‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 5 sur 27 · ANTONIO, BASSANIO, SHYLOCK · texte numérisé non relu

ANTONIO, BASSANIO, SHYLOCK

Shylock, avec méfiance.

Qui m’appelle?

Bassanio.

C’est Bassanio!

Shylock, haineusement.

Que veut-il ?

Est-ce pour me jeter en passant un outrage De plus ? Pour me traiter de juif affreux et vil, Comme chez vos pareils il est toujours d’usage? Allez au diable! Il vous attend certainement !

( 7/ commence à fermer lentement la fenêtre.)

Un moment!

La fenêtre cesse de se fermer; Shylock. derrière, doit attendre lu suite.

Bassanio.

Shylock! Sortez de votre repaire:

Je viens pour une affaire

Qui peut vous procurer des gains intéressants...

La fenêtre s’ouvre un peu plus; le visage de Shylock reparaît.

Shylock, avec une avidité contenue. et sombre.

Je descends...

Antonio, avant (pi'apparaisse Shylock.

C’est ainsi, quand il voit sa proie, ou qu il la flaire,

Que le loup méfiant surgit de sa tanière.

La porte de la maison de Shylock s’ouvre; Shylock apparaît et, encore sonpeoniwu.r. parle de son seuil.

Shylock.

('.elle affaire?... Quel genre?

Bassanio.

Un joli prêt d'argent.

Shylock, déjà intéressé.

Un prêt d’argent? Pour qui?

Hicanant.)

Pas pour vous, je suppose?

Que vous êtes intelligent, Shylock!... Non, je ne suis pas seul en cause...

Rassurez votre convoitise, Et, cherchez le nom de l’emprunteur parmi Ceux des plus riches marchands de Venise.

Shylock, qui a fait quelques pas, et avidement : Lequel?

Bassanio.

Le seigneur Antonio!... mon ami!

Shylock, descendu tout a fait, et très intéressé :

Antonio? Le puissant armateur ?

Bassanio.

Lui-même.

Shylock, hameusemeiit, comme à soi-même :

Antonio.. L’ennemi farouche De tous les juifs... Et leur persécuteur!...

Ayant toujours pour eux une insulte à la bouche...

Quelque geste outrageant...

Bassanio, impatient :

Que d’inutiles paroles!

Prêtez-vous ou non de l’argent?

Shylock, de plan en plus haineux :

Antonio... Qui prétend que je vole.

Quand pour un service rendu

Je réclame mon du !

Bassanio.

La belle affaire!

Shylock, dont la haine s'exalte au souvenir des a/fronts

qu'H a reçus.

Antonio qui, se moquant de ma colère,

L'autre jour, devant tous, au Rialto,

Cracha sur mon manteau !

Antonio, que Shylock jusqu à cet instant, n’a pas aperçu, s’est approché. Au son de sa voix. Shylock vase retourner brusquement vers lui, surpris, embarrassé, et plus humble déjà.

Antonio, rudement.

Je cracherai demain sur ton visage.

S'il me plaît, misérable personnage.

Qui, grâce à de honteux contrats

Spécule sur les deuils et sur les embarras.

Et qui, sans répugnance.

S'enrichit, lui,

Avec le malheur, la malchance.

Et la ruine d’autrui !

Shylock, toujours avec une rage contenue.

Chacun tait ce qu'il veut... Votre méthode inverse

Fait tort à mon commerce :

La générosité du préteur obligeant

Fait baisser le taux de l’argent...

Mon métier vous semble donc utile

Aujourd'hui ?

Bassanio, impatient.

Réponds! Car il est par la ville Plus d'un autre usurier d’aussi fameux renom Que toi... Veux-tu prêter?

Shylock, soudain plus maniable.

Je n'ai pas dit non...

Combien ?

Antonio.

Trois mille ducats.

Shylock.

Quelle somme

Pour un homme A la fois traité de chien et d’avare!

En tous cas,

Un chien, posséder trois mille ducats.

C’est une chose rare !

Et s’il est avare, les donner en or

C’est bien plus rare encor !

Un chien !... Un chien !... D’abord, est-ce que c’est riche, Un chien ?... Et s’il l’est, quand on l’a d’un coup de pied

Renvoyé

Dans sa niche.

Est-il si naturel que le lendemain,

Sans rancune

Il revienne en vous léchant les mains

Pour rétablir votre fortune ?

Vous apporter son bien ?

Ce chien ?

Antonio, moqueur et méprisant.

Le chien battu revient quand on lui jette Un os... La ressemblance sera complète 1

11 suflit !

Est-ce dit ?

Tu sais que je suis solvable ?

Shylock.

Je sais votre billet recevable En principe... Je sais que vous avez en route. Allant au Mexique, aux Indes, à Tripoli, Des vaisseaux sur lesquels votre fortune est toute... Et puis je sais que l’océan, dans un repli, Par la faute des vents, des rats ou des pilotes.

Peut engloutir toutes les Hottes !

Antonio.

Tu n'envisages pas, je suppose,

Ma ruine totale, oiseau de malheur ?

Shylock.

Non... Mais c’est pour dire que tout n’est pas rose

Dans le métier de préteur...

Pour combien de temps le billet en question ?

Antonio.

Pour trois mois.

Shylock.

Trois mois ?

(II hérite un lust ml, puis, décidé.

Soit...

Mais... tes conditions ?

Shylcck, indécis.

Mes conditions ?...

Antonio.

Eh oui ! Ton bénéfice ?

Shylock, réfléchissant.

Mon bénéfice?... Voyons...

(Aya'd une idée.)

Attendez...

( Il se tourne vers sa maison et appelle.}

Tubal !

(A Antonio A C’est mon ami...

(Tubal est apparu à la porte.)

Tubal.

Quoi donc ?

Shylock.

Sois témoin du service

Que moyennant un taux original,

Un intérêt très spécial,

Je vais rendre A ces messieurs, qui pourtant ne sont guère tendres

Pour notre nation...

Antonio, brutalement.

Allons, parle ! Tes conditions ?

Shylock, à Tubal.

Trois mille ducats à trois mois... Écoute

Ce que ma bonté me coûte...

(S'adressant à Antonio.) Pour vous prouver que je ne suis pas le requin

Que vous croyez... Le prêteur âpre au gain

Que le profit seulement préoccupe,

Je vais faire un marché de dupe!

Antonio, moqueur.

Voyons cette nouveauté!

Shylock, ayant l'air de plaisanter.

Si dans trois mois l’argent prêté

Ne m'est pas par vous rapporté.

J’aurai le droit — c'est une fantaisie! — Le droit formellement inscrit dans nos accords De prendre une livre de chair choisie

Où je voudrai sur votre corps!

Antonio, amusé, à Bassanio.

Il est fou !

Shylock, à Tubal, gaiement.

C’est une fantaisie...

Antonio, à Shylock.

Et j’accepte!

Bassanio, vivement.

Vous ne signerez pas pareil engagement !

Vous ne souscrirez pas à cette clause inepte!

Antonio, amusé.

Si, vraiment !

N’empêchons pas par un refus décourageant Ce que jusqu’à ce jour n’a jamais vu personne

Dans le commerce de l’argent :

Un vieux Juif usurier qui pour rien vous en donne!

Tubal.

Quel est le piège subtil

Que cache cette clause étrange ?

Shylock.

Mon créancier, que risque-t-i 1 ?

Vous avouerez qu’il gagne au change!

Bassanio, fermement.

Antonio, j’aime mieux mes embarras

Que ce marché qui m’inquiète!

Antonio.

Voyons, ne vous émouvez pas,

Puisque c’est pour rien qu’il nous prête.

Tubal, à part.

Quel projet peut être le sien?

Quel est son but et son moyen ?

Qu’il veuille ainsi risquer son bien

Ami, cela ne me dit rien!

Pour consentir cet abandon,

Ce vieux juif est un phénomène.

Shylock.

En effet, c’est vous faire un don

Puisqu'aussi bien, la chair humaine

Vaut moins que la chair de mouton !

Antonio. narquois.

S’il persiste ainsi dans le bien

Cet hébreu se fera chrétien !

Tubal.

Si Shylock est devenu fou.

Cela doit cacher des dessous...

A moins d’un profit secret,

Pourquoi ce prêt

Sans intérêt?

Bassanio.

Sa gaîté me trouble et m’étonne, Et puis ce gain qu’il abandonne,

Et pourtant cette formule De cruauté, si ridicule, Par sa rigueur même s’annule !

Antonio.

Il faut bien reconnaître

Qu’en dépit d’un air effrayant,

D’un juif prêteur d’argent

Ce marché-là me fait le maître!

Rien ne m’ôtera de l’idée

Que pareille somme accordée

Sans intérêt,

Cela cache un profit secret.

Shylock.

On me suspecte de traîtrise

Quand ma bêtise

M’inspire de bons sentiments!

Antonio.

Aussi j’accepte sans scrupule

Tout ce qu’il stipule.

Shylock.

Cette créance,

Je pense,

A la médisance

imposera silence !

Tubal.

C’est une chose bien étrange :

Son créancier gagne au change !

(1 Shylock.) Mais pourquoi donc tiens-tu dur comme 1er A ce paiement dont je m’étonne ;

Une simple livre de chair

Prise sur sa personne?

Parce qu’il n’est jamais trop tôt Pour apprendre à faire un cadeau !

Bessanio.

Soit! Mais cette générosité,

Unique dans l’histoire

De votre moralité,

il faut se forcer pour y croire!

Antonio, à Bassani ).

Vous oubliez que mes navires,

Chargés jusqu’au bord

De trésors,

Seront avant peu dans le port!

Shylock.

Pour que tant de vaisseaux chavirent

il faudrait vraiment que le sort

S’acharne sur vous un peu fort.

Bassanio, à Antonio.

Escomptant votre opulence,

Je chasse mes pensers noirs,

Et partage vos espoirs

En dépit des apparences.

Tuhal, à part.

Quel marché pour un financier!

C’est un vieux gâte-métier!

Pour une fois que ce juif

Fait métier de naïf.

Et veut spéculer pour rire,

Chacun trouve à redire!

Tubal.

Je l’ai dit et le redis :

Des prêts aussi mal garantis

Devraient être interdits!

Bassanio.

Mon amitié cherchait le pire!

Shylock.

Pas de chance, quand par hasard

.l’oblige pour l’amour de l'art!

Tubal.

C’est que tu t’y prends sur le lard

Antonio.

Des deux mains je vais signer !

Shylock.

Le temps de dire à ma fille de veiller, Et je vous rejoins chez Tebaldo, le notaire.

Tu dîneras avec nous, j'espère?

Shylock, vivement, avec dégoût.

A votre table? Non, jamais!... Grand merci!

Bassanio.

Ce contrat, Shylock, il faut qu’on l’arrose!

Tubal.

N’y va pas! N'y va pas!

Shylock, soudain maître de soi.

Au fait, si!

(A part, à T a hal.) J irai... C’est encor leur prendre quelque chose...

Antonio, se dirigeant à gauche.

Chez le notaire tu nous rejoins vite?

Shylock.

Je prends la somme et je viens tout de suite...

(Antonio sort à gauche, accompagné de Bassanio.)

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