LA COUR DE JUSTICE
SCÈNE I Le décor représente la Cour de Justice à Venise. Grande porte au fond donnant sur la rue. A gauche, le fauteuil du Doge. Au lever du rideau, dans l’attente de l’audience, quelques grands de Venise, et aussi des Juifs, échangent leurs impressions. GRATIANO, ÜN GRAND DE VENISE, UN VÉNITIEN, UN SECOND VÉNITIEN, PREMIER JUIF, SECOND JUIF, TROISIÈME JUIF, L’AUDIENCIER. Puis LE DOGE et sa suite. Puis ANTONIO, avec BASSANIO et GRATIANO, enfin SHYLOCK avec TUBAL, SALARINO.
Gratiano, à un Grand de Venise.
Jamais au cours de l’Histoire
Un débat plus révoltant
Ne fut soumis au jugement
D’un prétoire!
Premier Juif, à un autre.
Occasion propice
De voir s’il est encore une justice...
Deuxième Juif, à un autre.
Malgré tout je suis inquiet
De la sentence...
Troisième Juif, véhément.
Pourquoi?... Un billet, c’est un billet...
Premier Juif.
Une échéance, c’est une échéance !
Un Grand de Venise.
Une livre de chair à prendre sur un homme !
Comment n’être pas indigné?
Troisième Juif.
Il a pourtant touché la somme !
Premier Juif.
Il a signé !
Un Vénitien.
Un peu d’argent vaut-il d’être écorché?
Deuxième Juif.
Un marché, c’est un marché !
Bassanio.
Antonio avait perdu la tête...
Premier Juif.
C’est entendu :
On est un saint lorsque l’on prête,
Un démon quand on réclame son dû !
Troisième Juif.
Rendez-donc des services!
Bassanio, furieux.
Moi, je vous pendrais tous, comme complices!
Un Grand de Venise, à un Vénitien.
Dans tous les ghettos du monde, quelle fête
S’il obtenait gain de cause, ce juif !
Un Vénitien.
Tous relèveraient la tête !
Un Grand de Venise.
Ils auraient le triomphe agressif,
Et redoubleraient d’insolence !
L’Audiencier.
Silence !
(Annonçant.)
Monseigneur le Doge !
(Entrée du Doge entouré de grands personnages de la République et de gardes. Le Doge va s’asseoir sur son fauteuil; les nobles de Venise prennent place à ses côtés.
Le Doge.
Avec un souci d’équité,
S’appuyant sur les lois de la Cité,
Nous allons juger la cause,
Et que sur nous se pose
La justice de Dieu !
L’Audiencier.
Dégagez le milieu !
Le Doge.
Antonio, s’avançant.
Me voici.
Le Doge.
On dit impitoyable
Ce juif qui te tient à sa merci.
Antonio.
Je sais sa haine redoutable.
Monseigneur,
Mais la fermeté de mon cœur
Sera plus forte
Que sa fureur!
Le Doge.
Le Juif, où donc est il?
L’Audiencier.
Il attend à la porte.
Le Doge.
Qu’il entre!
Entrée de Shylock suivi de Tubal. Rumeurs dans la foule. Shylock entre comme une bête traquée et méfiante. On s’écarte de lui; parvenu au milieu de la scène il demeure isolé. Tubal, seul, restant à proximité.
Le Doge.
Shylock, nous voulons supposer
Que l’affreux projet qu’on te prête
De t’en tenir à ton droit et d’en user, N’est qu’un mouvement d’une mauvaise tête,
Et qu’ici tu vas t’apaiser? Shyle lui; 'estant
Shylock, sinistre.
Monseigneur, vous vous trompez,
Et si quelqu’un me demande
Pourquoi trois mille ducats bien frappés Me tentent moins qu’une livre de viande,
Même infecte,
J’objecte
A qui me le demanda
Que seule ma haine en décida !
Un Grand de Venise.
Insister est peine perdue...
Je laisserais la parole au bâton !
Bassanio.
Tâche ard ue
Que d’arracher un pardon
A qui n’a pas de cœur !
Un Vénitien.
Moi, je le prendrais par la peur!
Bassanio.
Moyen inefficace!
Il suffit de regarder son horrible face,
Pour voir que son triomphe affreux
Le rend presque courageux.
Le Doge.
Voyons, Shylock, réfléchis! Un peu d’or,
Un peu de cet or misérable,
Vaut-il le risque de causer la mort D’un homme, de son frère, de son semblable?
Peut-on se trouver satisfait jamais
Quand on hait comme je hais?
Antonio.
Vous l’entendez?... C’est prendre une peine inutile :
Il serait plus facile,
Beaucoup,
D’attendrir le cœur d’un loup !
Le Doge.
Sans pitié toi-même aujourd’hui,
Peux-tu compter sur la pitié d’autrui?
Shylock.
N'ayant rien fait de mal, de pitié que ferais-je?
Je ne demande que d’être payé
Au nom de la loi qui protège
Le privilège
Du prêteur... Bien de plus.
Et tous les mots sont superflus !
La loi, la loi,
Je l’ai pour moi,
Et si Venise infidèle
La méconnaît, honte sur elle!
Bassanio.
Je t’offre six mille ducats au lieu de trois.
Shylock.
Je ne demande que les droits
Qu’au bas de mon billet m’assure
Une signature !
J’exige mon droit sans débat :
Je l’ai juré sur le Sabbat!
Tiens bon, Shylock, tiens bon !
Troisième Juif.
Le paiement!... Le paiement exigible!
Deuxième Juif.
Ne cède pas sur le fond !
Tubal.
Ou bien plus d’affaire possible!
Gratiano.
Qu’attend le juge pour déclarer
Ce maudit billet irrecevable?
Bassanio.
Oui ! Devrait-on ainsi délibérer
Pour un abus abominable?
Un Grand de Venise.
Il faut compter avec la loi.
Bassanio.
Pourquoi?
Puisqu’il s’agit d’une canaille notoire, Qu’on passe outre !
L’Audiencier.
Silence dans le prétoire!
Silence !
Le Doge.
Reprenons l’audience !
(Salarino arrive en courant du dehors.)
Salarino, s’adressant au Doge.
De Padoue arrive le messager Du fameux docteur Bellario...
Le Doge.'
Pour juger Je l’attendais... On sait quelle gloire est la sienne...
(à Salarino.)
Dites au messager qu’il vienne...
(Pendant que le Doge s’entretient avec son entourage.)
Bassanio, à Antonio.
Antonio, reprenez de l’espoir !
Antonio, L’inexorable juif me tient en son pouvoir
Et la sagesse et l’éloquence,
Ne peuvent rien contre sa créance !
Tubal, à Shylock.
Tiens bon, plus pour ton droit que pour ton or!
Oui... Ma vengeance d’abord...