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CHAPITRE II

La Haute Banque La nouvelle aristocratie financière.

La Révolution de février avait entraîné la disparition des principales Banques de commerce, appelées « caisses ». Avec la Banque de France, il ne restait plus de l’ancien système bancaire, qu’une série de maisons d’origine étrangère — juive-allemande ou suisse-protestante — sociétés en nom collectif souvent, mais dont la puissance était considérable. Le crédit de ces maisons était en quelque sorte international et supérieur à celui même de bien des grandes puissances; les gouvernements négociaient avec elles et souvent prenaient leurs ordres (1). Aucun emprunt d'Etat n’était conçu

(1) Voy. Mirès : À mes juges, p. 89 : « Lorsque les états n'ont pas voulu céder à la volonté de MM. de Rothschild ceux-ci se sont retirés, et on sait ce qu'il est advenu pour l'Autriche et la Russie. Pour consolider la dette flottante sous Louis Philippe, cet emprunt qui était si nécessaire ne pouvait être fait que par M. de Rothschild, et le gouvernement dut attendre les convenances du Banquier, soit pour fixer l’époque où cet emprunt serait fait, soit pour en déterminer l'importance. Ainsi se trouvaient subordonnées les nécessités politiques aux convenances de M. de Rothschild. » Voy. aussi PÉREIRE : Œuvres E, 3081-2.

sans leur aide, aucune conversion sans leur secours. La plus grande de ces maisons en France, était la maison Rothschild, c'était aussi le symbole même de cette caste, toute puisante encore en 1847.

A côté de celle-ci on pouvait nommer sous le Second Empire, les Mallet (1), Hottinguer, Fould, d’Eichtal, Cahen d'Anvers, Erlanger, Dassier, Bartholony, Pillet- Will, Marcuard, Bischoffsheim, Paccard-Dufour, Mirabaud, Blanc-Colin, Hentsch, Odier, Vernes.

Toutes ces maisons, grâce à un service de renseignements très bien organisé pour l’époque, grâce aux relations étroites qu’elles avaient liées entre elles et avec les banques étrangères, s'étaient spécialisées tout d’abord dans les opérations de change et d'arbitrage (2) des effets de commerce, des marchandises et des métaux précieux. Puis, pendant la première moitié du XIX° siècle, cette Haute Banque par la supériorité de son crédit, de ses capitaux (3), de son intelligence, avait conquis le monopole presque absolu de bien d’au-

(1) La Maison Mallet frères et Cie paraître être la plus ancienne de ces maisons, sa fondation remonte à 1723. Son chef fut toujours régent de la Banque de France. Ce furent à l’époque qui nous intéresse Adolphe-Jacques (1787- 1868) et Alphonse (1819-1906). (2 Siècles de Banque : Mallet frères et Cie 1723-1923, in-4°, Imp. Braun, 1923.)

(2) KAUFMANN, 0p. cit, p. 7. — BouUDon : La vérité sur les institutions de crédit... p. 4. ‘

(3) D'AVENEL : La fortune privée à ur 7 siècles, 2° éd. 1904, p. 141 de estime à 800 millions environ sans compter les meubles, bijoux, objets d’art non productifs de revenus, la fortune du baron James de Rothschild. Ses fils affirmèrent ce chiffre exagéré. Les journaux du rebe imprimèrent 1700 millions.

tres opérations de banque (1). Organisation de sociétés industrielles, soumission et souscription d’Emprunts d’Etat et de cités, avances temporaires à des compagnies ou à des particuliers, ouvertures de crédit à l'étranger pour l’achat de matières premières, à l’intérieur pour les entreprises de travaux publics, syndicats d'intérêts similaires, dépôt et mise en valeur des capitaux flottants, gestion de grandes fortunes, etc.

En somme, elles faisaient presque toutes les opérations de Banque, seules l’émission de billets à vue et au porteur qui était laissée à la Banque de France, et l’escompte des effets créés pour le commerce intérieur qui faisait l’objet des soins de « caisses » spécialisées, échappaient à leur action.

Cette Haute Banque avait une clientèle restreinte, avertie, riche, qui avait toute confiance en elle et la laissait libre, connaissant son habileté, du choix de ses entreprises (2). Enfin, elle possédait en propre des capitaux souvent énormes. C’est pourquoi elle pouvait s’adonner, sans danger, à la fois à des opérations à long et à court terme, sans s’inquiéter à l’excès, comme durent le faire les sociétés de crédit, d’avoir sous la main des disponibilités immédiates, toujours exactement proportionnées à ses engagements à vue.

Tous ces caractères, qui avaient fait sa fortune, fu-

(1) AUBRY, 0p. cil., p. 18.

(2) Ce caractère de la Haute Banque frappa les contemporains. FEYDEAU dans « Un coup de Bourse » oppose bien le Banquier libre de son action, au chef d’une société financière toujours poussé par ses actionnaires qui exigent de plus gros dividendes, puis, les affaires péréclitant, lui reprochent son impéritie.

rent cause de sa décadence sous le Second Empire : le télégraphe était à la portée de tous, et il en résultait un nivellement des cours sur les grands marchés, ce qui fit tomber le monopole de l'arbitrage; les sociétés de crédit et les société financières comme le Crédit Mobilier, qui disposèrent de capitaux plus considérables, draînèrent à leur profit une nombreuse clientèle; l'émission publique et directe des emprunts d'Etat en France tarit pour la Haute Banque, une source importante de bénéfices; enfin les Banques publiques de dépôt vinrent lui donner un nouveau coup, le plus sensible (1). La Haute Banque, tout entière, ne sut pas s’adapter de suite aux nouvelles mœurs bancaires. Aristocratie fière et jalouse, souvent, elle ne voulut pas se mêler à ces nouveaux financiers et lutta contre eux. Le mouvement fut plus fort qu’elle. Si son crédit ne reçut point d’atteintes, du moins son influence cessa-t-elle d’être prépondérante.

Nous étudierons dans les chapitres suivants, le caractère du nouveau mouvement bancaire, il faut nous arrêter ici au mode d'émission des emprunts d’Etat.

C’est en 1822 que pour la première fois un emprunt émis par l'Etat français fut souscrit en France par des banquiers nationaux (2). En 1847, ce fut la maison Rothschild qui soumissionna le dernier emprunt de la Monarchie de Juillet.

En 1854, la guerre de Crimée nécessita une émission de 250 millions en rentes perpétuelles. Suivant la tradition des régimes antérieurs, le ministre des Finan-

(1) AUBRY, op. cit., pp. 18 sqq.

(2) KAUFMANN, 0p. cit. p. 9.

SOUS LE SECOND EMPIRE 7e

ces, Bineau, annonça des négociations avec la maison Rothschild et le Crédit Mobilier fondé en 1852; la seule présence de ce dernier, indiquait déjà des temps nouveaux. Un banquier Dassier, essaya de réunir en un groupe les différentes influences financières, le Crédit Mobilier accepta mais le baron James de Rothschiid, chef de la maison parisienne, refusa, alléguant qu'il trouvait « immorales ces sortes d’associations financières » ; aussi, les négociations reprirent-elles séparément entre Bineau et chacun des deux groupes (1).

C’est alors qu’intervint un autre financier, Jules Mirès ; il se tint le raisonnement suivant : « Ni Rothschild ni Péreire n’ont en caisse les 250 mullions. L’un et l’autre comptent sur le public pour les fournir. Ils ne font que l'office d’intermédiaires, mais, comme ils s'engagent personnellement, ils doivent, en traitant avec le gouvernement, obtenir des conditions d'autant plus favorables que celui qui aura l’emprunt sait très bien qu'il rencontrera sur le marché une hostilité implacable de la part des concurrents évincés, de sorte que chacune des parties ne peut compter que sur une portion du public. Tous ces inconvénients disparaissent si l'emprunt est émis directement par le gouvernement au moyen d’une souscription publique. Dans ce système, le gouvernement aura tout le public et, de plus, le concours de toutes les influences financières sans exception, Car aucune ne voudra laisser s’accomplir une grosse opération financière sans y participer. Au point de vue politique, le résultat serait plus important encore, ce serait le succès de la nouvelle politique impériale ».

(1) Mirès : A mes juges, pp. 85-26.

Mirès obtint une audience de Bineau, après que l'Empereur lui-même eut reçu une note explicative. Le traité avec le baron de Rothschild était pour ainsi dire signé, Bineau qui avait pressenti les dispositions de Napoléon III, favorable à la souscription nationale, se rangea à son avis (1).

Cette résolution indisposa la Haute Banque qui retira un instant son appui au marché de la rente. Bineau en fit part dans son rapport à l'Empereur : « Di- « verses Causes ont concouru à déprécier momentané- « ment les rentes françaises; peut-être même la spécu- «lation a-t-elle contribué à faire fléchir les cours dans « la prévision des besoins du trésor et l’attente des « moyens qu'il emploiera pour y parvenir » (2).

L'émission eut lieu pourtant, du 14 au 25 mars 1854, elle eut plein succès. Dès lors, aucun émprunt publie français n’eut lieu en France, que par cette voie. Le résultat le plus direct fut l’accroissement énorme et rapide du nombre des rentiers : estimé à 207.000 en 1847 (3), il fut porté en 1854 à 664.000 (4), à 1.000.000 en 1855 (5).

Le déclin de la Haute Banque se poursuivait.

Il nous semble indispensable de nous arrêter l’exemple le plus typique de ces maisons de Banque la maison Rothschild. ï

(1) NEYMARCK : Les Etabl. de Crédit en France depuis 50 ans, p. 40. / |

(2) Rapoprt à l'Empereur du 11 mars 1854.

(3) VüHRER, 0p. cit., tome 11, p. 284.

(4) Id. Ibid.

(5) L'Industrie, 1855, p. 154 — VipaL: History and methods of the Paris-Bourse donne les chiffres suivants : 1848, 291.808 ; 1860, 1.073.801 ; 1870, 3.580.905 (p. 172).

Elle avait été fondée par Anselm Mayer Rothschild (1743-1812) ; ses 5 fils s'établirent dans 5 des plus grandes villes d'Europe et y dirigèrent des maisons de Banque indépendantes, mais qui en réalité, grâce à l’union des 5 directeurs, n’en formaient qu’une seule; son bilan était dressé chaque année lorsque les 5 frères se retrouvaient, dans la ville natale, à Francfort-sur-le- Mein (1). Anselm Mayer fils (1773-1855) demeurait à Francfort même; Salomon (1774-1855), à Vienne; Nathan (1777-1836), à Londres-Manchester; Karl (1788- 1855), à Naples ; enfin Jakob, dit James (15 mai 1792- 15 novembre 1868), à Paris. James avait épousé sa nièce Betty, fille de Salomon (de Vienne), et en avait eu une fille qui épousa Nathaniel, son cousin, fils de Nathan (de Londres), et quatre fils Alphonse, Edmond, Gustave et Salomon, tous quatre entrés dans la maison paternelle, fondée depuis 1820 (2).

La maison James de Rothschild représentait à elle seule tout un système (3), la Haute Banque dans toute la sévérité de ses traditions séculaires. Le baron James lui-même avait occupé, sous Louis-Philippe, une place éminente. Lors de l’emprunt de consolidation de 1847, qui ne pouvait être fait que par lui, le gouvernement avait dû attendre, soit pour en fixer l’époque, soit pour en déterminer l'importance, les convenances du banquier. James avait été surnommé « le roi des ban-

(1) ANow. Le Baron J. de Rothschild, Paris-1869.

(2) Sur le Baron J. et ses fils, leurs habitudes, leur travail, voy. FEYDEAU: Mémoires d'un coulissier 1873, pp. 111 sqq.

(3) Voy. Sur l'influence exclusive de lu maison de Rothschild, CAPEFIGUE, p. 317, PÉREIRE : Œuvres E 3081.

quiers et le banquier des rois », et jamais royauté ne fut pendant longtemps si universellement reconnue (1).

Tout se concentrait dans cette immense maison de la rue Laffitte, mais tandis que la maison de Londres s’occupait principalement de comptes courants, celle de Paris s’était spécialisée dans les affaires financières (2). Prêts aux gouvernements et aux particuliers, prêts sur nantissements, prêts Sur cConsignation, escompte du papier de change, dépôts, commerce des métaux, commerce des marchandises; car le baron James tout en étant le plus gros banquier de l’Europe, en était aussi le plus grand négociant (3), c’était pour alimenter ses vastes opérations financières qu'il était obligé d’avoir des docks aux Havre, des navires en mer, d’être à peu près le seul importateur de thé en France, le grand acheteur de laines, de céréales, de soie. Dans tous les pays, il avait un agent chargé de signaler les bonnes affaires, de les traiter et de les réaliser. « La « main, l’action, l'influence des Rotschild s’étendait « ainsi dans le monde entier, partout où pouvait s’'of- « frir une opération lucrative à entreprendre, partout « où l’on voyait une chance de bénéfice. D'ailleurs, ils « ne dédaignaient rien en matière de profit, cherchant

(1) J. COHEN, dans La France, cité dans « Le Baron J: de Rothschild ». |

(2) KAUFMANN, op. cit., p. 166.

(3) DUCUING : De l'organ. du crédit en France, p. 80. — I. PéREIRE (Œuvres E 3082), en parle ainsi : « Ne relevant que d’elle même, ne prenant conseil que de ses intérêts, rien n'était en dehors de son action. Tout paraissait en effet devoir rentrer dans son domaine exclusif : emprunts, crédit public et privé, travaux de l'Industrie, rien ne pouvait se faire sans elle ». ï

« de préférence les grandes affaires, mais ne repous- « sant pas les petites et gardant cette conviction que « les grands fleuves ne risquent rien à recevoir le tri- « but modeste des humbles ruisseaux » (1). La maison gardait de gros intérêts dans les maisons fondées par elle : ainsi quatre sièges d’administrateurs lui étaient réservés dans le Conseil de la Compagnie du Nord et la présidence allait de droit au chef de la maison. Elle avait obtenu le service de caisse de quelques grosses industries, elle était l'intermédiaire entre Ia Banque de France et la Banque d’Angleterre. Son crédit, comme sa puissance se trouvait incontesté et absolu.

Dès 1852, le baron James de Rothschild s’aperçut qu’un nouveau système financier était inauguré. Il avait l’esprit libéral, mais il n’admit pas les nouvelles idées, il les combattit, cependant qu’ « il ne craignait pas de « prédire à un haut personnage de l’Etat tous les dé- « sastres qui suivraient la création des nouvelles insti- « tutions financières » (2). Il se tint à l’écart des nouvelles sociétés, quelques propositions qu’on lui fit de s'intéresser à elles. I] leur suscita des difficultés dans leur action, les concurrençant lui-même, en Autriche, en ltalie, en Espagne. Mais son influence souveraine cessa : partout il trouvait des compétiteurs, surtout dans le Crédit Mobilier.

Soumissionnaire de la plupart des emprunts d’Etat avant 1852, il se rendit adjudicataire de quelques-uns encore : emprunt autrichien de 80 millions de florins

(1) La Semaine financière, 21 nov. 1868.

(2) P. Crère dans le Journal de Paris, cité dans « Le Baron J. d. KR.

en 4852; emprunt belge 4 1/2 % 1852; Toscan d’un million de livres (1852); Piémontais 3 % 1853; Italiens de 1861, 1863, 1865 pour un total de 1.839 millions. Mais il eut de nombreux concurrents qu’il combattit avec acharnement aussi bien lors des adjudications qu'au moment du placement des titres, et son hostilité était redoutée (1).

(1) Mirès, op. cit. pp. 91-7 cite de nombreux détails sur les luttes soutenues par les « nouveaux » financiers contre James de Rothschild. Le conseil d'administration du crédit foncier, ayant, sur le conseil de Péreire, demandé à J. de Rothschild son concours moral en acceptant une place d'administrateur, celui-ci refusa. Lors de la fondation du crédit mobilier le baron James cria à l’immoralité et présenta même « un mémoire contre les associations de capitaux ». Quand les Péreire demandèrent à Vienne l’autorisation de fonder une société financière, correspondante de celle de Paris, Rothschild, non content de les contre carrer se fit accorder l'autorisation de créer la Société de Crédit Mobilier autrichien, En Espagne il créa de même une société financière pour entraver l’action de celle qu'y avaient fondée les Péreire. En 1854 le gouvernement ottoman voulant faire un emprunt, s'adresse d’abord aux Rothschild qui refusèrent leur concours. Il fît alors des tentatives auprès d’autres maisons. Lorsque la maison Goldschmidt et Palmer eut traité avec lui, quand tous les actes eurent été passés, que le firman fut rendu, Goldschmidt et Palmer craignant l'hostilité de Rothschild lui offrirent une participaton en le laissant maître d’en fixer les conditions. Le baron James, voyant l'affaire finie et prévoyant sa réalisation, accepta d’y entrer en y mettant comme condition que les noms de Goldschmidt et Palmec seraient rayés du traité et de tous les actes, et remplacés par le sien. Vainement fit-on valoir les motifs les plus évidents. Le baron ne voulut rien entendre. Opposition encore de James lors de l'emprunt Piemontais de 1855. En 1856 Mirès étant sur le point de conclure un traité pour un emprunt espagnol, fit faire des ouvertures aux représen-

Il crut triompher lors de la chute du Crédit Mobilier; au moment de la création de cet établissement, prié par le Prince Président de lui donner son avis sur les idées des fondateurs, il avait remis un mémoire autographié où il avait prédit « la surexcitation factice « des affaires, le débordement des valeurs fiduciaires, « la rapide décadence des titres et des établissements « fondés en vue de leur émission » (1).

Mais lorsqu'il mourut le 45 novembre 1868, sa prépondérance avait disparu. Les grandes institutions de crédit, à peine fondées encore, allaient se développer sans arrêt. La Haute Banque qu’il avait si bien représentée dans son aristocratique rigidité, allait être contrainte sous peine de disparaître, de pactiser avec les nouvelles sociétés de Banque (1). Déjà quelques Ban-

tants de la maison Rothschild à Madrid. Il rencontra une hostilité ardente qu'il ne put vaincre. Bientôt les attaques dont Mirès fut l’objet dans la presse « écho des influences financières » furent telles que le gouvernement espagnol recula un moment devant cette « explosion d'opposition ». Cependant les nécessités du Trésor permirent de conclure le traité, Mirès acceptait de se soumettre à une adjudication publique ayant pour base minima le prix de 36 fr. 50. I1 fit encore offrir à la maison Rothschild une participation voulant « conjurer ainsi la redoutable concurrence » qu'il prévoyait pour l'enchère publique. Rothschild refusa, préférant la lutte ce qui obligea Mirès a sacrifier par l’enchère 3 ou 4 millions. De Madrid la guerre fut transportée à Paris, lors de la négociation des titres de l'emprunt. Si bien que cette opération roulant sur 800 millions de réaux fut sans bénéfice pour la Caisse générale des chemins de fer. — Voy. aussi E. FEYDEAU :Mémoires d'un coulissier, pp. 111 sqq sur les luttes Péreire-Rothschild.

(1) Le Temps, 16 nov. 1868. |

(2) Un publiciste signale avec humour la coexistence de ces deux aristocraties (Les Petits Paris, 1854) : « Dernière-

quiers en avaient, d’un œil favorable, suivi la croissance. |

Car il était né une nouvelle classe de financiers depuis 1848, hommes qui s'étaient créés eux-mêmes et auxquels le développément des affaires, qui avait suivi le retour de la sécurité, avait permis d'utiliser toute leur expérience, toutes leurs aptitudes, pour parvenir à la plus haute fortune. Jalousés, enviés, combattus tout d’abord par les membres de la Haute Banque, ils s’imposèrent vite et ces deux classes commencèrent à se rencontrer, grâce à l’extension que prirent les sociétés anonymes, dans les mêmes conseils d’administration, à s’apprécier, à se fondre. Ce fut un pas immense fait vers la démocratisation des hauts emplois dans les affaires.

Trois hommes surtout fixèrent l’attention universelle sous le Second Empire. Leurs fortunes furent inégalement malheureuses. Les uns et les autres partirent d’une idée qu’ils essayèrent de réaliser; ils n’y parvinrent pas absolument. Les moyens d’action dont ils disposèrent, ne le leur permirent pas. Le premier ce fut Jules Mirès, les autres Emile et Isaac Péreire.

ment je montrais à un de mes amis le plus célèbre représentant de la Haute Finance descendant les degrés de la Bourse, donnant le bras à un de ses fils, suivi de quelques commis fidèles. De l’autre côté le héros de la campagne de 1852, le front haut, les basques et les revers de l’habit bleu-barbeau du Saint-Simonisme flottant au vent, gravissait d'un pas leste et fringant l'escalier, au milieu d’une double haïe d’admirateurs et de clients. II me sembla un instant voir Pompée et César. Celui-là est la Banque, celui-là le Crédit Mobilier. L'un descend dis-je à cet ami, l’autre monte. »

Fils d’un horloger-changeur israélite, Jules-Isaac Mirès naquit à Bordeaux en décembre 1809 ({); après de sommaires études, il entra chez un marchand de verroteries (1822), puis chez un négociant commissionnaire (1828). En 1831, il fut choisi comme expéditionnaire des contributions directes de la Gironde, où il s’occupa du relèvement des évaluations cadastrales, puis fut adjoint au contrôleur de Bordeaux. Sans ressources à la mort de son père (1835), il fonda une agence dont le but était de diriger les réclamations des propriétaires bordelais contre les évaluations cadastrales. Il obtint d’abord plein succès, mais en 1838, le Conseil de préfecture repoussa, par une fin de non-recevoir, toutes les réclamations nouvellement présentées. Mirès renonça à son entreprise et partit pour Paris où il essaya de placer des vins. Puis il tenta d'établir une agence semblable à celle de Bordeaux, de négocier des promesses d’actions à la Bourse, jusqu’au moment où une loi interdit ces négociations (1845). Il était intermédiaire chez un agent de change lorsque éclata la Révolution de 1848.

En l’universel désarroi qui rendait le capital méfiant, Mirès comprit la puissance et l'utilité de la Presse, pour rassurer les porteurs d’actions, découragés par la baisse de leurs titres, avides de renseignements, d’espérances, de direction, et quels moyens de fortune elle pourrait être pour l’homme habile qui saurait s’en servir. Avec un compatriote coréligionnaire,

(1) MirÈs écrivit sa biographie dans « A mes juges » pour se justifier lors de ses procès en 1861.

Moïse Millaud (1813-71) (1), il acheta en septembre 1848 le Journal des chemins de fer pour la somme de 1.000 fr. payables en 4 mois. Ils en firent un centre de renseignements en matière de chemins de fer et de finances ; en peu de temps leur journal fit autorité. Puis, en 1849, il fonda le Conseiller du peuple, journal mensuel rédigé surtout par Lamartine, qui, tombé du pouvoir aux journées de juin, avait perdu sa popularité politique, mais rien de sa popularité littéraire.

Toujours avec Millaud en 1850 il fouda la Caisse des Actions réunies, au capital de 5 millions; il semble qu’on puisse y reconnaître la première idée du Crédit Mobilier (2) ; les bénéfices de 1850 à 53 se montèrent à 91 %. Après les événements de décembre 1851, Mirès acheta Le Pays et le Constitutionnel qu’il fondit en une seule Société au capital de 3 millions ét dont les bénéfices furent depuis lors d'environ 10 %. En 1858, Mirès et Millaud se séparèrent, chacun retira 4 millions.

S’associant avec Solar, il transforma la Caisse des Actions Réunies en Caisse générale des chemins de fer, J. Mirès et Cie (1854), dont il porta le capital à 50 millions. Alors commencèrent les grandes opérations financières : soumission d’Emprunts municipaux, organisation des Crédits Fonciers de Nevers et Marseille, ächat des Houillères de Portes et Sénéchas, Hauts fournaux et fonderies de Saint-Louis, éclairage au gaz de Marseille, transformation de Marseille et création d’un

(1) C'est lui qui fonda en 1863 « Le Petit Journal » qui tira un instant à 300.000 exemplaires. Ce fut un des premiers journaux « de la grande Presse bon marché ».

(2) Voy. infra, p. 114.

nouveau port, chemins de fer Romains, emprunt espagnol, chemins de fer de Pampelune à Saragosse. Ce fut l’apogée de sa puissance (1860).

Il concentrait entre ses mains, environ 350 millions de capitaux, possédait 3 journaux. On pouvait dire de lui : « C’est l’homme de notre époque qui a remué le « plus d'idées, soulevé le plus de controverses, accré- . « dité le plus d’utiles et de curieuses innovations (1) ». Il mariait cette même année, sa fille au prince Alphonse de Polignac. Sa situation financière comme sa situation mondaine paraissait assurée : « Rien n’égale en somp- « tuosité et en magnificence la fête qu’il donne chaque « hiver. Tout Paris s’y trouve; et c’est vraiment mer- « veille de voir avec quelle aisance cet homme, qui s’est « créé lui-même, se mêle aux plus grands noms, aux « plus hautes renommées et leur fait les honneurs de « sa maison » (2). Sur le boulevard des Italiens on pouvait admirer un passage splendide décoré du nom de son créateur (aujourd'hui Passage des Princes).

Sa chute fut plus rapide encore que sa fortune. Au moment où une réaction se produisait dans le public contre ceux-que l’on appelait : « Les manieurs d’argent », un conflit éclata entre Mirès et un membre du Conseil de surveillance de la Caisse générale des chemins de fer, le baron Delfau de Pontalba qui lui réclamait 1.700.000 francs, prix de négociations qu’il avait conduites à Rome et à Marseille. Le différend fut porté devant la justice qui ordonna une enquête. Des faits graves furent révélés. Mirès enfermé à Mazas et tenu au secret le plus absolu (17 février 1861), fut condamné

(2) Id. Ibid.

en correctionnelle le {1 juillet à 5 ans de prison et 3.000 francs d'amende. La Cour d’appel maintint la peine ; la Cour de cassation cassa l’arrêt. La Cour de Douai le 21 avril 1862, acquitta le financier sur tous les points. Celui-ci pour défendre son honneur avait publié de nombreuses et violentes brochures (1).

Il essaya de reprendre ses affaires, ce fut en vain. Il traîna 9 ans encore, cherchant à surmonter tous les obstacles qu’on suscitait devant lui. Ses pamphlets lui valurent plusieurs procès. Il mourut en 1871. « Mirès était isolé, c’a été sa perte » (2).

Les frères Péreire, israélites bordelais eux aussi, petits-fils de Jacob-Rodrigue Péreire, premier instituteur des sourds-muets en France, et qui rendit d’immenses services à ses coréligionnaires, soumis par la loi à des exceptions vexatoires, naquirent, l’aîné Emile, le 3 décembre 1800, Isaac, le second, le 25 novembre 1806. Leur père Jacob, mourut peu de jours plus tard. Après de solides études dans sa ville natale, Emile vint à Paris, en 1822, comme courtier de change à la Bourse. Il fit venir auprès de lui, en 1824, son frère qui

devint chef de la comptabilité dans une maison de Banque.

(1) En dehors de À mes juges, 1861 : A. MM. les membres composant le comité des actionnaires de la Caisse générale des chemins de fer, 1861, in-4°, Aux magistrats de la Cour Impériale, 1861, in-8°, A. MM. les Conseillers de la Cour de cassation, 1861, in-8°, Réponse à une brochure anonyme contre l'arrêt de la Cour de Douai, 1862, Lettre à M. Dupin, procureur général près la Cour de cassation, 1862, in-8°, 2e lettre à M. Dupin, 1862, in-8°, A S. M. NerS léon III, 1863, in-fol., etc. etc.

(2) DUCHÊNE : La Spéculation.… p: 97:

Cousius d’Olinde Rodrigues, dont ils devinrent les beaux-frères, ils furent introduits dans le cénacle Saint-Simonien qui séduisit surtout Isaac. Emile que des crises d'asthme émpêchaient de rester longtemps couché, travaillait la nuit dans un fauteuil, les questions de finance et de banque. Le 4 septembre 1830, peu de temps après la Révolution de juillet, il soumettait à une Commission officielle (1), un projet de comptoir d'Escompte que la crise financière empêcha de réaliser. Il se consacra alors au journalisme, collaborant au Globe que les Saint-Simoniens venaient d’acheter, et au National, dirigé par Armand Carrel, où il continua d'écrire après la scission entre Bazard et Enfantin, jusqu’en 1835.

Cependant Isaac, plus fervent Saint-Simonien, suivit après novembre 1831 Enfantin. Il avait prononcé de nombreuses conférences sur l’Industrie, dans la salle de l’Athénée. Après la retraite d’Enfantin à Ménilmontant, 1l écrivit dans le Temps, le Journal des connaissances uliles, le Journal des Débats, où il inaugura le Bulletin financier.

Les deux frères étaient toujours restés très unis bien que leur caractère s’affirmât différent. Emile plus réfléchi, aux-conceptions plus larges et plus profondes, manquait de qualités oratoires. Au contraire, Isaac possédait une rare facilité ‘d’élocution. Leur expérience était déjà grande. Leur contact avec les

(1) Composée de : Mallet, Cottier, B. Fould, Vernes, Vassal, Odier, Lefebvre (Theophraste, Etudes critiques et biograph., p. 16). — Voy. aussi: CLOoT, La vérité biographique : E. Péreire. — LAUZzAC : Galerie historique et critique du xix° siècle, 1864.

Saint-Simoniens leur avait donné le goût des grands travaux d'Intérêt général : c'était au moment de la création des premières lignes de chemins de fer. Beaucoup de personnages influents avaient condamné ce nouveau mode de locomotion. Les Saint-Simoniens avaient foi en lui. Michel Chevalier soutenu par les frères Péreire avait exposé, dès 1832, dans le Globe son « système méditerranéen », où il avait projeté la construction de voies jusqu'à Bagdad et la double section des isthmes de Suez et de Panama. | Emile Péreire comprit que pour populariser les chemins de fer et gagner leur cause, il fallait y convertir les Parisiens. Il conçut alors la ligne de Paris à Saint- Germain. Trois années de combinaisons financières (1832-35), de négociations avec les Chambres et la Haute Banque : Thurneyssen, d’Eichtal, Rothschild et Davilliers, lui permirent de réunir les 5 millions nécessaires; il n’avait pas hésité lui-même à engager toute sa fortune : 30.000 francs. Il réussit et ce fut un pas décisif pour les chemins de fer français; chacun put vérifier qu’il en. existait. Il concourut également à la construction de la ligne de Versailles, Rive droite, puis à celle du chemin de fer du Nord. La réussite de ses entreprises lui suscitait déjà l’opposition de quelques-uns, aussi « dégoûté de l’inquiète jalousie de « M. de Rothschild auquel il avait ouvert un monde « nouveau » (1),il se retira du Nord en 1852. -— Entre temps, il avait été nommé administrateur du chemin de fer de Paris à Lyon, ligne chère aux Saint-Simoniens.

(1) MURAOUR : Etudes historiques et critiques sur Les contemporains, 1863.

La fortune des frères Péreire commençait à s’établir en 1848, ils devaient vendre 20 années après sa construction, le chemin de fer de Paris à Saint-Germain qui avait coûté 5 millions pour la somme de 60 millions. En 1848, lors de l’incendie du Pont d’Asnières, qui, interrompant le trafic, causait à la compagnie une perte de 15.000 francs par jour, ils purent avancer luimême les 400.000 nécessaires à sa reconstruction immédiate, ils participèrent pour une large part à la création du Comptoir d’'Escompte.

Le Second Empire consacra leur situation, leurs noms figuraient en première ligne lorsqu'ils obtinrent la concession du chemin de fer du Midi et du canal latéral à la Garonne. Déjà, depuis le 18 novembre 1852, le Crédit Mobilier était autorisé : au capital de 60 millions, il était prévu qu’il pourrait émettre pour 600 millions d'obligations.

Leur histoire se confond jusqu’en 1868 avec celle du Crédit Mobilier (1). En 1863, on estimait qu'Emile Péreire gouvernait 19 compagnies au capital total de 3.500 millions. Les compagnies de chemins de fer qu’il dirigeait, possédaient 10.000 km. de parcours. La fortune personnelle des deux frères en 1868 püût être évaluée à 160 millions.

Leur carrière « fut une des plus complètes de l’épo- « que Ils étaient du petit nombre des hommes qui « après avoir pensé en grand ont pu, de leur vivant, « réaliser, dans leur âge mûr, la plupart de leurs con- « ceptions de jeunesse » (2). |

‘ (1) Voy infra, p. 111 sqq-.

(2) THEOPHRASTE, Op. cit.

Tels étaient les membres les plus représentatifs de cette « féodalité financière » qui concentrait entre ses mains la direction de la plupart des sociétés. ù

En 1857, on pouvait écrire que 11 personnes se trouvaient diriger les intérêts de presque toutes les compagnies. Le premier en administrait 22, le 2° 19, les deux suivants 4£4,.le 5° 13,-le 6° 12,:le 7° 11,1e"8° 10; les trois derniers 9 ou 8. Dans une même famille 3 personnes occupaient 40 places (1) d’administrateurs, et l’on ajoutait : « Il ne serait pas impossible de prouver « que chaque parole de tel administrateur à peu près « muet, revient à plus de 5.000 francs aux action- « naires » (2).

En 1863, Banques, sociétés de crédit, sd ebole chemins de fer, grandes usines, gaz, sociétés de quek que importance que ce fût, formant un capital-actions et obligations de 20 milliards, étaient aux mains de 183 financiers (3). Les Péreire occupaient 37 postes, les Rothschild 27, les Mallet 22, les Bischoffsheim 14, Bartholony 12, Ad. d’Eichtal 11, les Hottinguer 10, Biesta 10 (4).

(1) « De frères à neveu et à gendre, le clan Péreire- Thurneyssen a la main sur une cinquantaine de compagnies et sur près de 5 milliards de AUS », DUCHÈÊNE, La Spéculation.. pp. 35-37.

(2) AYCARD, 0p. cit., p. 236, note.

(3) DUCHÊNE 8 l'Empire industriel, p. 52 ; La Spéculation, DS:

(4) Ces chiffres ne sont que des minima : Nous les avons établis en dépouillant la composition des conseils des s0ciétés décrites au Manuel des Fonds publics et sociétés financières de COURTOIS au Guide Financier de VITu (1864), et aux Annales financières de DELOMBRE (1870).

En 1869, après la chute du Crédit Mobilier, 17 étaient encore aux mains des Mallet, 14 à celles des Rothschild, 12 aux Péreire, 8 aux Hottinguer, 3 à Ad. d’Eichtal, seulement dans les principales sociétés dont les titres faisaient l’objet à la Bourse, de fréquentes négociatünS.

Si la Haute Banque de la Restauration et de la Sainte Alliance avait perdu son exclusive prépondérance, elle commençait déjà à s'adapter aux temps nouveaux. Sa tyrannie avait disparu, sa puissance, qui éclatait moins désormais aux yeux du public, se maintenait. Elargie, et d'accès plus facile, elle renaissait sous une forme nouvelle.

Mr

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