TROISIÈME PARTIE
Après avoir examiné dans le détail les interventions de l'Etat, il s’agit de conclure de l’expérience passée si les méthodes employées doivent simplement être perfectionnées, ou, au contraire, si le principe même de « l'Economie dirigée » doit être proscrit.
Comme le faisait remarquer précédemment M. Hitier 1, il est encore bien tôt pour porter un jugement définitif.
« Combien de temps, écrit-il, budget de l'Etat, contribuables et consommateurs, pourront-ils supporter les charges qu’entraînent forcément toute politique d’Economie dirigée et les réglementations qui en sont les conséquences ? … L’Economie dirigée est-elle la politique de l’avenir, capable d’assurer la prospérité des agriculteurs et celle de la nation toute entière ? Telle qu’elle est actuellement pratiquée dans chaque pays, apportant chaque jour de nouveaux obstacles aux échanges internationaux, est-elle une politique capable d’assurer le maintien de la paix entre les peuples ? Voilà aussi ce qu’il faut se demander ».
Avant d'envisager l'avenir, rappelons la situation
1. Économie dirigée et Agriculture. — Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1935, p. 513 et suiv.
actuelle ; d’une manière générale, la politique d’intervention conduit le Gouvernement à accorder une aide de plus en plus grande à la trésorerie des exploitants. Il a dû consentir — c’est l’objet de décrets tout récents — à reporter les échéances des remboursements au Crédit agricole, et à ouvrir de nouveaux crédits avec toujours plus de facilité.
D'autre part, l’étude des produits pris isolément les uns des autres, souligne des différences de marché à marché.
Tandis qu’elle est ralentie sur le marché du blé, en pleine difficulté sur celui du vin, l'intervention augmente son champ d’action. De provisoire qu’elle était d’abord, elle devient une forme normale et permanente de l’activité de l'Etat, comme on peut s’en rendre compte à la lecture des textes.
Les nouvelles lois sur le marché de la production animale et le décret-loi du 30 octobre 1935, par exemple, édictent des mesures permanentes d’assainissement. Cette évolution n’est pas faite pour nous étonner. Presque tous les Etats à régimes politiques dictatorial ou parlementaire, ont pratiqué l’Economie dirigée, et plus particulièrement l’agriculture dirigée. Les agriculteurs ont été surpris par la crise, à laquelle ils ne pouvaient rien opposer tant leur manque d’organisation était grand. A notre avis, tout Gouvernement, de quelque parti qu’il soit, serait venu au secours des cultivateurs désemparés ; sinon c’eût été risquer de soulever de leur part des mouvements violents (analogues à ceux qu’auraient soulevés les sans-travail sans l’indemnité de chômage) et peut-être aussi de provoquer une dangereuse irritation de l’opinion publique.
C’est un fait, et qui laisse supposer une nécessité absolue d'intervention de la part de l'Etat pendant la
crise actuelle. Aussi les thèses qui s'affrontent au sujet de « l'Economie dirigée » peuvent-elles être limitées à ceci : « L'Economie dirigée » doit-elle être un système permanent, ou, au contraire, doit-on retourner à la liberté complète après la tourmente.
Les Gouvernements renoncent difficilement à leurs nouvelles conquêtes, et, à n’en pas douter, des mesures telles que la déclaration des surfaces ensemencées, le contrôle des cultures, survivront aux circonstances qui les ont provoquées.
Mais le problème n’est pas aussi simple ; les solutions sont beaucoup plus nuancées, car il n’y a pas seulement deux thèses en présence. En réalité, les interventions de l'Etat ont fait apparaître une économie nouvelle, qui est la résultante de l’activité publique, de l’activité collective et de l’activité individuelle 1.
L’Economie dirigée n’est pas un système économique proprement dit, mais plutôt une conception de politique pratique à laquelle on peut aboutir en partant des points de vue théoriques les plus différents. Il est vrai que la question des limites de l’action gouvernementale dans la production et la distribution des richesses est un des plus importants problèmes de la politique économique de l’heure présente. Malheureusement, le jugement que beaucoup portent sur les interventions de l'Etat ne tient pas seulement de la notion particulière qu'ils ont de l'intérêt général, mais de la crainte ou du désir de s’acheminer vers le socialisme.
Aussi allons-nous essayer de voir comment s’accommode l'Economie dirigée avec les principales tendances des milieux agricoles.
1. Idée de M. Pirou, exprimée dans une conférence de 1935, à l’Institut national agronomique.
Voici, à grands traits, l’ambiance agricole actuelle française :
Pour commencer par les plus libéraux et finir par les plus socialistes, les dirigeants des associations agricoles et des groupements agricoles importants, sont, en général, anti-socialistes. Ils ont le désir d’organiser l’agriculture française sans l'Etat ; les plus opposés à l’ingérance de l'Etat voient dans l'Economie dirigée actuelle une manifestation du socialisme, qui n’est même pas heureuse, et leurs arguments, que nous exposerons brièvement, sont une critique très poussée du système.
Ensuite, il y a l’immense majorité des agriculteurs. On sait, dans l’ensemble, le peu de goût qu'ils ont pour le fonctionnarisme et pour les réglementations de toutes sortes. Or ce sont eux qui ont provoqué l’action de l’Etat : ceci paraît 1llogique, mais devant la ruine, ils se sont tournés vers lui, n’ayant pas le choix, car il représentait la seule force capable de leur venir en aide et disposant des ressources pécuniaires indispensables.
Enfin, le Ministère de l’Agriculture, qui a les défauts et les qualités des administrations et qui, même en faisant abstraction de toute préoccupation politique, ne tient pas à se voir dessaisir, et à ne pas mettre en œuvre les moyens d’action et l’expérience qu’il a conquis après tant d’essais, partois malheureux, et de critiques souvent amères.
Dérogeant à la classification des grandes doctrines sociales : individualisme, corporatisme, étatisme, socialisme, nous nous placerons sur un plan intermédiaire pour serrer de plus près la réalité française, et envisagerons successivement dans leurs relations avec l’Economie dirigée :
19 le libéralisme (et corporatisme) ;
20 l’Economie dirigée et ses défenseurs ;
39 le socialisme.
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