LA BIENVENUE
paons? fit la patronne. C'est immangeable, et leurs œufs ne signifient rien. Je n'en veux plus. »
En passant devant le vieux colombier :
« Vous me ferez tomber ce lierre, dit-elle. Cela dégrade ».
Taillevent était émerveillé.
Quand elle arriva au chenil, oi^i rôdaient derrière le grillage trois grands lévriers, un colley et deux bulls. M""® Lepeau-Durot fronça le sourcil :
— Vous aurez soin, commanda-t-elle, de vendre ou de tuer tous ces animaux. C'est de l'entretien inutile. Je n'aime pas les chiens. Puis ils pourraient mordre mes enfants, les bousculer, ou leur donner des puces.
Le garde faillit battre des mains. Il exécrait tous ces chiens de luxe, et notamment les lévriers, dont l'élégance l'offensait. Son ancien godelureau de maître avait au contraire le goût, et même la manie de ces sales bêtes. Il les faisait courir partout, au grand dommage des plate-bandes. Ces demoiselles de Paris, à
robes inconvenantes, appelaient les chiens au salon, les caressaient, les choyaient : c'était apparemment pour faire honte aux pauvres. Quel monde!... Heureusement, tous les riches ne sont pas semblables : témoin cette étonnante nouvelle patronne...
On était parvenu enfin au seuil de la maison même de Taillevent. Un gosse piaillait derrière la porte du jardinet.
— Vous avez des enfants? demanda M°** Lepeau-Durot.
Le garde s'attendrit, et répondit en souriant :
— J*en ai quatre, madame.
— Quatre? répliqua-t-elle... Eh! bien, mon ami, vous partirez demain. Je vous donne vos huit jours. Je ne tiens pas du tout à ce que mes petits attrapent les maladies contagieuses des autres enfants.
Et le sourire de Taillevent s'éteignit.
liane de CDiel
LA première fois que le jeune Pierre Legris s'assit soudain sur un fauteuil avec des précautions extraordinaires, et refusa coûte que coûte non seulement de se lever pour aller dîner, mais encore de bouger bras, jambe, pied ou main, Claire Legris, sa femme, songa tout bas, non sans terreur :
— Cette fois, ça y est, il devient fou!... On nous Tavait toujours bien dit, mon Dieu, que tôt ou tard cela finirait ainsi !..
Mais M™* Lautonne, sa sainte mère, ne vit rien, ne remarqua rien. Elle demanda seulement à son gendre, d'une voix paisible :
— Eh bien, Pierre, vous ne voulez donc pas venir dîner? Il y a pourtant un potage queuede-bœuf, celui que vous aimez bien, vous savez?
— Sans doute, ma chère mère, sans doute, répondit l'aimable Pierre. Mais comme vous pouvez vous en apercevoir, je sui^» tout en verre de Venise, et si je bouge ou si l'on me touche, on va me casser.
Sur quoi M"* Lautonne sourit avec indulgence, et murmura :
— Quel gamin, ce Pierre I
Puis se tournant vers sa fille, elle dit :
— Allons, petite, mettons-nous à table; ton mari trouvera tous les plats refroidis ; tant pis pour lui I Ça lui apprendra à faire l'enfant.
A quelque temps de là, Pierre Legris se promenait un soir dans le jardin du joli château où ils habitaient tous trois, lui, Claire, sa femme, et sa belle-mère.
Il faisait clair de lune,en cette nuit. La jeune femme et sa mère jetèrent des manteaux sur leurs épaules et s'en vinrent rejoindre le promeneur qui, arrêté dans une allée, le nez en l'air, contemplait la lune avec une mélancolie extrême.
— Vois-tu, Claire, dit-il à sa femme, mieux
vaut être franc ; je te l'avoue carrément, ma pauvre chérie, je suis amoureux ae la lune, oui, de la lune... Mais ce qui me contrarie et me tourmente au possible, c'est que je me demande comment je ferai pour nourrir toutes les petites planètes dont elle sera la mère quelque jour, par ma faute, hélas !
M'"® Lautonne, à ces mots, prit le bras tremblant de sa fille, et lui glissa dans l'oreille :
— Hein? ma mignonne, je l'avais bien prévu qu'original comme il est, il devait forcément un jour tourner à la poésie, lui aussi, et faire des vers... C'est d'ailleurs charmant, un poète. Rentrons. Laissons le rêveur à ses rêves...
Une autre fois, ayant trouvé son gendre immobile devant la cheminée, la main ouverte et le pouce en l'air :
— Mais, Pierre, que signifie? lui avait-elle demandé.
— Eh! je viens de l'expliquer à cette sotte Claire, qui pleure là-haut, dans sa chambre. Je ne puis fermer les doigts : car, ainsi que
vous devez le comprendre, j'écraserais alors la terre, qui est ronde, et qui se trouve ici, vous voyez bien, sur la paume de ma main.
M"*" Lautonne moiua trouver sa tille, et 1 embrassa :
— yu'as-tu donc, ma petite Claire? C'est à cause de ton mari?... Mais console-toi, fillette. 11 est en bas ; je l'ai trouve un peu exalte, un peu énervé. Ce n'est rien que cela. Reste là, mon loup. Je vais aller le distraire, moi. Ne t'inquiète pas.
Dame 1 il faut aussi se mettre à la place de M""® Lautonne. Avant le mariage, M. Dubois, le médecin, lui avait bien dit :
— Prenez garde, madame Lautonne. Les parents de ce jeune M. Legris sont tous morts alcooliques. C'est le moins qui puisse lui arriver à son tour. Sinon, il sera tuberculeux ou déséquilibré.
Oui, mais le notaire. M® Piton de La Genouillère, avait déclaré de son côté :
— Deux beaux millions au soleil, madame Lautonne!...
Et la prudente mère avait fini par penser : « Bah! n'écrit-on pas dans tous les journaux que la science est en faillite?... »
Cependant, une nuit, M""* Lautonne bondit hors de sa couche, réveillée par des cris inhumains. Claire,épouvantée, venait de faire irruption dans sa chambre, tandis que Pierre en chemise, hagard et hurlant : « Ah! la canaille! la canaille!... )) courait par les couloirs après un ennemi invisible, en brandissant un revolver chargé.
Pendant plus d'un quart d'heure, vingt affreuses minutes, Claire et M"® Lautonne, terrifiées, demeurèrent enfermées au verrou dans leurs chambres, cependant que le fou parcourait de bout en bout tout l'hôtel, en criant : (( Oui, bandit, tu as beau être malin, je te tuerai!... Je te tuerai!... Je te tuerai!... » Tue! tue! on n'entendait que cela...
Bientôt enfin, tout fut accompli : dans son accès de fièvre chaude, Pierre Legris avait fini par se cribler lui-même de balles et par se brûler la cervelle.
^9^ AL tAï6 UE HïLME
Et verte encore de peur, ses cheveux mal atlacliés, coillée comme une Gorgone et nippée comme une giiane, M'"" Lauionne se trouvait déjà debout auprès du corps sanglant.
— Ah I messieurs, fit-elle au commissaire et au médecin, l'eliroyable accident 1... M. Legris avait cru entendre des cambrioleurs... Nous aussi, d'ailleurs ; ma fille, messieurs, vous le dira elle-même, quand sa douleur s'apaisera... Le pauvre garçon n'écouta que son courage : bravement, il s'est élancé par les couloirs, le revolver au poing !... Puis son doigt appuyat-il malencontreusement sur la gâchette?... Ou bien quelque atroce méprise, un éblouissement soudain?... Comment? que demandez-vous?... Irresponsable, messieurs? Mon gendre irresponsable?... Mais c'est une abominable calomnie, la plus infâme légende î II ne le fut jamais. Sain de corps comme d'esprit, et le plus loyal, hélas! le plus délicat des hommes!..
M™* Lautonne se transfigurait dans sa douleur.
Après quoi, au bout de quelques jours, l'on
ouvrit devant M® Piton de La Genouillère le testament du défunt... Ciell Pierre Legris avait absurdement légué toute sa fortune aux fouilles d'Herculanum et à des entreprises d'aviation !
Cramoisie, suffoquée, tragique, M*"® Lautomne se leva, bégayant, plutôt que s'exclamant :
— Eh bien, le nierez-vous, cette fois, le nierez-vous maintenant, que ce Legris se trouvait depuis plus de deux ans en état de complète aliénation mentale, fou, archi-fou, et qu'il convient par conséquent de casser immédiatement ce testament-là?... Maître Piton de La Genouillère, nous attaquons ces ridicules volontés dernières. Vous nous indiquerez la procédure à suivre...
La fragile Claire, cependant, sanglotait sous ses voiles de deuil. M'"° Lautonne se tourna vers elle, et avec une tendresse terrible :
— N'est-ce pas, mignonne?...
PodP le fiom
LE scandale fut immense, à Senlis, quand on s'aperçut que ]V'P° la vicomtesse de la Boise se trouvait sur le testament de M. Baptiste Mérontet.
Ce M. Mérontet avait été, de son vivant, un vieux garçon très laid, pas bien propre, en outre grognon et quinteux, mais puissamment riche, et par conséquent, fort considéré. De plus, il pensait bien. Il ne se fût pas fait incinérer. Il n'eût pas, lui célibataire, fréquenté des femmes divorcées. Il n'eût jamais salué le premier un inférieur, ou qu'il tînt pour tel. Puis il portait des jugements implacables sur toute personne qui se conduisait sans vertu. Bref, un monsieur, un vieux monsieur respectable et Ton ne peut plus comme il faut. On devine la consternation générale, à l'ou-
verture du testament, lorsque l'on constata deux faits incompréhensibles, offensants pour la morale publique, et même cyniques en vérité. M. Mérontet, en effet, qui n'avait point d'héritiers naturels, commençait par ne rien laisser — mais ce qui s'appelle rien ! — à la ville, ni à la cathédrale, dont il était l'un des meilleurs paroissiens, ni à l'hospice de Saint- Crépin, ni aux Filles Repenties, ni à nul autre établissement charitable ou d'hygiène publique : or il ne s'en trouvait aucun, et principalement parmi les plus édifiants, qui n'eût à juste titre pu espérer quelque obole après la mort de l'opulent et digne personnage.
En revanche, quels ne furent pas les sourires des uns et la colère des autres, en apprenant qu'un nombre considérable de femmes, et de dames, et de filles de Senlis, héritaient de ce vieux dégoûtant! Les legs étaient, vu la fortune, considérables, et combien de ces créatures s'en trouvaient pourvues ! Il y avait la femme du facteur, celle d'un conseiller municipal, une blanchisseuse, la teinturière, trois
personnes touchant de près à ces messieurs de la gare et des postes, cinq demoiselles menant une vie régulière dans une demeure sise au faubourg de la ville, l'amie d'un officier de la garnison, toutes les bonnes et cuisinières qui avaient passé chez M. Mérontet, etc., etc., et enfin, mêlée à tout ce joli monde. M™* la vicomtesse de la Boise en personne! Et elle se trouvait la mieux dotée : elle héritait bel et bien de trois cent vingt mille francs! Fichtre!...
La révélation subite, par ce mode original, des moeurs dissolues de M. Mérontet, souleva l'indignation. Eh, quoi! tant d'hypocrisie! Avoir contrefait le bon apôtre pendant si longtemps, et s'être livré à de pareilles entreprises de corruption sur toutes les femmes de la ville ! Et celles-ci s'étaient donc ainsi bassement vendues au vieux rentier par cupidité? Fi! quelle vilenie!
Mais le plus révolté fut peut-être M. le vicomte de la Boise. Celui-ci était un gentlemanfarmer. Sa « farm » consistait en une villa misérable, dans la cour de laquelle picoraient
quelques poules; il possédait de plus un vieux cheval à tout faire, et, dans la même écurie, un cochon qu'il nourrissait tant bien que mal avec les déchets de la boîte à ordures. Mais M. le vicomte de la Boise fréquentait la meilleure société de la ville, car il pensait parfaitement bien, et quand il sut ainsi, à n'en pas douter, que sa femme avait connu l'adultère — et avec qui I — sa colère ne souffrit pas de bornes.
Il rentra dans sa (( farm », barricada les portes, poussa M"* de la Boise en sa chambre, mit le verrou, et — s'il faut tout dire — commença pas gifler d'importance l'épouse coupable. Après quoi, il arracha sa propre cravate, dégrafa son col, et dit, ou plutôt hurla :
— Tu es la dernière des filles, la dernière de toutes! Tu nages dans la boue. Personne de propre ne consentira plus à se trouver en face de toi. Les honnêtes femmes changeront de trottoir quand elles te verront, et si la honte ne devait pas en rejaillir sur nos enfants et sur moi, je te jetterais à coups de fouet dans la
rue, après avoir informé les petits de ta conduite abjecte...
M"* de la Boise sanglotait, effondrée. Et M. le vicomte continua longtemps, longtemps, de donner cours à son indignation légitime. Enfin, M"* la vicomtesse qui, depuis un instant, avait essuyé ses yeux, se leva du fauteuil où elle était prostrée :
— Robert, dit-elle à son mari, tu as raison. Je comprends aujourd'hui mon ig^nominie. Je ne suis plus digne d'embrasser les petits. Si tu m'avais tuée, tu aurais bien a^i. Je sais ce qui me reste à accomplir désormais : je vais me retirer chez mes parents, et tu n'entendras plus parler de moi. Mais auparavant, je me rends de ce pas chez le notaire.
Et, déjà, ouvrant une armoire, elle prenait son chapeau, ses gants.
Mais M. le vicomte se mit devant la porte :
— Chez le notaire?... Et veux-tu m'apprendre, je te prie, ce que tu comptes y faire ?
— Eh ! bien, mais je vais lui dire que je renonce au testament...
Eh! là, tout doux !... Trois cent vingt mille francs 1 Comme elle y allait, la vicomtesse! Trop de zèle, beaucoup trop... Le vicomte fronça les sourcils, et sévère, méprisant, laissa une à une tomber ces paroles :
— Tu vas, s*il te plaît, ma chère, me faire le plaisir de rester là. C'est assez de scandale ainsi, je suppose. Dans une circonstance aussi terrible pour l'honneur, il s'agit d'être beau joueur. Quand on s'appelle vicomte de la Boise, on ne se dérobe pas, on tient le coup. Et que dirait-on, si tout à coup, tu refusais cet argent? Qu'il était mal acquis, évidemment. Nenni! Point de cela!... J'accepterai nettement, la tête haute, le legs fait à ma femme par notre ami commun M. Mérontet, et si quelqu'un se permet une réflexion, je la lui ferai rentrer dans la gorge. C'est le seul moyen de nous laver un peu de la honte que je te dois... Donc, demeure en repos céans, dans ta maison, et tâche de te faire oublier. Tu ne vas pas ajouter une sottise à ton infamie... Tu m'as compris, n'est-ce pas?
Et M. le vicomte sortit, digne, simple, stoïque.
Sur le pas de la porte, il se retourna, et ajouta, d'un ton merveilleusement noble : (( Nous donnerons cinq cents francs à Thospice Saint-Crépin, et cinq cents francs aux Filles Repenties ».
Histoire de Chasse
BELLE journée I Oh! Belle journée de chasse I C'était pourtant un jour de Saint-Hubert. Il n'y a pas de forêt qui, à pareille date, ne soit pleine de monde: on écrase les bicyclistes,on se heurte aux carrioles du village voisin, sans compter que la voie est à chaque instant coupée, brouillée par les promeneurs, que les chiens s'échappent de tous côtés, parmi cette kermesse, que huit fois sur dix, le cerf troublé ou le sanglier inquiet ont déserté les fourrés... La Saint-Hubert n'est pas une fête pour tout le monde : les maîtres d'équipage la maudissent le plus souvent.
Cependant, ce 3 novembre, à Saint-Nicolas, la messe de Saint-Hubert, d'abord, nous fut dite dans Téglise la mieux décorée qu*on yît
3 '2 AU i'AÏ6 Dt 6ÏL\IL
jamais, entièrement garnie qu'elle était de bois de cerfs, de trophées de chasse et de draperies jaunes et blanches, aux couleurs de l'équipage. Le chien que l'on fit entrer lu sanctuaire s'y tint avec respect, les trompes retentirent sans fause note sous les hautes voûtes. Au rendezvous, en forêt, les tuniques des piqueurs parurent du safran le plus tendre, les boutons étincelants, les chevaux bien pansés, le temps superbe, les invités de bonne humeur...
Ah! parmi ceux-ci, disons tout de suite qu'il y avait un homme singulier, sir Bluddstone. On le savait horriblement riche, et on l'en voyait satisfait. Non qu'il fît rien paraître d'ostentatoire en sa tenue, ni que son ton de voix fût arrogant ou élevé. Au contraire, il parlait sans fracas, agissait de même. Seulement, il vous avait une façon de se placer tout simplement au premier rang partout, une manière de regarder et de traiter ses chevaux de trois cents louis, comme si ce fussent là de vils roussi ns loués tout à l'heure au manège!... Sir
inSlOlRE DE CHASSE 3^3
Bluddstone devait avoir quelque quarante ans; toutefois il me déplut si fort que je ne lui donnai, au premier regard, pas loin de la cinquantaine.
Tout néanmoins réussit donc à merveille, en cette glorieuse Saint-Hubert de 1909. Au bout d'une demi-heure à peine, un beau cerf fut mis sur pied par les chiens d'attaque ; il tourna tjuelque temps de-ci, de-là, prit enfin son parti, et se sauva devant lui, emmenant les chiens et la chasse entière à sa suite, durant des lieues, à travers bois et plaines... Après avoir sauté le pavé d'Avesne, j'entendis soudam une voix et un rire derrière moi :
— En voilà, un train de Saint-Hubert I... Vous n'allez donc pas vous arrêter, vingt dieux!...
Je me retourne. C'était notre ami Jof qui galopait comme un perdu, penché sur l'encolure de son cheval, le chapeau enfoncé jusqu'au cou, et sa culotte blanche si couverte de boue qu'elle en semblait pie. Il conta qu'ayant manqué deux trains, il n'avait pu se trouver au
3^4 AU l'AYS DE iSYLVlE
rendez-vous, et courait après nous depuis une heure.
Jean-Paul Geoffroy, qu'on appelait Jof, était un très joli garçon qui avait gaspillé sa jeunesse et son argent dans toutes les aventures. 11 avait maintenant l'air d'un vieux page ; mais toujours mince, souriant et endiablé, il plaisait à tous, à toutes surtout.
Comme si Diane farouche eût maudit ce frivole garçon, il n'eût pas plus tôt rallié la chasse, que nous tombâmes en défaut. On fît halte pour relever la voie, et ce fut alors que, me trouvant fortuitement entre eux, pendant que les chevaux trempés soufflaient dans une clairière, je présentai l'un à l'autre :
— Monsieur Jean-Paul Geoffroy... Sir Bluddstone...
Mais quoi donc? Avais-je commis quelque impair? Jof ne broncha pas, salua, tendit la main. Pourtant le baronet changea de visage, devint encore plus bizarre, encore plus froid, fit:
— Ah!... Vraiment I... Je suis heureux, très heureux de vous voir...
Sur quoi, d'ailleurs, un appel de trompe, et l'on repartit!... La chasse finit bien loin de là.
Il y avait longtemps que bicyclettes et voitures étaient semées!...
Ensuite, durant la nuit qui suivit cette magnifique Saint-Hubert, une, deux, trois heures du matin sonnèrent au château de Saint-Nicolas, que l'on y jouait encore. Car nous étions rentrés affreusement tard, après une retraite infinie. Le temps de passer l'habit, le temps même de dîner — et l'on faisait grande chère chez notre maître d'équipage! — puis les liqueurs et le cigare, il fut près de minuit quand on se mit au baccara. Un chemin de fer, quatres ou cinq banques, et les minutes passent vite, les heures aussi... Peu à peu, les joueurs s'en étant allés, nous ne restions que quatre ou cinq enragés, Jof et le baronet.
Ce dernier n'avait cessé, pendant la soirée entière, de contrarier certainement à dessein — toutes les opinions, tous les dires de notre ami:
— Les sots qui se sont ruinés... avait été jusqu'il prononcer Bluddstone.
31^ AU l'AYS DE SYLVIE
— Je vais lui jeter ma serviette au nez, grondait Jof.
— Restez tranquille, implorions-nous à mivoix... Pour notre hôte, de grâce !...
Mais il frémissait!
Or maintenant ils pontaient avec rage Tun contre Tautre, et Jof perdait, coup sur coup, les quelques milliers de francs qui, avec ses dettes immenses, composaient les restes de sa fortune jetée aux vents.
Bientôt ils se trouvèrent seuls, cartes en mains, en face Tun de Tautre :
— Monsieur, quitte ou double! hurla Jof... Ou sinon!...
— Sinon, quof? Des menaces, monsieur Geoffroy, des menaces entre compagnons de cette bonne chasse ,un soir de Saint-Hubert?... Non, non... Tenez, prenons un whisky and soda, et jouons votre reste seulement.
— II y a neuf cent soixante louis en banque !
— Allô!... Je les tiens.
Jof tailla.
— Cartes?
Lord Bluddstone jeta les yeux sur son jeu, puis se leva :
— Je ne sais pas.
— Et quand le saurez-vous donc?
— Un jour... Quand je voudrai.
— Alors, j'abats mon jeu!
— Si vous voulez. Vous pouvez gagner.
Mais je n'aurai pas couru toute ma chance. J'ignore encore si je prendrai des cartes.
— C'est bien!... J'attendrai,
Que faire?... Force fut bien d'apporter un coffret, dans lequel on mit les jeux, enveloppés et cachetés, et sur quoi, ensuite, les scellés furent posés. Puis l'on se fut coucher.
Jof était livide. Lord Bluddstone, au contraire, allumait une cigarette avec désinvolture. Il paraissait très content.
Or le 15 octobre 191..., deux ans après, il reçut une dépêche en Irlande : « Oui ou non, voulez-vous des cartes? Réponse urgente.
Jean-Paul Geoffroy. »
Lord Bluddstone télégraphia : (( Je viens. »
Le coffret fut apporté au Café de Paris,
3 ' ^ AU l'A y S l)K S YL VIE
dans un cabinet, el ouvert en présence de trois témoins, au nombre desquels je me trouvai. Un pauvre loqueteux, crasseux et tremblant de fièvre, assistait à la scène. C'était Jof, tombé dans la misère, presque dans la crapule.
— Cartes?
-- Une !
Lord Bluddstone ramassa la carte, regarda et sourit : c'était un quatre. Il abattit :
— Neuf! J'ai gagné, monsieur.
Le lendemain, à onze heures du matin, le sordide Jof se tirait dans la tête un coup de revolver.
Une lady, révolfée, dit à lord Bluddstone, quand il revint à Londres, l'horreur qu'une telle scène lui inspirait :
— Mais, ma chère, répliqua doucement celui-ci, songez-donc qu'en 1892 je voulais me marier avec une chanteuse de théâtre, très jolie. Cette jeune miss quitta Londres...
— Eh bien?
— Avec ce Geoffroy, justement, qui était
alors un brillant Parisien irrésistible. Etait-ce tolérable, cela?
— Oh!... Et le pauvre garçon vous connaissait-il, alors?
— Non. Mais moi, je l'avais vu. Et j'ai une véritablement belle mémoire des physionomies. Alors, vous comprenez?
— Fi!
Mais lord Bluddstone se souciait très peu de Topinion d'autrui.
Elle était tpès jolie...