SCÈNE PREMIÈRE
BASSANIO, PORTIA, puis NÉRISSA.
Portia.
N’est-ce pas qu’elle est charmante l’histoire
Que je viens de vous conter?
Bassanio.
Oui, Portia...
Dans vos propos que d’esprit il y a !
Portia.
Moins que de mémoire...
Bassanio.
Portia! Depuis que je suis près de vous,
Grâce à nos propos amoureux et fous,
Le temps a passé si vite,
Que pour mesurer sa fuite II me faut penser que dans le coin favori
Du jardin fleuri,
Tour à tour écloses
Et décloses,
Tant de roses ont remplacé tant de roses !
Heureux qui peut, une main dans sa main, Compter les bons instants aux fleurs de son chemin!...
(A Nérissa qui paraît.) Ah! Voici Nérissa!
Nérissa.
Servante si respectueuse Qu’elle imite votre façon d’être heureuse !
Portia.
Nérissa, que dit-on de nouveau dans Belmont?
Nérissa.
Rien de très gai, ni de très bon...
Mais je ne veux pas être un trouble-fête...
Portia.
Dis toujours... Et dis tout...
Nérissa.
On parle de tempêtes
Un peu partout...
Bassanio, tressaillant.
De tempêtes?
Portia, a Bassanio.
Pourquoi ce front qui se plisse,
Et ces yeux de regrets chargés?
Bassanio, soucieux.
C’est que parfois, parmi tant de délices,
Je pense aux amis négligés.
Portia.
L’amour fait toujours tort à l’amitié...
Nérissa.
Quand je sais qu’au large lèvent fait rage.
Des pauvres matelots j’ai pitié!
Bassanio, avidement.
Parle-t-on de naufrages?
Nérissa.
Sur toutes les mers on dit qu’ils sont nombreux.
Bassanio, toujours songeur.
Quand on est heureux,
Comme on oublie...
Portia.
Allons! Pas de mélancolie!
Bassanio, subitement debout et résolu.
Portia ! C’est assez prolonger
Notre adorable rêverie !
Et puisque nous pouvons envisager
D’éterniser cette féerie,
Je veux en ce même instant
Savoir le sort qui m’attend!...
Voici le moment du courage,
Car après tant de félicités
Comment voulez-vous que j’envisage
De ne plus vivre à vos côtés?
Portia, angoissée tout à coup.
Vous avez raison... Ma pensée,
Secrètement angoissée,
S’endormait, par son rêve bercée...
Bassanio.
Nous revoici, après un si joli détour,
Au seuil des peines infinies...
Portia.
Pour nous rendre favorable l’Amour
Adressons-lui des litanies...
Bassanio.
Des litanies?
Portia, avec une tendre ferveur.
Amour, qui dans tes mains tiens noire destinée.
Dieu protecteur des heureux fous...
Ensemble.
Ecoute-nous...
Portia.
Amour qui peux, par quelques grâces ordonnées,
Du fiancé faire un époux...
Ensemble.
Protège-nous!
Bassanio.
Amour qui tiens ma vie au fil d’un hyménée
Sans quoi plus rien ne serait doux...
Ensemble.
Inspire-nous...
Portia.
Amour, qui sais combien les douleurs obstinées
Usent les yeux et les genoux...
Ensemble.
Exauce-nous...
Bassanio.
Amour qui vas guider mes mains passionnées
Et peux commander à mes goûts...
Ensemble.
Protège-nous!
Bassanio considère les coffrets, irrésolu, cependant que P or lia, au comble de l’émotion, comprime les battements de son cœur.
Bassanio, tout à coup résolu.
Vite! Les coffrets! L’or, piège brillant
A prendre le vulgaire!...
L’argent,
Entre les hommes néfaste intermédiaire! rlia,
De la simplicité j’aime mieux l’éloquence.
Et mon embarras n’est pas long :
Amour ! Je risque ma chance
Sur le coffret de plomb !
(Il se précipite vers le coffret de plomb et l’ouvre.)
Bassanio, tenant le portrait de Portia trouvé dans le coffret
de plomb, reçoit dans ses bras la jeune femme, éperdue de joie.
Portia.
Seigneur, tout est à vous ici... Surtout moi!
Tout! Mon amour, mes biens, ma foi!
Passez à votre doigt cet anneau, c’est le gage
Qui scelle notre accord...
Le perdre serait d’un funeste présage...
Bassanio.
S’il me quitte, c’est que je serai mort !
Nérissa.
A Gratiano, j’ai de même
Offert cet émouvant emblème...
Mais quels étrangers viennent là,
Qu’amène mon époux?
Bassanio, surpris, allant au devant des survenants.
Que vois-je? Jessica,
Avec Lorenzo ! Quelle surprise !
Lorenzo et Jessica sont en scène, introduits par Gratiano. Lorenzo serre la main de Bassanio, qui s'adresse à Portia.
Des amis de Venise!
(Lorenzo et Jessica saluent Portia.)
Portia, aimablement.
Petits amis inconnus,
Soyez les bienvenus.