‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 3 sur 27 · ANTONIO, BASSANIO · texte numérisé non relu

ANTONIO, BASSANIO

Bassanio.

Ne vous moquez pas trop de leur folie.

Antonio...

Antonio.

C’est vrai, j'oublie

Que vous avez la vôtre aussi...

Allez, j’écoule le récil

De celle amoureuse aventure

Que vous me devez conter,

Et je suis prêt, je vous le jure, Si c’est en mon pouvoir, ami, de vous aider.

(Antonio s'est assis sur le banc de pierre qui est à gauche.)

Bassanio, arec émotion.

Antonio! Vous tenez entre vos mains

Tous mes espoirs, toute ma chance:

Le plus grand des bonheurs humains

Ou la plus affreuse désespérance!

Antonio, affectueusement.

Parle donc... Et sans défiance, Jeune dément délecte-toi de ta démence !

Dis son nom, décris ses charmes, ses appas...

— 1‘ - Bassanio, très tendrement amoureux.

Son nom?... Portia!

Antonia, coin niai sa m men t.

C’est ravissant!

Bassanio, ingénument.

N'est-ce pas?

Portia... Lorsque l'on prononce Ces accents tendres et chantants, Ne semble-t-il pas qu’on annonce La naissance du printemps?

Ne semble-t-il pas qu'apparaisse, Le front ceint de camélias, La vision de la jeunesse?

Portia !

Portia!... Quand on le murmure.

N’entend-on pas tous les oiseaux Jaser dans toutes les ramures, Et courir tous les ruisseaux ?

Ne devine-t-on pas les charmes Qu’un dieu jaloux multiplia Pour que l’Amour en fît des armes?

Portia !

Portia... quand on le soupire, C’est déjà le son d’un aveu, C’est déjà du joyeux délire, Ou déjà souffrir un peu...

Dans ce nom, menace ou caresse, Vous entendez bien qu’il y a Toute ma joie ou ma détresse :

Antonio, gaiement.

A la manière dont le nom sonne

A votre oreille, ami,

On sent bien que cette personne

Ne vous est pas chère à demi !...

Comment est-elle?

Bassanio, exalté.

La plus belle !

Antonio.

Évidemment..,

C’est la réponse fidèle

De tout amant, Mais dites-moi sa façon d’être la plus belle... Ses yeux?

Bassanio.

Une parcelle empruntée à l’azur!

Antonio.

Ses cheveux?

Bassanio.

D'un ton que le Titien ignore :

Sur un champ de blé mûr

Imaginez l’aurore!

Son aspect? Ses façons 9

De la grâce A faire un amoureux de tout voyant qui passe

Antonio.

Sa mine ?

Bassanio.

bière !

Qui comme une reine la défend...

Mais le rire d’un enfant

Dans les rencontres familières...

Un air farouche inspirant le respect et la crainte à la fois.

Mais, voluptueuse, sa bouche Promettant tout l’amour à l’élu de son choix '.

Antonio.

Vous en parlez fort bien,

Mais quel rôle est le mien

Dans celle aimable affaire?

Bassanio.

Portia, jeune et riche héritière,

Tient à Belmont une cour

Où chaque jour,

Puissants par leurs biens et leur naissance.

Accourus de pays différents

Mais conduits par la même espérance.

S'empressent des soupirants. Hélas, Antonio! Je n'ai, moi, de richesse

Que le doux regard qu’elle m’a donné.

Comme une aumône de princesse,

En échange du mien, passionné!

Antonio.

J'entends !... Pour aller défendre votre chance

11 vous faut quelque somme d’argent?

N’est-ce que cela ?

Bassanio.

Oui... Mais votre obligeance

A mon appétit exigeant

Fut si souvent secourable.

Que ma dette considérable

J’ai honte de la grossir encor...

Antonio.

Laissez ce scrupule

Ridicule!

Pour compenser un peu tous les crimes que l'or

Permet de commettre en ce monde,

il est juste parfois qu’il seconde

Quelque dessein intéressant :

Or, est-il rien de plus charmant

Que de rapprocher des amants?

Bassanio.

J’accepte donc!

Antonio.

Mon amitié s'en félicite...

Trois mille ducats, est-ce suflisant ?

C’esI magnifique!

Antonio.

Eh bien à présent

Il faut trouver la somme vite!

Bassanio, surpris.

Trouver?

Antonio.

Sans doute... C’est ma flottille qui porte

Tout mon avoir, et devers moi

Je n’ai pas une somme aussi forte... .

Mais quoi !

Bien ne m’interdit,

Moyennant quelque taux d’usure.

De profiter du crédit

Qu’une immense fortune m’assure.

Bassanio.

Je n’ose, Antonio, refuser le bonheur...

Antonio.

Que vous avez raison!... Trouvons donc un prêteur...

Bassanio.

Il nous faut un prêteur d’importance...

Mais j’y pense...

(Montrant la maison de Shylock.) Nous avons sous la main ce Shylock, ce juif...

A moins que ce vieux rapace

Ne vous inspire un dégoût trop vif?

Antonio, dédaigneu.r.

Moi? Que m’importe!... Je hais sa race

Comme il exècre la nôtre,

Mais lui ni plus ni moins qu’un autre...

Voyez donc s’il est là.

Bassanio va jusqu’à la porte de la maison de Shylock, et frappe avec le marteau. Un temps. La fenêtre du balcon s’ouvre. Le jour va commencer très doucement a baisser.

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