SCÈNE PREMIÈRE
ANTONIO, GRATIANO, LORENZO, puis BASSANIO.
Antonio, reveur.
Vraiment, je ne sais pas d'où vient celle tristesse
Qui m’accable...
Gratiano.
Etes-vous amoureux ?
Antonio.
Non.... Ce n’en est que plus affreux...
Gratiano.
Vous pensez aux trésors que vos vaisseaux sans cesse Portent sur la mer, où le chant des sirènes
Charme les nochers imprudents,
Et vous craignez pour vos carènes,
Le plus illustre des marchands!
Antonio.
Non, je ne crains pas que chavire
Au gré d’un orage, mon bien...
Ce souci-là, laissez-moi vous le dire.
Ne peut être le mien,
Car sur plus d’un navire, heureusement.
Ma fortune, éparse, voyage,
Et ni les écueils, ni le vent,
La foudre, ni le flot en rage,
Ne peuvent d’un seul coup embraser
Tous mes vaisseaux ou les briser!
Non, je ne sais d’où vient cette tristesse étrange...
Lorenzo.
Viens avec nous ! Ris, bois et mange
Avec nous cette nuit, Et tu verras comment le noir chagrin s’enfuit.
Et comment s’oublient toutes choses
Parmi les parfums, les vins et les roses.
Antonio.
Merci, Lorenzo, merci, j’ai le vin triste...
Avec des airs de moraliste.
Jusqu’au matin
J’attristerais votre festin.
Gratiano.
Tu n'es pas drôle!
Antonio.
Chacun ici-bas joue un rôle,
Triste ou gai.
Lorenzo.
Pourquoi? La tristesse
Est le rôle des sots! Bien meilleurs Sont les fruits de la joie aux doigts des grapilleurs!
Il faut qu'en propos railleurs
Passe le temps qui n’est pas aux caresses
Des maîtresses.
C’est bien dit... Et j’en tiens pour le rôle de ton
Riant de tout !
Il sera bien temps de songer à la sagesse
Quand la vieillesse
Nous fera quelque jour La tête sans cheveux et le cœur sans amour!
Lorenzo, à Antonio.
Pour vous bien pénétrer de ça,
Comme notre ami que voilà
Adorez une Nérissa
Charmante !
Antonio.
Nérissa ?
Gratiano.
Üu prenez comme Lorenzo,
Au plus tôt,
Une Jessica pour amante !
Antonio, cherchant dans sa mémoire.
Jessica?... N’est-ce pas la fille de ce Juif,
Usurier, prêteur sur gage, D’un aspect...
Lorenzo.
Sordide...
Affreux...
Rébarbatif...
Antonio.
Qui s’appelle?...
Lorenzo.
Shylock !
Antonio.
Son nom vaut son visage !
Gratiano, ironiquement.
C’est un chef-d’œuvre réussi
Du diable !
Lorenzo, désignant la maison de Shylock.
Il loge ici.
Antonio.
Ce juif avide est digne de mépris...
Et c’est sa fille?... Tant pis...
Lorenzo, tendrement.
Elle est jolie !... Et sage...
Mais c'est sa fille, c’est dommage!
Pourquoi? C'est au contraire un tour
Comme en invente l’Amour.
Ce juif déteste le chrétien,
il le pressure, il le vole, il le pille.
C’est un peu lui reprendre son bien
Que lui prendre sa tille!
Antonio.
Elle est donc consentante?
Gratiano, riant.
Comment !
Elle l'est jusqu'à l'enlèvement, Convenu pour ce soir au milieu de la fête
Qui s’apprête,
Et dont le tumulte joyeux
Est propice aux desseins amoureux!
Lorenzo, yatment aussi.
D'une jeune païenne
Faire une épouse très chrétienne, Et l’enlever au nez d’un usurier maudit,
C’est gagner son paradis!
Antonio, amuse.
En effet, la chose est plaisante !
Et je vois déjà le juif
Avec sa face grimaçante
Comme un renard écorché vif
Exhaler sa fureur menaçante!
Gratiano, prenant congé, et désignant Bassanio
que l’on aperçoit arrivant par le fond.
Ami. puisque vous avez ri,
Et puisque voici votre ami
Bassanio, qui vient vous rejoindre,
Nous allons au plaisir, n’ayant, nous, rien à craindre
De la colère des ouragans
Qui sur les océans
Menacent vos richesses.
Lorenzo.
Puisse la mer, votre maîtresse,
Dont l’inconstante humeur ternit votre gaîté,
Vous garder sa fidélité!
Gratiano et Lorenzo s’engagent sur le pont, et Bassanio entre à ce moment.
Gratiano.
Bonsoir, Bassanio!
Bassanio.
Bonsoir... Où courez-vous?
Gratiano, joyeusement.
Au festin !
Lorenzo, même jeu.
En attendant l’amour!
Ils s’esquivent par le pont.
Antonio, retombé dans sa mélancolie, les regardant s’éloigner.
Heureux fous...