ANTONIO, BASSANIO, SHYLOCK
Shylock, avec méfiance.
Qui m’appelle?
Bassanio.
C’est Bassanio!
Shylock, haineusement.
Que veut-il ?
Est-ce pour me jeter en passant un outrage De plus ? Pour me traiter de juif affreux et vil, Comme chez vos pareils il est toujours d’usage? Allez au diable! Il vous attend certainement !
( 7/ commence à fermer lentement la fenêtre.)
Un moment!
La fenêtre cesse de se fermer; Shylock. derrière, doit attendre lu suite.
Bassanio.
Shylock! Sortez de votre repaire:
Je viens pour une affaire
Qui peut vous procurer des gains intéressants...
La fenêtre s’ouvre un peu plus; le visage de Shylock reparaît.
Shylock, avec une avidité contenue. et sombre.
Je descends...
Antonio, avant (pi'apparaisse Shylock.
C’est ainsi, quand il voit sa proie, ou qu il la flaire,
Que le loup méfiant surgit de sa tanière.
La porte de la maison de Shylock s’ouvre; Shylock apparaît et, encore sonpeoniwu.r. parle de son seuil.
Shylock.
('.elle affaire?... Quel genre?
Bassanio.
Un joli prêt d'argent.
Shylock, déjà intéressé.
Un prêt d’argent? Pour qui?
Hicanant.)
Pas pour vous, je suppose?
Que vous êtes intelligent, Shylock!... Non, je ne suis pas seul en cause...
Rassurez votre convoitise, Et, cherchez le nom de l’emprunteur parmi Ceux des plus riches marchands de Venise.
Shylock, qui a fait quelques pas, et avidement : Lequel?
Bassanio.
Le seigneur Antonio!... mon ami!
Shylock, descendu tout a fait, et très intéressé :
Antonio? Le puissant armateur ?
Bassanio.
Lui-même.
Shylock, hameusemeiit, comme à soi-même :
Antonio.. L’ennemi farouche De tous les juifs... Et leur persécuteur!...
Ayant toujours pour eux une insulte à la bouche...
Quelque geste outrageant...
Bassanio, impatient :
Que d’inutiles paroles!
Prêtez-vous ou non de l’argent?
Shylock, de plan en plus haineux :
Antonio... Qui prétend que je vole.
Quand pour un service rendu
Je réclame mon du !
Bassanio.
La belle affaire!
Shylock, dont la haine s'exalte au souvenir des a/fronts
qu'H a reçus.
Antonio qui, se moquant de ma colère,
L'autre jour, devant tous, au Rialto,
Cracha sur mon manteau !
Antonio, que Shylock jusqu à cet instant, n’a pas aperçu, s’est approché. Au son de sa voix. Shylock vase retourner brusquement vers lui, surpris, embarrassé, et plus humble déjà.
Antonio, rudement.
Je cracherai demain sur ton visage.
S'il me plaît, misérable personnage.
Qui, grâce à de honteux contrats
Spécule sur les deuils et sur les embarras.
Et qui, sans répugnance.
S'enrichit, lui,
Avec le malheur, la malchance.
Et la ruine d’autrui !
Shylock, toujours avec une rage contenue.
Chacun tait ce qu'il veut... Votre méthode inverse
Fait tort à mon commerce :
La générosité du préteur obligeant
Fait baisser le taux de l’argent...
Mon métier vous semble donc utile
Aujourd'hui ?
Bassanio, impatient.
Réponds! Car il est par la ville Plus d'un autre usurier d’aussi fameux renom Que toi... Veux-tu prêter?
Shylock, soudain plus maniable.
Je n'ai pas dit non...
Combien ?
Antonio.
Trois mille ducats.
Shylock.
Quelle somme
Pour un homme A la fois traité de chien et d’avare!
En tous cas,
Un chien, posséder trois mille ducats.
C’est une chose rare !
Et s’il est avare, les donner en or
C’est bien plus rare encor !
Un chien !... Un chien !... D’abord, est-ce que c’est riche, Un chien ?... Et s’il l’est, quand on l’a d’un coup de pied
Renvoyé
Dans sa niche.
Est-il si naturel que le lendemain,
Sans rancune
Il revienne en vous léchant les mains
Pour rétablir votre fortune ?
Vous apporter son bien ?
Ce chien ?
Antonio, moqueur et méprisant.
Le chien battu revient quand on lui jette Un os... La ressemblance sera complète 1
11 suflit !
Est-ce dit ?
Tu sais que je suis solvable ?
Shylock.
Je sais votre billet recevable En principe... Je sais que vous avez en route. Allant au Mexique, aux Indes, à Tripoli, Des vaisseaux sur lesquels votre fortune est toute... Et puis je sais que l’océan, dans un repli, Par la faute des vents, des rats ou des pilotes.
Peut engloutir toutes les Hottes !
Antonio.
Tu n'envisages pas, je suppose,
Ma ruine totale, oiseau de malheur ?
Shylock.
Non... Mais c’est pour dire que tout n’est pas rose
Dans le métier de préteur...
Pour combien de temps le billet en question ?
Antonio.
Pour trois mois.
Shylock.
Trois mois ?
(II hérite un lust ml, puis, décidé.
Soit...
Mais... tes conditions ?
Shylcck, indécis.
Mes conditions ?...
Antonio.
Eh oui ! Ton bénéfice ?
Shylock, réfléchissant.
Mon bénéfice?... Voyons...
(Aya'd une idée.)
Attendez...
( Il se tourne vers sa maison et appelle.}
Tubal !
(A Antonio A C’est mon ami...
(Tubal est apparu à la porte.)
Tubal.
Quoi donc ?
Shylock.
Sois témoin du service
Que moyennant un taux original,
Un intérêt très spécial,
Je vais rendre A ces messieurs, qui pourtant ne sont guère tendres
Pour notre nation...
Antonio, brutalement.
Allons, parle ! Tes conditions ?
Shylock, à Tubal.
Trois mille ducats à trois mois... Écoute
Ce que ma bonté me coûte...
(S'adressant à Antonio.) Pour vous prouver que je ne suis pas le requin
Que vous croyez... Le prêteur âpre au gain
Que le profit seulement préoccupe,
Je vais faire un marché de dupe!
Antonio, moqueur.
Voyons cette nouveauté!
Shylock, ayant l'air de plaisanter.
Si dans trois mois l’argent prêté
Ne m'est pas par vous rapporté.
J’aurai le droit — c'est une fantaisie! — Le droit formellement inscrit dans nos accords De prendre une livre de chair choisie
Où je voudrai sur votre corps!
Antonio, amusé, à Bassanio.
Il est fou !
Shylock, à Tubal, gaiement.
C’est une fantaisie...
Antonio, à Shylock.
Et j’accepte!
Bassanio, vivement.
Vous ne signerez pas pareil engagement !
Vous ne souscrirez pas à cette clause inepte!
Antonio, amusé.
Si, vraiment !
N’empêchons pas par un refus décourageant Ce que jusqu’à ce jour n’a jamais vu personne
Dans le commerce de l’argent :
Un vieux Juif usurier qui pour rien vous en donne!
Tubal.
Quel est le piège subtil
Que cache cette clause étrange ?
Shylock.
Mon créancier, que risque-t-i 1 ?
Vous avouerez qu’il gagne au change!
Bassanio, fermement.
Antonio, j’aime mieux mes embarras
Que ce marché qui m’inquiète!
Antonio.
Voyons, ne vous émouvez pas,
Puisque c’est pour rien qu’il nous prête.
Tubal, à part.
Quel projet peut être le sien?
Quel est son but et son moyen ?
Qu’il veuille ainsi risquer son bien
Ami, cela ne me dit rien!
Pour consentir cet abandon,
Ce vieux juif est un phénomène.
Shylock.
En effet, c’est vous faire un don
Puisqu'aussi bien, la chair humaine
Vaut moins que la chair de mouton !
Antonio. narquois.
S’il persiste ainsi dans le bien
Cet hébreu se fera chrétien !
Tubal.
Si Shylock est devenu fou.
Cela doit cacher des dessous...
A moins d’un profit secret,
Pourquoi ce prêt
Sans intérêt?
Bassanio.
Sa gaîté me trouble et m’étonne, Et puis ce gain qu’il abandonne,
Et pourtant cette formule De cruauté, si ridicule, Par sa rigueur même s’annule !
Antonio.
Il faut bien reconnaître
Qu’en dépit d’un air effrayant,
D’un juif prêteur d’argent
Ce marché-là me fait le maître!
Rien ne m’ôtera de l’idée
Que pareille somme accordée
Sans intérêt,
Cela cache un profit secret.
Shylock.
On me suspecte de traîtrise
Quand ma bêtise
M’inspire de bons sentiments!
Antonio.
Aussi j’accepte sans scrupule
Tout ce qu’il stipule.
Shylock.
Cette créance,
Je pense,
A la médisance
imposera silence !
Tubal.
C’est une chose bien étrange :
Son créancier gagne au change !
(1 Shylock.) Mais pourquoi donc tiens-tu dur comme 1er A ce paiement dont je m’étonne ;
Une simple livre de chair
Prise sur sa personne?
Parce qu’il n’est jamais trop tôt Pour apprendre à faire un cadeau !
Bessanio.
Soit! Mais cette générosité,
Unique dans l’histoire
De votre moralité,
il faut se forcer pour y croire!
Antonio, à Bassani ).
Vous oubliez que mes navires,
Chargés jusqu’au bord
De trésors,
Seront avant peu dans le port!
Shylock.
Pour que tant de vaisseaux chavirent
il faudrait vraiment que le sort
S’acharne sur vous un peu fort.
Bassanio, à Antonio.
Escomptant votre opulence,
Je chasse mes pensers noirs,
Et partage vos espoirs
En dépit des apparences.
Tuhal, à part.
Quel marché pour un financier!
C’est un vieux gâte-métier!
Pour une fois que ce juif
Fait métier de naïf.
Et veut spéculer pour rire,
Chacun trouve à redire!
Tubal.
Je l’ai dit et le redis :
Des prêts aussi mal garantis
Devraient être interdits!
Bassanio.
Mon amitié cherchait le pire!
Shylock.
Pas de chance, quand par hasard
.l’oblige pour l’amour de l'art!
Tubal.
C’est que tu t’y prends sur le lard
Antonio.
Des deux mains je vais signer !
Shylock.
Le temps de dire à ma fille de veiller, Et je vous rejoins chez Tebaldo, le notaire.
Tu dîneras avec nous, j'espère?
Shylock, vivement, avec dégoût.
A votre table? Non, jamais!... Grand merci!
Bassanio.
Ce contrat, Shylock, il faut qu’on l’arrose!
Tubal.
N’y va pas! N'y va pas!
Shylock, soudain maître de soi.
Au fait, si!
(A part, à T a hal.) J irai... C’est encor leur prendre quelque chose...
Antonio, se dirigeant à gauche.
Chez le notaire tu nous rejoins vite?
Shylock.
Je prends la somme et je viens tout de suite...
(Antonio sort à gauche, accompagné de Bassanio.)