ANTONIO, BASSANIO
Bassanio.
Ne vous moquez pas trop de leur folie.
Antonio...
Antonio.
C’est vrai, j'oublie
Que vous avez la vôtre aussi...
Allez, j’écoule le récil
De celle amoureuse aventure
Que vous me devez conter,
Et je suis prêt, je vous le jure, Si c’est en mon pouvoir, ami, de vous aider.
(Antonio s'est assis sur le banc de pierre qui est à gauche.)
Bassanio, arec émotion.
Antonio! Vous tenez entre vos mains
Tous mes espoirs, toute ma chance:
Le plus grand des bonheurs humains
Ou la plus affreuse désespérance!
Antonio, affectueusement.
Parle donc... Et sans défiance, Jeune dément délecte-toi de ta démence !
Dis son nom, décris ses charmes, ses appas...
— 1‘ - Bassanio, très tendrement amoureux.
Son nom?... Portia!
Antonia, coin niai sa m men t.
C’est ravissant!
Bassanio, ingénument.
N'est-ce pas?
Portia... Lorsque l'on prononce Ces accents tendres et chantants, Ne semble-t-il pas qu’on annonce La naissance du printemps?
Ne semble-t-il pas qu'apparaisse, Le front ceint de camélias, La vision de la jeunesse?
Portia !
Portia!... Quand on le murmure.
N’entend-on pas tous les oiseaux Jaser dans toutes les ramures, Et courir tous les ruisseaux ?
Ne devine-t-on pas les charmes Qu’un dieu jaloux multiplia Pour que l’Amour en fît des armes?
Portia !
Portia... quand on le soupire, C’est déjà le son d’un aveu, C’est déjà du joyeux délire, Ou déjà souffrir un peu...
Dans ce nom, menace ou caresse, Vous entendez bien qu’il y a Toute ma joie ou ma détresse :
Antonio, gaiement.
A la manière dont le nom sonne
A votre oreille, ami,
On sent bien que cette personne
Ne vous est pas chère à demi !...
Comment est-elle?
Bassanio, exalté.
La plus belle !
Antonio.
Évidemment..,
C’est la réponse fidèle
De tout amant, Mais dites-moi sa façon d’être la plus belle... Ses yeux?
Bassanio.
Une parcelle empruntée à l’azur!
Antonio.
Ses cheveux?
Bassanio.
D'un ton que le Titien ignore :
Sur un champ de blé mûr
Imaginez l’aurore!
Son aspect? Ses façons 9
De la grâce A faire un amoureux de tout voyant qui passe
Antonio.
Sa mine ?
Bassanio.
bière !
Qui comme une reine la défend...
Mais le rire d’un enfant
Dans les rencontres familières...
Un air farouche inspirant le respect et la crainte à la fois.
Mais, voluptueuse, sa bouche Promettant tout l’amour à l’élu de son choix '.
Antonio.
Vous en parlez fort bien,
Mais quel rôle est le mien
Dans celle aimable affaire?
Bassanio.
Portia, jeune et riche héritière,
Tient à Belmont une cour
Où chaque jour,
Puissants par leurs biens et leur naissance.
Accourus de pays différents
Mais conduits par la même espérance.
S'empressent des soupirants. Hélas, Antonio! Je n'ai, moi, de richesse
Que le doux regard qu’elle m’a donné.
Comme une aumône de princesse,
En échange du mien, passionné!
Antonio.
J'entends !... Pour aller défendre votre chance
11 vous faut quelque somme d’argent?
N’est-ce que cela ?
Bassanio.
Oui... Mais votre obligeance
A mon appétit exigeant
Fut si souvent secourable.
Que ma dette considérable
J’ai honte de la grossir encor...
Antonio.
Laissez ce scrupule
Ridicule!
Pour compenser un peu tous les crimes que l'or
Permet de commettre en ce monde,
il est juste parfois qu’il seconde
Quelque dessein intéressant :
Or, est-il rien de plus charmant
Que de rapprocher des amants?
Bassanio.
J’accepte donc!
Antonio.
Mon amitié s'en félicite...
Trois mille ducats, est-ce suflisant ?
C’esI magnifique!
Antonio.
Eh bien à présent
Il faut trouver la somme vite!
Bassanio, surpris.
Trouver?
Antonio.
Sans doute... C’est ma flottille qui porte
Tout mon avoir, et devers moi
Je n’ai pas une somme aussi forte... .
Mais quoi !
Bien ne m’interdit,
Moyennant quelque taux d’usure.
De profiter du crédit
Qu’une immense fortune m’assure.
Bassanio.
Je n’ose, Antonio, refuser le bonheur...
Antonio.
Que vous avez raison!... Trouvons donc un prêteur...
Bassanio.
Il nous faut un prêteur d’importance...
Mais j’y pense...
(Montrant la maison de Shylock.) Nous avons sous la main ce Shylock, ce juif...
A moins que ce vieux rapace
Ne vous inspire un dégoût trop vif?
Antonio, dédaigneu.r.
Moi? Que m’importe!... Je hais sa race
Comme il exècre la nôtre,
Mais lui ni plus ni moins qu’un autre...
Voyez donc s’il est là.
Bassanio va jusqu’à la porte de la maison de Shylock, et frappe avec le marteau. Un temps. La fenêtre du balcon s’ouvre. Le jour va commencer très doucement a baisser.