coffret merveilleux où mon bonheur s’abrite! (il va se diriger vers les coffrets; Portia, anxieuse, s’interpose.)

Arrêtez Bassanio! Mon ami!

Songez ! si le sort contraire

Allait aujourd’hui Sur tant de joie et de lumière.

Jeter la douleur et la nuit?

Bassanio.

Que dis-tu ?

Portia, très tendrement.

J’implore ta lâcheté !

Accordons-nous une douce trêve

De peur de tuer notre rêve

Avec une réalité!

Bassanio, angoissé, la prenant dans ses bras. Ciel!

Portia, très tendre.

Accorde-moi le premier de mes vœux, Mon amour... veux-tu?

Bassanio, même jeu.

Je veux ce que tu veux...

Page 1