CONCLUSION
Malgré l’objectivité la plus rigoureuse que nous nous sommes imposée, nous croyons devoir dégager en quelques lignes de conclusion, une appréciation et dire ce que l’on peut prévoir comme évolution prochaine de l’Economie dirigée.
Au stade actuel, les jugements portés sur l'Economie dirigée sont très divergents ; la note générale est l’indécision. Il ne saurait en être autrement quant à la reconnaissance du droit des Pouvoirs publics d’intervenir directement dans la vie économique, car c’est la vieille querelle des interventionnistes et des libéraux. Cette discussion se place sur le terrain de la politique économique et sociale, terrain sur lequel non seulement les divergences, les luttes continuent, mais probablement même ne cesseront jamais 1,
On ne peut nier, sans nier l’évidence, les dangers internationaux qu'’entraîne la politique d'Economie dirigée, car c’est sur le plan mondial que surgit, à notre avis, la plus grave critique que l’on puisse porter contre elle : d’une part, « elle risque d’aggraver le déséquilibre au
1. Gide et Rist, Histoires des doctrines économiques, p. 779 : « Ne nous flattons pas de voir disparaître un jour ces grands courants d’opinion qui s’appellent aujourd’hui libéralisme, socialisme, solidarisme, syndicalisme, ou même anarchisme. Peut-être, dans l’avenir, porteront-ils d’autres noms. Mais sous une forme ou sous une autre, ils subsisteront côte à côte parce qu’ils correspondent à des tendances profondes dela nature humaine
ou à des intérêts collectifs permanents qui tour à tour obtiennent la primauté ».
lieu de le guérir »1, d’autre part, l’autarchie économique qu’elle autorise, laisse planer un risque pour la paix, en exaspérant le nationalisme (qui a d’ailleurs contribué à son établissement) et en donnant à leurs dirigeants des pouvoirs économiques considérables sur les peuples.
Malgré cela, il semble tout à fait vain de vouloir s’opposer à une tendance aussi générale et qui est bien loin d’être exclusivement française. A l’étude des faits, il se dégage l’impression, sinon la certitude, que l'Economie dirigée est un mouvement dicté par les actuelles nécessités économiques et politiques du monde moderne, entraînant dans son sillage les Pouvoirs publics, à quelque opinion qu'ils appartiennent.
Jusqu'à présent, en France plus encore que dans les autres pays, l'Economie dirigée a été considérée comme un remède à la crise : remède pire que le mal, disent les libéraux ; remède nécessaire et, somme toute, bienfaisant, disent les défenseurs de l'Etat.
Essayant de nous dégager de toute idée préconçue, c’est-à-dire ne voulant juger ni en libéral, ni en interventionniste nous constatons que les résultats obtenus l’ont été à grands frais et après bien des maladresses ; nous constatons aussi que certainement l’intervention de l’Etat français a aidé et servi la cause paysanne depuis la crise.
Cet hiver, des symptômes d'amélioration sont apparus
1. Pirou, Conférence à l’I.N.A., 1935, L’Économie dirigée, p. 40-46 : « Elle risque d’aggraver le déséquilibre dans le monde au lieu de le guérir, Par la force des choses, les mesures d'Economie dirigée sont prises par les Pouvoirs publics des divers Etats. Par suite, ils sont amenés qua:i fatalement à s'occuper d'aménager l’économie à l’intérieur des frontières, plutôt qu’à aménager les relations économiques internalionales, ct quand cela coïncide avec une période de nationalisme suraigu comme celle actuelle, l'Economie dirigée devient l’instrument et l’auxiliaire de la tendance à l’autarchie économique. Or bien des maux dont souffre le monde actuel viennent du désir de beaucoup d’Etats de se suffire à euxmêmes »,
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particulièrement nets : le marché des céréales est devenu plus normalt et le prix de vente du quintal de blé est remonté aux environs de 100 fr.; la viticulture, bien que moins favorisée, connaît des jours meilleurs et le prix du vin rouge du Midi a dépassé le cours de 8 fr. le degré? ; les prix du bétail sont remontés sensiblement. En bref, dans l’ensemble du marché agricole, la revalorisation des produits s’accomplit peu à peu.
Il reste à savoir, et c’est la préoccupation dominante du moment, si la progression (un peu ralentie en avril) s’établira définitivement dans un sens favorable. Les marchés des produits agricoles «leaders » et de quelques autres sont intimement liés à l’action de l'Etat, la symbiose est si profonde que l’avenir agricole prochain est lié à l’avenir même de l'Economie dirigée en France.
Que l'Etat français ait fait de l’agriculture « dirigée », soit ! il fallait bien parer au plus pressé. Mais il est permis de se demander si son intervention disparaîtra comme elle est venue, c’est-à-dire avec la crise, ou bien si l’Etat, comme il semble le faire, établira solidement le principe de son intervention dans l’économie agricole et l’érigera en système permanent.
Quelle que soit l’orientation future, il paraît impossible de supprimer brusquement l’appui de l'Etat, et les
1. Nous entendons par cette expression que les prix de vente redeviennent plus en rapport avec les prix de revient.
2. «A moins que la prochaine récolte ne soit surabondante, le marché du vin se retrouvera bientôt en équilibre ». Article intitulé « Inventaire», journal Le Temps, 10 mai 1936.
3. Voici ce qu’indique l’indice des prix de gros de la Statistique générale de la France : l'indice partiel des produits agricoles qui était tombé l’an dernier au-dessous de celui des produits industriels, le dépasse depuis le début de cette année. Il est monté de 368 pendant le troisième trimestre de 1935 à 396 en mars 1936, pendant que celui des produits industriels passait seulement de 345 à 358.
libéraux, qui préconisent le retour pur et simple à la liberté, ne paraissent pas pouvoir obtenir satisfaction avant quelque temps. C’est ce qu’exprimait dans son programme, sous une forme paradoxale, M. Flandin alors président du Conseil : diriger l'Economie, pour sortir de l’économie dirigée. Une période transitoire est nécessaire pour libérer progressivement les marchés et la vie agricole de l’emprise de l'Etat.
De toute façon aussi, il est peu probable que l’action directe de l’Etat continue telle qu’elle a été pratiquée durant ces dernières années. Cette action n’est peut être qu’un stade préliminaire, stade nécessité par le manque d'organisation professionnelle. Le Président du Conseil faisait Justement ressortir cette idée dans son discours prononcé avant le vote de la Chambre sur les ententes professionnelles : «Pour l’agriculture nousavons dû intervenir par voie directe, tandis qu'ici — pour l’industrie — nous fixons seulement des méthodes ».
Que ce soit en vue de libérer l’agriculture de l’intervention de l’Etat 1, ou, au contraire, que ce soit un moyen pour l’Etat de préciser son intervention ?, l’avenir immédiat semble s'engager vers l’épanouissement de l’organisation professionnelle et interprofessionnelle.
L'Economie dirigée dans le monde n’a pas encore atteint le point final de son évolution. En France, elle
1. Les libéraux, devant les méfaits d’une liberté anarchique, espérent remplacer la direction économique de l'Etat par celle des organisations agricoles (corporatisme).
Citons aussi la solution proposée à ce sujet par le baron Boixo de Méritens dans son livre récent : Projel de cartel des vins de France.
2. Collaboration avec les Ententes professionnelles (voir p. 332). —- Ou même, « la cartellisation obligatoire », qui, pour se réaliser, nécessite préalablement la collaboration étroite et forcée de l’Etat et des organismes professionnels,