SCÈNE V LES MÊMES — NÉRISSA et GRATIANO
(Nérissa apparaît au fond, amenant Gratiano.)
Portia, les aperçevant.
Mais voici d’autres amoureux !
Oui, Madame... Et désireux De vous intéresser à leur cause !
Portia.
Je ne vois rien qui s’oppose
Au projet que vous formez,
Si vous vous aimez.
Nérissa, dans les bras de Gratiano.
Nous nous aimions malgré l’absence...
Gratiano.
Et la distance...
Portia, souriant à Bassanio.
C’est notre jeu qui recommence !
Nérissa, naïvement joyeuse.
Madame, il prétend qu’à Venise
Sur tous les vitraux d’église
II voyait des Nérissa!
Portia, avec un coup d’œil tendre à Bassanio.
Quelqu’un m'a déjà dit ça...
Nérissa.
Il me voyait, tant il m’adore,
Dans les brumes de l’aurore,
Ou dans les feux du couchant...
J’ai dans J'oreille encore
Quelque chose d’approchant...
Portia.
L’amour, qui pourtant n’est pas bête.
Sur toutes les bouches se répète
Toujours...
Portia.
Les mêmes gentillesses
Et les mêmes tendresses
Servent aux mêmes amours...
Gratiano.
Les mêmes expressions
De joie et d’affliction,
On se les passe à la ronde...
Nérissa et Bassanio.
Chacun croit avoir dit
Quelque chose d’inédit
Et c’est vieux comme le monde !...
Portia.
Depuis toujours on énonce
Mêmes syllabes pour mêmes émois, Et depuis toujours leur charme est dans la voix
Qui les prononce !
Les amoureux d’âge en âge
Les ont dites et redites en rond...
Portia.
D’autres, fidèles ou volages,
D’âge en âge les rediront ‘
Bassanio
De même Que pour les amoureux il n’est que des printemps,
Quand on est jeune et que l’on s’aime
Les plus vieux mots ont tous vingt ans!
Pendant que baisse le rideau, les deux couples remontent vers le fond, amoureusement enlacés.
RIDEAU
SECOND TABLEAU Un interlude a donné au public l’impression d'un temps indéterminé, qu’ont vécu ensemble, à Belmont, Portia et Bassanio. Le rideau se lève sur le même décor que celui du tableau précédent. Portia est assise près d’une table couverte d'une collation; Bassanio est assis en face d’elle.