‹ Le marchand malgre lui comedie en cinq actes en versChapitre 39 sur 80 · ACTE II, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE XII

Ah ! parlons du passé, mon cher vieux camarade ;

J’en ai besoin, vois-tu. —Quand vient l’âge maussade ,

Le souvenir des temps où nous avons lutté Est doux comme un parfum discret de rose-thé...

Où sont tous nos amis?.. Victor? Charles?

RENÉ

Que sais-je?

On est une douzaine eu sortant du collège

Qui s’en vont côte à côte et la main dans la main,

Combien marchent encor dans le même chemin ?

Pas un... je n'ai revu personne...

CLAUDE

Et Bobi nette?

La brune de mon temps?

RENÉ

Sans tambour ni trompette Elle s’est envolée, hélas! un beau matin,

Vers les horizons bleus des robes de satin!

J’en ai pleuré trois jours, — ou quatre, — c’est la vie ! Puis Bobinette fut par vingt autres suivie Sur le sentier glissant des faciles amours ;

C’était, sous d’autres noms Bobinette toujours !

C’était le même vin, c’était la même ivresse.

— Qu’importe! respectons nos amours de jeunesse,

Et ne flétrissons pas, sous d’injustes mépris,

Les noms de celle-là dont nous fûmes épris:

C’est lâche et bète! — Allez, vous que j’ai tant maudites! O gaîtés d'autrefois! ô chères hypocrites I A tout ressentiment mon esprit est fermé.

Vous m’avez trahi, mais, en ai-je moins aimé ?

Je n’en aime pas moins encor, car, à tout prendre,

Vous m’avez fait sentir, vous m’avez fait comprendre; Vous m’avez rendu bon, me rendant malheureux ;

Vous m’avez fait un homme, — et j’en aime bien mieux !

CLAUDE

Quoi, toujours ?

RENÉ

Aujourd’hui, ce n’est plus le caprice, L’amour aventureux et gai, l’amour factice.

C’est l’amour grave et doux, chaste... l’amour du cœur. Bien n’est plus sérieux, Claude, que le bonheur !

Et je veux ce bonheur qu’à vingt ans on méprise,

Parce qu’il est trop vrai. La femme aimée, assise,

Aimante et souriante, au foyer, près de vous ;

Des enfants barbouillés sautant sur vos genoux ;

Petits garçons joufflus, fraîches petites filles.

Culottes en lambeaux et robes en guenilles,

Un peuple rose et blond de tapageurs osés Qu’on fait rentrer dans l’ordre avec de gros baisers !

— Mon rêve a dix-sept ansl elle a...

CLAUDE, à part.

C’est elle-même !

RENÉ

De grands yeux bleus pensifs...

CLAUDE, à part.

C’est Claudine !

(Haut.)

Elle t’aime?

RENÉ

Je le crois !

CLAUDE

Mais le père?

RENÉ

Ah ! le père...

LAUDE

Son nom ?

RENÉ, s'asseyant.

C’est un secret.

CLAUDE, souriant.

Pour moi ?

RENÉ

Pour tout le monde !

CLAC DE, à part.

Bon!

Nous allons voir !

(Haut.)

Mon cher, la famille a sans doute Son charme; mais sais-tu ce que ce charme coûte? Un enfant, c’est parfait, tout petit, tout petit,

On en fait ce qu’on veut ; mais quand cela grandit. Que de tracas ! — Tiens, moi, je vais marier l’une De mes filles, Claudine, et j’ai peu de fortune.

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