‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 2 sur 27 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ANTONIO, GRATIANO, LORENZO, puis BASSANIO.

Antonio, reveur.

Vraiment, je ne sais pas d'où vient celle tristesse

Qui m’accable...

Gratiano.

Etes-vous amoureux ?

Antonio.

Non.... Ce n’en est que plus affreux...

Gratiano.

Vous pensez aux trésors que vos vaisseaux sans cesse Portent sur la mer, où le chant des sirènes

Charme les nochers imprudents,

Et vous craignez pour vos carènes,

Le plus illustre des marchands!

Antonio.

Non, je ne crains pas que chavire

Au gré d’un orage, mon bien...

Ce souci-là, laissez-moi vous le dire.

Ne peut être le mien,

Car sur plus d’un navire, heureusement.

Ma fortune, éparse, voyage,

Et ni les écueils, ni le vent,

La foudre, ni le flot en rage,

Ne peuvent d’un seul coup embraser

Tous mes vaisseaux ou les briser!

Non, je ne sais d’où vient cette tristesse étrange...

Lorenzo.

Viens avec nous ! Ris, bois et mange

Avec nous cette nuit, Et tu verras comment le noir chagrin s’enfuit.

Et comment s’oublient toutes choses

Parmi les parfums, les vins et les roses.

Antonio.

Merci, Lorenzo, merci, j’ai le vin triste...

Avec des airs de moraliste.

Jusqu’au matin

J’attristerais votre festin.

Gratiano.

Tu n'es pas drôle!

Antonio.

Chacun ici-bas joue un rôle,

Triste ou gai.

Lorenzo.

Pourquoi? La tristesse

Est le rôle des sots! Bien meilleurs Sont les fruits de la joie aux doigts des grapilleurs!

Il faut qu'en propos railleurs

Passe le temps qui n’est pas aux caresses

Des maîtresses.

C’est bien dit... Et j’en tiens pour le rôle de ton

Riant de tout !

Il sera bien temps de songer à la sagesse

Quand la vieillesse

Nous fera quelque jour La tête sans cheveux et le cœur sans amour!

Lorenzo, à Antonio.

Pour vous bien pénétrer de ça,

Comme notre ami que voilà

Adorez une Nérissa

Charmante !

Antonio.

Nérissa ?

Gratiano.

Üu prenez comme Lorenzo,

Au plus tôt,

Une Jessica pour amante !

Antonio, cherchant dans sa mémoire.

Jessica?... N’est-ce pas la fille de ce Juif,

Usurier, prêteur sur gage, D’un aspect...

Lorenzo.

Sordide...

Affreux...

Rébarbatif...

Antonio.

Qui s’appelle?...

Lorenzo.

Shylock !

Antonio.

Son nom vaut son visage !

Gratiano, ironiquement.

C’est un chef-d’œuvre réussi

Du diable !

Lorenzo, désignant la maison de Shylock.

Il loge ici.

Antonio.

Ce juif avide est digne de mépris...

Et c’est sa fille?... Tant pis...

Lorenzo, tendrement.

Elle est jolie !... Et sage...

Mais c'est sa fille, c’est dommage!

Pourquoi? C'est au contraire un tour

Comme en invente l’Amour.

Ce juif déteste le chrétien,

il le pressure, il le vole, il le pille.

C’est un peu lui reprendre son bien

Que lui prendre sa tille!

Antonio.

Elle est donc consentante?

Gratiano, riant.

Comment !

Elle l'est jusqu'à l'enlèvement, Convenu pour ce soir au milieu de la fête

Qui s’apprête,

Et dont le tumulte joyeux

Est propice aux desseins amoureux!

Lorenzo, yatment aussi.

D'une jeune païenne

Faire une épouse très chrétienne, Et l’enlever au nez d’un usurier maudit,

C’est gagner son paradis!

Antonio, amuse.

En effet, la chose est plaisante !

Et je vois déjà le juif

Avec sa face grimaçante

Comme un renard écorché vif

Exhaler sa fureur menaçante!

Gratiano, prenant congé, et désignant Bassanio

que l’on aperçoit arrivant par le fond.

Ami. puisque vous avez ri,

Et puisque voici votre ami

Bassanio, qui vient vous rejoindre,

Nous allons au plaisir, n’ayant, nous, rien à craindre

De la colère des ouragans

Qui sur les océans

Menacent vos richesses.

Lorenzo.

Puisse la mer, votre maîtresse,

Dont l’inconstante humeur ternit votre gaîté,

Vous garder sa fidélité!

Gratiano et Lorenzo s’engagent sur le pont, et Bassanio entre à ce moment.

Gratiano.

Bonsoir, Bassanio!

Bassanio.

Bonsoir... Où courez-vous?

Gratiano, joyeusement.

Au festin !

Lorenzo, même jeu.

En attendant l’amour!

Ils s’esquivent par le pont.

Antonio, retombé dans sa mélancolie, les regardant s’éloigner.

Heureux fous...

Page 1