MOBILES DES INTERVENTIONS
Section I Mobiles économiques
Dans certains pays, en particulier les Etats-Unis, on a considéré le maintien des prix au même niveau comme une condition sine qua non de la prospérité. Cette idée admise comme un postulat a conduit les Pouvoirs publics, dans l’impossibilité où ils étaient d’agir primitivement sur les conditions économiques de production, de consommation, d'échange d’une manière directe, à tenter une. expérience hardic : la dévaluation de la monnaie. Beaucoup de pays, à leur suite, ont cherché leur salut dans des manipulations monétaires semblables : c’est un procédé qu’on retrouve dans le programme de toute politique systématiquement interventionniste.
Disons tout de suite que nous n’en ferons pas l’étude ici, et que la France, particulièrement attachée à l’étalon or, a toujours écarté ce procédé.
Il n’en demeure pas moins vrai que c’est dans le but de
1. Conférence de M. Emmanuel Monick à l'Ecole libre des Sciences Politiques, 19 février 1934, L’Economie dirigée, F. Alcan, 1934, p. 11.
soulager les maux entrainés par une déflation générale, où est née l’idée de diriger l’économie.
Les difficultés auxquelles on se heurte se réfèrent au fonctionnement de la loi de « l'offre et de la demande » sous un régime de libre concurrence, d’abord, et ensuite aux mesures d'adaptation qui ont dû être prises pour abréger la crise.
$ 1. Loi de l'offre et de la demande.
La loi de l'offre et de la demande joue différemment dans l’industrie et dans l’agriculture 1.
Si le prix de revient est bien déterminé, si l’offre peut s'adapter à la demande de telle manière que la loi de l’offre et de la demande ne joue que peu, on aura un niveau de prix relativement constant ; si, au contraire, l'adaptation se fait mal, on aura de grandes fluctuations. Dans l’industrie, les prix de revient sont bien établis et l'adaptation se fait vite (commandes, marché concentré que l’on connaît bien). Avec une production dont le prix de revient est mal déterminé, la loi de l'offre et de la demande va jouer d’autant plus que l’agriculteur ne peut réglementer son offre à cause du nombre d’exploitants et aussi de l’incertitude de la récolte.
En conséquence, c’est bien la même loi du marché qui joue dans l’industrie comme dans l’agriculture, mais les prix agricoles subissent de grosses fluctuations, souvent imprévues.
Dans l’industrie, l'adaptation se fait rapidement par la perte du capital, et d’autres éléments constitutifs de l'offre, sans attendre de grandes fluctuations de prix. Au
1. Voir B. Nogaro, Les prix agricoles mondiaux et la crise, Paris, 1936, p. 8
PRINCIPES GÉNÉRAUX ni
contraire, la surproduction agricole aboutit généralement à une baisse de recette pour l’agriculteur, et à une diminution du pouvoir d'achat, car en général la quantité vendue ne compense pas la baisse du prix du produit.
a. Prix et utilité sociale. — La loi de l'offre et de la demande a pu paraître infirmée par les faits récents. Pourtant, en période de crise comme en période normale, elle est dominée par trois grands principes, suivant lesquels se forment les prix sur un marché de libre concurrence.
1° À un moment donné le prix dépend de la quantité offerte et de la quantité demandée ;
29 Ce prix est celui pour lequel les quantités offertes et demandées sont égales.
30 Ce prix est tel qu’il donne satisfaction au plus grand nombre possible d'acheteurs et de vendeurs.
Entre les trois facteurs constitutifs : offre, demande et prix, il est certain qu’il existe des rapports, non pas de proportionnalité, comme l’ont toujours soutenu les économistes mathématiciens, mais de solidarité, d’interdépendance. Iis ont les uns sur les autres des influences réciproques.
Mais pour qu’elle joue selon les vues des théoriciens, la loi de l’offre et de la demande suppose la réalisation sur le marché des conditions nécessaires idéales ; et, en outre, que les éléments qui déterminent les prix correspondent à des réalités. Or il y a loin de la théorie à la pratique.
Les conditions que suppose réalisées la loi de l’offre et de la demande, ce sont la publicité, le contact suffisant entre acheteurs et vendeurs, pour que puisse se
former un prix unique : il n’en est ainsi que dans les Bourses.
D'autre part, l'offre et la demande sur un marché ne sont pas la traduction fidèle des quantités offertes et demandées : ce sont l’offre et la demande présentes ; mais il y a aussi une offre et une demande virtuelles et futures, qui entrent en jeu subjectivement. Ainsi sur le marché du blé, les quantités offertes constituent l’offre présente ; mais on sait l'influence déterminante des stocks (offre virtuelle) et de la récolte à venir (offre future). C'est dire que les prix, à un moment donné, ne correspondent pas nécessairement à la situation du marché. Cette idée peut encore être appuyée par d’autres considérations.
La demande, sur un marché, n’est pas le seul résultat des besoins véritables d’une collectivité 1. Sans doute y répond-elle partiellement, mais elle est grandement accrue par la publicité des producteurs. Ceux-ci exagèrent les besoins pour trouver un écoulement à leur fabrication.
Si l'utilité d’un bien détermine pour une part la demande dont il fait l’objet, le revenu de l’acheteur n'intervient pas moins; et ce dernier ne résulte pas du libre jeu des lois naturelles, mais du régime juridique qui prédestine la majorité aux emplois subalternes de salariés, et réserve à une minorité des situations à accès limité, qui assurent des revenus importants.
Les utilités créées le seront en vue de satisfaire à beaucoup de besoins des propriétaires de ces revenus,
1. Voir Philip, La crise et l'Economie dirigée, édition de Cluny, Paris, 1935, p. 43.
besoins qui ne sont pas urgents, ni même toujours sains, avant les besoins sociaux de la majorité.
C’est pour cette raison que des besoins primordiaux, tels que l'hygiène, l’instruction, ne se manifestent que par une demande peu importante, faute de revenus, et ne seraient pas satisfaits sans l’intervention de l'Etat !.
Sous ce même régime de libre concurrence, l’offre du producteur est déterminée par la demande et les prix. L'’entrepreneur aménage sa production de manière à maintenir une certaine différence entre le prix de vente et le prix de revient. Cette différence constitue le profit. Généralement, il n’est considéré comme tel que lorsqu'il s’ajoute à la rémunération d’un capital engagé. En outre, le producteurnecherchera qu’à l’accroître, souvent au détriment de la classe ouvrière et de la rémunération du capital. Le profit vient-il à disparaître, l’entrepreneur renonce souvent à la production, alors qu’en la continuant, il assurerait le paiement de l'intérêt du capital et celui d’un salaire aux ouvriers.
Ainsi donc l'équilibre instauré sur les prix et une production guidée par le profit vient à l’encontre de l’intérêt collectif, en laissant improductifs des capitaux et du travail.
On verra que ces considérations ont eu une influence déterminante sur l’attitude des Pouvoirs publics, à tel point que toutes les législations récentes s’efforcent d’atténuer cette situation.
b. La déflation et ses difficultés. — La déflation ne pouvait rien changer à cette situation. L’eût-elle pu que, à l'expérience, elle s’est révélée si difficile qu’on a dû y renoncer peu à peu.