‹ Le marchand malgre lui comedie en cinq actes en versChapitre 77 sur 80 · ACTE V, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IL

Les grelots des mulets, — les frémissements d’ailes, —

Ce que disent tout bas les marguerites frêles

Aux ronces du chemin, — haleines! — plaintes! — bruit! —

Orchestre universel par Dieu même conduit!

Et je riais, pleurais, priais, tout plein de flamme !

— Ah ! c’est que la musique était en moi 1 — Mon âme Était le vrai clavier; — mou cœur chantait ; — mes doigts,

En éveillant la gamme, éveillaient cette voix

Écho de l’univers, incertaine et profonde,

Que l’artiste entend seul et qu’ignore le monde ;

Lien mystérieux qu’on ne voit pas, qu’on sent,

Et qui rattache l’homme au ciel dont il descend !

— O fraîches visions de mes jeunes années,

Mystiques fleurs du rêve, hélas! trop tôt fanées!

Vous ne fleurirez plus ! je ne vous verrai plus !

Et j’ai beau m’épuiser en regrets superflus.

Invoquer de Mozart la haute mélodie,

Ou de Palestrina la musique hardie,

Hérold tout à la fois énergique et charmant,

Ou le grand Beethoven, — cet Homère allemand , —

Je ne comprends plus rien; — nulle fibre secrète Ne répond dans mon cœur aux fibres du poète 1...

Un souvenir confus me murmure tout bas :

C’est vrail c’est beau ! c’est grand! — mais je ne le sens pas!

(Se relevant.)

Je l’ai senti pourtant! — O preuve d’impuissance!

Je ne me souviens plus des vieux airs de l’enfance!

— L’autre jour, hier, je crois, un chanteur qui passait Jouait sur un violon l’air dont on me berçait.

Une vieille chanson qu’on ne sait qu’en province.

Dont ma mère endormait mon chagrin toujours mince.

Alors que nous chantions autour d’elle groupés Nous n'irons plus aux bois, les lauriers sont coupés.

Où chantant et dansant, gamins avec gamines,

Girofle, girofla! les rondes enfantines.

Et je suis resté froid au chanteur demi-nu,

Artiste aussi peut-être, — et que j’ai méconnu I « Ce que chacun comprend, ce que chacun écoute,

« Le charretier qui passe en sifflant sur la route,

« L’artisan au travail et le berger aux champs,

« Le sainte émotion qui monte des vieux chants, »

« Je ne l’ai plus ! » mon cœur est vide ! aussi ma tète ! —

La bêtise d’autrui, comme autrui, m’a fait bète!

Et retombant du haut de mon rêve exalté,

Hélas! je ne suis plust moi qui n’ai pas été!...

— Mais, pourquoi pleures-tu ? va ! sèche-les bien vite Ces larmes! Pauvre sot, qui pense qu'il mérite

Une plainte, — un soupir, un regret! — Insensé 1 Qu’as-tu dit? qu’as-tu fait? qu’as-tu même pensé?

Rien! — tu n’es que néant! — tu n’es pas un artiste,

Et tu n’es même plus bon à faire un droguiste!

(il se lève.)

Ton poëme, c’était de mener ta maison.

De vendre tes produits ! — ta femme avait raison ! !

— Ah 1 quittons ce piano ! — pourtant je le regrette I

(il ramasse un panier à terre.)

Qu’est-ce encor que cela? Chanson I — à Bobineltc! —

A Bobinette ! — un nom bien jeune et bien fleuri Qui se retrouve là sur un papier flétri!

lU joue machinalement la chanson sur un ton dolent et finit le second couplet en pleurant.)

Hé bien, c’est la chanson ! — ta chanson de jeunesse!

Ta chanson de vingt ans! — O Dieu ! quelle tristesse.

A cet air autrefois-si joyeux! — Ah 1 j’avais Cependant du talent lorsque je le faisais.

(il met sa tète dans ses mains.)

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