‹ Le Marché du Vin à ParisChapitre 11 sur 27 · G.R.A.P. et Postillon · texte numérisé non relu

G.R.A.P. et Postillon

développément des maisons à succursales multiples quant aux vins ? Ou est-ce l’effet de la crise ?

Comme concentration cachée nous pouvons mentionner le café qui dépend contractuellement de son fournisseur. Quand un café fait faillite, le principal créancier est le marchand en gros ; il prend donc part à la nouvelle location. Il exige alors dans le contrat de bail que ce nouveau commerçant se fournisse exclusivement chez lui, lui, et celui auquel il peut être appelé à céder le fond. L'avantage pour le marchand en gros est de vendre son vin au prix qu'il lui plaît, sans avoir peur d’un concurrent. Cette méthode est devenue si courante qu'il devient assez difficile de trouver un fonds libre que l’acheteur voudrait payer comptant pour ne dépendre du crédit de personne, car le contrat étant fait dans l'intérêt du créancier le débiteur doit payer l’intérêt exigé et ne peut pas s’en dégager. Si on ajoute que le commerçant n’est pas souvent de la partie et qu’il doit faire appel aux connaissances techniques de celui qui le fournit, nous voyons ainsi une petite entreprise qui a l’apparence d’être indépendante et qui finalement dépend économiquement, contractuellement, du marchand en gros.

$ 4. — Limite à la concentration

Nous connaissons les causes de la concentration d’abord produire en grande quantité pour avoir une division du travail plus poussée ;

Ensuite, l’emploi d’un machinisme permettant de diminuer le prix de revient ;

Enfin, un marché très étendu permettant une très large vente.

Nous avons vu la réalisation de cette première condition avec le vin standard actuel : au lieu de fournir plusieurs sortes de vins, on fournit les mêmes quantités du même vin ; nousavons vuaussi l’emploides machines. Elles ne sont vraiment intéressantes que là où elles marchent continuellement, c’est-à-dire dans les grosses entreprises, et là où elles permettent la centralisation du travail de la mise en bouteilles pour l’enlever au détaillant qui a d’autres occupations, en particulier l’épicier ; enfin, nous avons vu que le très large marché parisien est encore élargi par l’emploi de maisons à succursales multiples ou de dépôts indépendants.

Cependant, il y a une certaine limite à toute concentration. La première provient de ce que le consommateur, possédant un bon fournisseur, continue à acheter en fût. Il y a aussi le café qui achète en demi gros. Enfin il y a celui qui achète des vins d’origine ou des vins de cru: leur quantité étant limitée, ces vins n’obéissent pas aux lois du machinisme et du gros rendement ; on continue à y appliquer les anciennes méthodes que l’expérience avait appris comme donnant quelque chose de bon. Cependant, les vieilles maisons, spécialisées dans cette vente en fûts, disparaissent une à une (liquidation, faillite, etc...). Cette sorte de consommateurs, difficile dans son choix, délaisse-t-ellele vinqu’ellene trouve plus à son goût ? Ou s’est-il rejeté sur les vins standards ? Mais, au lieu de boire le vin par gourmandise, peutêtre ne le boit-elle plus que par habitude ? Et ce serait là untrès mauvais signe pour le marché de Paris :il s’éteindrait faute de consommateur !. Heureusement que nous n’en sommes pas là. Mais nous croyons qu’il serait temps de réagir contre cette tendance vers l’abstension.

Car le vin est une chose dont on peut se passer, surtout chez les promotions actuelles qui ont connu les privations de la guerre pendant leur jeunesse, et pour lesquelles le vin ne semble avoir aucun attrait : «la jeunesse ne boit pas». Il faut que le producteur revienne vers la bonne qualité d’avant guerre, et que lenégociant nesuive pas les tendances actuelles, s’ils veulent conserver leur marché : d’après les renseignements statistiques, le Français était celui qui buvait le plus de vin ; surtout qu'on n'arrive pas à le décourager, il en serait trop tard. Aussi nous concluons en invitant le détaillant à offrir aux consommateurs un vin fruité, un vin plaisant à boire et non pas ces vins standard, sans goût et sans bouquet que nous connaissons actuellement. Pour lui, c’est le seul moyen de résister à l’absorbtion de la grosse entreprise et aussi celui de se conserver son marché.

Section II

La concentration verticale

Nous savons ce qu’on entend par concentration verticale ou intégration : c’est la réunion en une seule unité économique d’entreprises appartenant à des stades différents d’une même production.

Là aussi, il y a un mouvement assez net de concentration. Nous avons le développement des succursales multiples, intégrées par le marchand en gros, ou qui s’intègrent l’achat en gros. Ce sont les seules maisons qui conservent leur prospérité, le petit négociant indépendant disparaissant avec la crise actuelle.

Nous avons vu l'intégration de la propriété par le

négociant, ce qui est plutôt rare, ou tout au moins la propriété n’est pas suffisante pour le fournir entièrement. Par contre, le cas contraire, l’intégration d’une maison de vente en gros sur la place de Paris par des producteurs, isolés ou associés, pourrait donner lieu à un développement intéressant : il pourrait servir à réagir contre la pratique de ces vins standards en entrant directement en contact avec la clientèle. Nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ce rapport de M. le colonel Mirepoix publié au Journal officiel (partie annexe, 22 septembre 1932) quant aux dangers que court le producteur s’il abandonne le marché de Paris aux grosses entreprises.

« Les maisons de, commerce sont complètement déracinées du vignoble et n’ont plus avec lui aucun lien les attachant à sa prospérité.

« Le divorce d'intérêts s’affirme de plus en plus entre les deux pôles de l’industrie du vin, d’une part les milliers de petits vignerons, qui tendent de plus en plus à se grouper en caves coopératives locales, de l’autre ces puissants établissements commerciaux qui ne considèrent plus les vins des régions de production que comme des matières premières qu’ils emploient au façonnage d’un vin «omnibus » : ces deux pôles extrêmes ne sont reliés que par le fil conducteur des trains de wagons réservoirs ou par les lignes de cargos qui apportent au façonnage tous les éléments du vignoble métropolitain ou des vignobles d’outre-mer qui viennent s’y confondre.

« Une des conséquences de cette évolution est évidemment la diminution du nombre des intermédiaires et on peut se demander si l’intérêt général ne résiderait pas dans son développement. Tel ne serait pas notre

avis, l’intérêt des producteurs trop nombreux et trop divisés, cantonnés dans leur individualisme farouche, ils risquent de se trouver un jour prochain, en présence d’un nombre d’acheteurs assez restreint pour leur imposer une sorte d’hégémonie, capable de délaisser ou de mettre à l'index durant une longue période telle ou telle région, pour la contraindre à céder à ses exigences et provoquer la chûte des cours ».

Le cas qui jusqu'à maintenant est le plus net est la présence de propriétaires de vignobles algériens sur la place de Paris.

Voyons maintenant quelques cas spéciaux d’intégration :

19 Nous avons l'intégration par un grand restaurant : les caves de ceux-ci.ne sont pas bonnes pour la conser-

vation du vin, les cuisines y donnent une température trop élevée. Or certains restaurants se sont spécialisés dans la fourniture de bonnes bouteilles à leur clientèle, ce qui est un moyen comme un autre de l’attirer. Dans ce cas, le restaurant a tout intérêt de posséder sa cave dans les entrepôts (ou ailleurs). C’est lui même qui achète et soigne le vin et il en connaît la valeur exacte.

20 Les grandes maisons d’alimentation qui ne possèdent que quelques succursales et ne peuvent être comparées aux maisons à succursales multiples. Nous avons F, Potin et Damoy qui ont leurs magasins pour l’achat en gros et la préparation de la mise en bouteilles.

30 Le grand magasin lui-même s’est mis à ouvrir un rayon d’alimentation et en particulier du vin. Certains possèdent ainsi leurs maisons de gros pour le vin : Le Caïffa et la Samaritaine (Docks modernes) à Bercy. D’autres ont ouvert ces rayons d'alimentation par l’inter-

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médiaire de filiales, et en particulier les prix uniques : Les Nouvelles Galeries (Uniprix), les Galeries Lafayettes (Noma), le Printemps (Prixunique), le Bon Marché (Priminime) etc. Uniprix a possédé ses magasins de gros dans Bercy.

Section III Etude statistique

Les deux indices que nous possédons sont : le nombre de négociants en gros dans les entrepôts parisiens, et le mouvement des entrées et des sorties dans ces entrepôts. Mais nous pensons que la comparaison du nombre de négociants avec les quantités sorties, par exemple, est suffisante pour montrer qu'il existe bien un mouvement de concentration.

En effet, depuis 1921, année dans laquelle le nombre des négociants est passé par un maximum de 605, nous constatons un mouvement de longue durée de baisse pour arriver à 402 en 1933 ; si à cette importante diminution de 1/3 !.… correspond des quantités constantes ou supérieures des sorties des entrepôts, il y a là le signe d’une nette concentration. Or, ces sorties sont de 3.598.812 en 1921 et de 3.849.494 en 1933, après avoir passé par un maximum de 3.978.861 en 1926, pour tomber à 3.245.150 h1. en 1927, minimum supérieur au maximum d’avant guerre qui est de 3.269.548 hl. en 1910 avec 510 négociants.

Nous voyons ainsi que les quantités sorties sont supérieures à celles d’avant guerre avec un nombre de négociants inférieur ; et de plus, depuis 1927, les sorties sont

en progression continuellement croissante alors que le nombre de marchands en gros est continuellement en progression décroissante.

Voici les renseignements statistiques recueillis par le service des contributions indirectes depuis 1900. Dans ce tableau, nous portons le nombre d’hectolitre sortis des entrepôts, puis le nombre denégociants, enfin la moyenne

annuelle des sorties par négociant, qui, à notre idée est un indice de concentration.

.960.616h1. 515 5.748 hl

Nous constatons que depuis 1921 cette moyenne par tête de négociants est en mouvement de longue durée de

hausse, avec deux petites réactions en 1925 et en 1927. Nous voyons aussi que cette moyenne comprise entre 4.932 et 6.867 pour la période d’avant guerre, reste audessus de 7.380 à partir de 1924, sauf en 1927 où elle tombe à 6.831, minimum à peu près égal au maximum d'avant guerre.

Y a-t-il aussi concentration de capitaux ? nous le croyons, puisque le machinisme est entré dans cette branche avec la méthode nouvelle de la vente au litre, machinisme beaucoup plus coûteux que l'outillage de jadis. Mais sur ce point, il n’existe aucun indice public certain.

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