CHAPITRE IV
Le Crédit Mobilier.
Ce fut la création la plus originale et la plus considérable de l’époque; le Crédit Mobilier chercha toujours à appliquer, malgré toutes les difficultés qui lui furent suscitées, et qui finirent par provoquer sa chute, les principes Saint-Simoniens. Il ne dura que quinze années, Imais on peut dire avec vérité, et quel plus grand éloge lui décerner, qu'après lui et grâce à lui la France et l’Europe se trouvèrent transformées, familiarisées qu’elles furent dès lors avec les chemins de fer, les Etablissements de crédit, les grandes Sociétés Industrielles et Commerciales.
Le comunierce trouvait en 1852 dans la Banque de France et le Comptoir d’Escompte, le crédit qui lui était indispensable. Déjà le gouvernement venait de rendre un décret jetant les premières bases du Crédit Foncier. Seule l’Industrie, incapable de trouver dans l’hypothèque un moyen pratique de se procurer des capiaux, semblait abandonnée à elle-même, à quelques caisses privées, et à la Haute Banque : le Crédit Industriel était à organiser. Or, jamais il n'avait été plus ‘indispensable. Le Prince Président que hantait l’idée du rétablissement de l’Empire, sentait la nécessité
d’une nouvelle puissance financière qui servirait les intérêts de sa dynastie. Son Oncle avait créé la Banque de France, il se devait de fonder un autre établissement. Du reste, ses conseillers, souvent imbus des idées Saint-Simoniennes, l’y poussaient. Persigny, ministre de l'Intérieur, avoua : « Je voulais un instrument qui affranchît le pouvoir nouveau de la tutelle où les financiers tiennent ordinairement les gouvernements; tutelle d'autant plus dangereuse que je pressentais l'hostilité des grandes influences financières envers le pouvoir nouveau. Certainement, sans le concours du Crédit Mobilier qui les a entraînées et forcées à marcher en avant, la politique de l'Empereur, obligée de compter avec la Haute Banque n'aurait pas été aussi hardie et aussi libre dans son essor (1) ».
Besoins de l’Industrie, intérêts et désirs de futur empereur, paix promise, plans financiers des Péreire (2), tout était réuni pour favoriser le Crédit Mobilier.
Nous étudierons successivement, pour plus de clarté, la Fondation du Crédit Mobilier, la Mission que ses créateurs rêvaient d'accomplir, puis son Organisalion, son Histoire, enfin sa chute.
(1) MIRÈS, op. cit. p. 21.
(2) On a vu que les Péreire avaient présenté un projet de Banque d'Escompte en 1848. Ils n’avaient pas été étrangers à la création des sous-comptoirs et s’occupaient activement d'organiser le Crédit Foncier. Leur œuvre dans les chemins de fer se poursuivait, enfin ils venaient de provoquer la réunion d’un capital de 100 millions, pour garantir le succès de la conversion du 14 mars 1852.
1) La Fondation.
Il y a deux versions sur la fondation du Crédit Mobilier. La première, qui paraît inexacte, est rapportée par Véron (1), ancien directeur du Constitutionnel. Ce serait pendant une absence du Prince Président que Persigny aurait exposé à ses collègues, en plein conseil, tout le plan du Crédit Mobilier. Il se serait montré plein d'enthousiasme pour cette combinaison qui détruisait « le monopole exercé sur la Bourse de Paris par une « maison de Banque prépondérante ». Il y aurait vu aussi un levier puissant pour la prospérité de l’Industrie et la fermeté des cours de la Bourse, bref, « une « grande maison de Banque gouvernementale ». Achille Fould aurait combattu une à une toutes ces espérances et rangé à son avis tous ses collègues, sauf le ministre de l’Intérieur. Au retour de Louis-Napoléon dans un grand conseil des ministres où aurait assisté plus d’une notabilité financière, malgré l’opposition de tous les membres, Persigny l’aurait emporté.
Cette anecdote paraît inexacte, au moins quant à l’opposition de Fould, la maison Fould-Oppenheim et la famille Fould ayant souscrit 12.804 actions, alors que les Péreire n’en avaient, à eux deux, que 11.446; de plus, c’est devant M° E. Fould notaire, substitué par M° Thifaine-Desauneaux que les statuts furent établis.
L’autre version rapportée par Mirès, d’après les confidences de Benoît Fould à Emile de Girardin, apparaît plus vraisemblable. « J'étais à Bade, dit M. Fould, «en 4851; je parcourais les journaux et dans mon oi-
(1) Quatre ans de règne.
siveté, je lisais jusqu'aux annonces. L’une d'elles me frappa, c'était celle de M. Mirès relative à la société financière de la Caisse des Actions réunies,
au capital de 5 millions. Les bénéfices réalisés étaient
considérables, et je me disais que si M. Mirès, isolé, avait pu former une société semblable, une société, composée d’hommes considérables pourrait constituer une puissante organisation financière, destinée à développer en même temps les grandes opérations financières et les entreprises industrielles. À mon retour, je cherchai à quels hommes je pouvais faire part de ce projet et je ne trouvai personne de plus convenable sous tous les rapports, que MM. E. et I. Péreire. Ces messieurs, qui, indépendamment de qualités très grandes sous le rapport de la moralité et de l'intelligence, avaient publié quelques écrits sur la formation de sociétés analogues, avaient donc
l'esprit préparé pour cet objet. Voilà comment est
né le Crédit Mobilier. Si j’ai attribué dans la répartition du capital 500 actions à M. Mirès, comme aux administrateurs, c’est que je le considère comme l’auteur du Crédit Mobilier, par l’idée que m’en
“ont données ses publications et la création de
la Caisse des Actions réunies » (1).
Cette version paraît plus vraisemblable, pour la rai-
son même qui rendait l’anecdote de Véron douteuse. Mirès reçut en effet 500 actions qui ne faisaient pas que rémunérer la campagne qu’il avait menée pour le Crédit Mobilier dans le Journal des chemins de fer. Pour la réclame que Bertin, ami personnel des Pé-
(1) MIRÈS, 0p. cit., p. 22.
Fr
reire, fit dans le Journal des Débats, il ne reçut en effet que 150 actions.
Quoi qu'il en soit, après avoir été définitivement établis les 16 et 17 novembre 1852, les statuts furent approuvés le 18 novembre par Louis-Napoléon dans un décret signé à Saint-Cloud. La Société Générale de Crédit Mobilier était créée.
Parmi ses fondateurs et ses premiers actionnaires se trouvaient des Banquiers internationaux, Oppenheim de Cologne, Salomon Heine de Hambourg, Torlonia de Rome, des Banquiers français Fould, d’Eichtal, Mallet, Bechet-Dethomas, Cahen d'Anvers, etc., de hautes personnalités mondaines et gouvernementales, le duc de Morny, le duc de Mouchy, le duc de Galliera, le baron Seillière, Biesta, P. Daru, enfin des Saint-Simoniens, tels Rodrigues et de Lesseps.
Un certain nombre d’actions furent proposées au baron James de Rothschild, « conformément à la cour- «-toisie financière », elles furent repoussées. « Cette « fraction était à dessein si mesurée, que le roi du « marché, jusque-là tout puissant, ne pouvait exercer « aucune influence prépondérante, et il dut la prendre « pour de l'ironie » (1).
40.000 actions furent d’abord émises, souscrites par 102 actionnaires. Les 80.000 autres ne furent placées qu’en 1853, un tiers fut réservé aux fondateurs, les deux autres aux actionnaires, proportionnellement à leur souscription première.
La Fondation de cet établissement de Crédit, suscita dans le monde de la Bourse, un enthousiasme extraor-
(1) PLENGE, op. cit., p. 81.
dinaire. Les Péreire étaient déjà connus du public par leurs œuvres en matière de chemins de fer. Dès avant l'autorisation gouvernementale, les promesses d’actions de 500 francs, furent négociées à la coulisse qui se tenait alors rue de la Chaussée-d’Antin au Casino Paganini : elles montèrent en novembre à 995, 1.100 et même 2.110. Les actions furent introduites à la cote le 23 novembre 1852, à 1.100 (1).
2) La mission Saint-Simonienne du Crédit Mobilier.
Dans l’idée des Péreire, le Crédit Mobilier n’était pas une Banque ordinaire : il n’était qu’un des membres d’un système bancaire qui devait comprendre en outre un établissement de crédit foncier, un de crédit mutuel. Mais le Crédit Mobilier était celui qui leur tenait le plus au cœur. Ce devait être « leur » banque, celle où ils allaient concentrer toute leur activité. Tous leurs plans se rencontraient dans le Crédit Mobilier, et c'était par lui qu'ils pensaient pouvoir réaliser la totalité de leurs projets (2).
Car ils considéraient qu'ils avaient une mission à’ remplir. Le plan, d’une logique rigoureuse, était grandiose : il s'agissait de remédier à « l’insuffisance des « moyens de crédit offerts à l’organisation des gran- « des affaires du pays », à « l’isolement où étaient « réduites les forces financières », en dotant l’industrie :d’ « un centre assez puissant pour les relier entre « elles » (3), ce « centre » étant destiné à jouer prati-
YCARD, Op. Cil., p. 41.
LENCE, 0P. Cil., p. 7.
DÉA TP ) Rapport du 29 avril 1864.
quement le rôle de la Banque Saint-Simonienne, chargée d’unir « les intérêts généraux et les intérêts privés « qui sont le ferment de l’activité humaine ».
Tel était l’organe que les Péreire avaient résolu de créer, organe prodigieux, qui possédait en lui les germes d’une puissance sans limite ; il était destiné, si l'Etat, plus fort que lui à ce moment, n’entravait pas son: développement logique, à présider à toute la Production nationale, à transformer tout notre régime économique, à le « socialiser » pour ainsi dire entre les mains d’un groupe de techniciens dont la puissance surpasserait alors celle de l'Etat ; il risquait de réaliser ainsi la Théorie Saint-Simonienne de la Production (1).
Créé en 1852, à l’époque où les chemins de fer, les entreprises de travaux publics, les grandes sociétés industrielles étaient nécessaires plus que tout autres, le Crédit Mobilier devait aider principalement les sociétés de capitaux, qui seules pouvaient réaliser un tel programme. Laissant de côté la partie commerciale de ces entreprises, il ne visait à leur procurer que le capital nécessaire à leur établissement, à leur extension : c’était sa raison d’être.
Bien que s’attachant principalement au crédit industriel, la Société de Crédit Mobilier, devait aider aussi au développement du crédit public.
Comment voulait-elle réaliser ce programme si vaste et si divers ? Isaac Péreire l’expliqua lors de la première Assemblée générale, le 29 avril 1854. Il consi-
(1) Voy. ce qu’en pense FORCADE, op. cit.
déra successivement les quatre fonctions du Crédit Mobilier :
1° Société commanditaire de l’Industrie;
2° Société financière;
3° Banque de placement, de prêt et d'emprunt;
4° Banque d’émission.
La fonction du Crédit Mobilier comme société commandilaire de l’Industrie, était la principale ; ç’avait été le nom de la Banque projetée trente ans auparavant dans le Producteur, et qui « pour des motifs politi- « ques » n’avait pu être constituée (1). Le Crédit Mobilier devait « jouer à l’égard des valeurs représen- « tant le capital de l'Industrie, un rôle analogue aux « fonctions que remplissaient les Banques d’Escompte « pour les valeurs représentant le fonds de roulement. « Le premier devoir de notre société est de travailler « au développement de l’Industrie nationale, de faci- « Jiter la formation des grandes entreprises, qui, livrées « à elles-mêmes, ont généralement tant de peine à se . constituer » (2). Disposant :«« de nombreux moyens « d’information et d'examen qui manquent aux par- « ticuliers pour apprécier sainement la valeur intrin- « sèque ou l’opportunité des affaires qui leur sont « présentées », le Crédit Mobilier, quand il aurait une clientèle confiante, dirigerait et conduirait les mouvements de capitaux vers les entreprises qu’il aurait jugées digne de son patronage. Commanditer, c'était souscrire la totalité ou une partie seulement des actions. L'affaire étant bonne, il en résulterait une
(1) VERGEOT, 0p. cût., p. 127.
(2) Rapport de 1854.
prime. À la faveur de cette plus-value, le Crédit Mobilier, en temps voulu, écoulerait chez ses propres actionnaires dans une proportion convenable, par le système des filles et des petites filles, les titres de la société commanditée (4). Pour ne pas immobiliser trop longtemps ses ressources, il chercherait à renouveler l'opération le plus souvent possible. Il devenait ainsi « l’auxiliaire de toutes les pensées d’utilité générale, « encourageant puissamment les efforts de l'Industrie «et stimulant partout l’esprit d'invention » (2). Société commanditaire de l'Industrie, le Crédit Mobilier devait donc favoriser à la fois l'intérêt général qu'il considérait avant d'accorder son patronage, l’intérêt particulier du commandité, qui sans son concours eût éprouvé des difficultés à se constituer, l'intérêt enfin de ses propres actionnaires qui en retireraient un double avantage : un gros dividende, la commandite étant fructueuse une fois l’affaire sagement étudiée, et un droit de préférence pour l’achat des titres des sociétés patronnées, susceptibles d'énormes plus-values.
Société financière, le Crédit Mobilier, apportait par une autre voie une aide à peine différente à l’industrie : au lieu de souscrire les actions à l’origine des entreprises, il devait dans les moments de crise leur fournir un secours passager et leur permettre de sortir d’un mauvais pas. Il pouvait de même mettre son crédit à la disposition des gouvernements pour leur consentir un prêt temporaire.
Pour tenir le rôle qu’il s'était assigné, le Crédit Mo-
(1) FORCADE, Rev. 2 Mondes, 15 mai 1856.
(2) Rapport du Ministre de l'Intérieur à l'Empereur 21 juin 1854.
bilier avait besoin d'énormes ressources : c’est en tant que Banque d'Emprunt et de prêt qu’il devait y pourvoir et c’est par là qu’il ne ressemble à aucune autre Banque de crédit industriel, c’est par là qu’il prend contact avec la réalité. Isaac Péreire s’exprimait ainsi (4). « I lui fallait deux capitaux, un capital-actions « toujours en fonction, et un capital-obligations immo- « bilisé à lointaine échéance, car quelle que soit « l’exactitude apportée à la sélection des affaires en- « treprises, celles-ci ne peuvent donner qu'après les « longs délais de l’établissement et de la vulgarisation « les résultats arithmétiques que l’on en attend mathé- « matiquement. Pour que le jeu des deux capitaux « puisse sortir son plein effet, il faut que le capital- « actions produise de gros bénéfices et que le capital- « obligations soit garanti à la fois par l’emploi qui en « est fait et la prélation dont il jouit sur la généralité « des produits. La nécessité rendait le gros dividende « obligatoire, afin de faciliter l’action centripète desti- « née à alimenter de façon continue le capital-obliga- « tions dont le chiffre était illimité ».
L’idée essentielle était donc la création d’obligations qui devaient fournir à la société, des ressources infinies. On trouvait déjà cette conception développée dans le premier numéro du Producteur consacré à la fondation d’une banque commanditaire de l’Industrie.
Par là la nouvelle institution se rapprochait du Crédit Foncier : « L’un prête sur immeubles par voie d’hy- « pothèque au moyen de son capital d’abord, puis à « l’aide d'obligations qu’il émet pour une somme égale
(1) PÉREIRE : Œuvres complètes G 4257.
« à celle des prêts effectués. L'autre place ou prête « sur valeurs mobilières et industrielles au moyen de « son capital d’abord, puis à l’aide des fonds que lui « procurent les obligations qu’elle est autorisée à émet- « tre pour une somme égale à celle de ses placements. « La Société générale du Crédit Mobilier prête d’un « côté ce qu'elle emprunte de l’autre, jouant ainsi le « rôle d’intermédiaire entre les capitalistes et l’Indus- « trie, substituant son crédit, accru de toutes les for- « ces qui tendent à s’agglomérer autour d’elle, au cré- « dit de chaque entreprise isolée » (1). Le bénéfice principal de la société devait résulter, en dehors du produit de son capital, de la différence entre le prix de ses emprunts et le produit de ses placements.
Ce système d'obligations à long terme était nouveau au milieu du XIX° siècle. Après en avoir conçu l’idée pour les chemins de fer en 1837 et 1839, les Péreire la firent adopter, sous sa forme définitive, obligations de 500 francs rapportant 3 %, en 1851 (2). On peut dire que c’est à elles que la France doit ses chemins de fer.
Cette même obligation, à long terme, devait fournir au Crédit Mobilier le plus clair de ses ressources. Son chiffre modique, la certitude d’un revenu bien garanti devait attirer la petite épargne soucieuse avant tout, de tranquillité. La société avec le prix de ses obligations se constituait un portefeuille formé principalement de valeurs à revenu variable. Ces valeurs étaient injustement dépréciées en 1852 : elles étaient « appelées à
(1) Rapport sur l'exercice 1863. (2) VERGEOT, op. cit., pp. 129 sqq.
« doubler en un certain nombre d’années, et pendant « leur croissance, auraient produit des sommes suffi- « santes pour solder les intérêts et l’amortissement des « obligations et autres valeurs de circulation et de « crédit dont l’afflux aurait fait le fonds des ressour- « ces inépuisables de la caisse de la société » (1).
Les Péreire avaient une autre idée sur les fonctions de ces obligations à long terme, idée essentiellement Saint-Simonienne : grâce à elles, ils espéraient « opérer « par voie de consolidation en un fonds commun, la « conversion des titres particuliers d’entreprises di- « verses » (2). Cette expression qui parut incompréhensible à quelques contemporains peu familiers avec les doctrines Saint-Simoniennes, était pourtant très claire : c'était la réalisation de 1’ « omnium rêvé par tous les financiers, par tous les hommes pratiques, omnium formé de toutes les valeurs diverses se garantissant l’une par l’autre, et qui, avec la garantie supplémentaire du fonds social deviendrait la contre-partie « de l’émission des obligations, » (3).
L'idée de cet omnium était parente de celle qui allait pousser le gouvernement sagement conseillé, à grouper en grandes compagnies, s'étendant sur un large réseau, les petites sociétés de chemins de fer, c'était suivant même l’expression d’Isaac Péreire, une « tentative d’égalisation du revenu au moyen d’un sys- « tème de compensation » (4).
(1) PÉREIRE, Œuvres complètes G 4257-8.
(2) Rapport, 1854. Aycard n’a voulu y voir qu’une phrase vide de sens.
(3) Rapport, 1860.
=) Voy. PÉREIRE : Œuvres complètes G 4256.
Il y avait en outre, un autre avantage : la transformation en obligations des actions des petites entreprises, au capital de deux à quatre millions, les rendrait plus facilement négociables. On pourrait même, selon les Péreire, unifier par certaines séries d'obligations spéciales du Crédit Mobilier, les obligations des multiples compagnies de chemins de fer, si éparpillées de toutes façons, les divers titres de dettes communales et départementales. Enfin, le projet de créer des filiales sur les différentes places étrangères amenait même le Crédit Mobilier à songer à une obligation internationale (4).
L’omnium réalisé, cette politique de fusion devait établir la centralisation en une dette unique de toutes les dettes des entreprises. Il naissait alors entre elles une solidarité intime qui soulagerait le public du soin d’apprécer la force variable et incertaine des divers émetteurs. Alors, l’extrême facilité avec laquelle pourraient se négocier les titres de cette dette ouvrirait une nouvelle source de crédit à toutes les sociétés.
Tel devait être le rôle des obligations à long terme, ordinaires ou spéciales. En tant que Banque d’émission, le Crédit Mobilier devait en créer d’autres à court terme.
Celles-ci devaient avoir une fonction toute différente. Au lieu d'utiliser les capitaux définitivement épargnés, elles fourniraient un emploi rémunérateur au capital circulant, au fonds de roulement momentanément dis- »-nible. De même, les fonds qu’elles procureraient à {a Société de Crédit Mobilier ne devaient pas être im-
(1) PLENGE : op. cit., p. 79.
mobilisés dans la commandite : ils serviraient à des prêts temporaires, au besoin à l’escompte, à des avances à court terme sur titres. Ils avaient une particularité intéressante : celle de participer à la fois du billet de Banque et de l’obligation : « Is devront tout à la « fois servir à la mobilisation des effets dont ils seront « la représentation exacte, et prendre par leur forme, « par la facilité qu’ils offrent de régler chaque jour, « d’un coup d’œil, l'intérêt qui y est attaché, le carac- « tère et le rôle de monnaie fiduciaire... Le principe « de ces obligations étant de n’être remboursables qu’à «une époque correspondant à celles des effets qu’elles « représentent dans notre portefeuille, et de porter in- « térêt au profit du détenteur, leur émission se trouve « exempte de tout inconvénient, et doit avoir pour « effet, d’une part, d’utiliser une masse considérable « de fonds de caisse momentanément sans emploi, « d'autre part, de fournir à tous, un moyen de place- « ment régulier et permanent » (1).
Ces obligations à court terme, véritables billets de Banque à intérêt et qui portaient au dos le tableau des . sommes dont leur valeur s’accroissait chaque jour, deviendraient de « véritables caisses d'épargne portati- « ves » (2). On devait les diviser en coupures telles qu’elles pussent se prêter à tous les besoins de la circulation.
Telle était la mission, si fortement inspirée de Saint- ‘Simonisme, qu’assignaient les Péreire à la Société Gé-
(1) Rapport, 1854 — Voyez l'essai, qu’à tenté le Crédit Lyonnais, du Billet à Intérêt et qui échoua, p. 154. (2) Voy. AYCARD, op. cit., pp. 57-61.
nérale de Crédit Mobilier. Elle peut être ainsi résumée brièvement : au moyen des obligations à long terme commanditer des entreprises en formation, remplacer par un titre unique les divers titres de sociétés ou personnes morales peu connues et par là leur substituer son propre crédit, au moyen des obligations à court terme (et des comptes courants), faire des prêts sur diverses garanties, ou à découvert aux sociétés patronnées et aux clients. Ainsi, tous les capitaux, épargnes et fonds provisoirement inemployés, seraient par l’intermédiaire du Crédit Mobilier, apportés à ceux qui sauraient le mieux les utiliser, pour le plus grand profit du crédit industriel et du crédit public.
3) L'organisation du Crédit Mobilier.
C’est l’analyse des statuts établis les 16 et 17 novembre 1852, autorisés par décret du 18; qui nous montrera comment les Péreire avaient pratiquement et dans le détail, conçu l’organisation de la Société Générale de Crédit Mobilier. Is avaient été obligés de fixer là, des limites provisoires à leurs opérations, des maxima qu’ils ne devaient pas dépasser. Dans le paragraphe précédent, nous avons vu quelle était l’essence de la doctrine sur quoi reposait le Crédit Mobilier, nous allons voir quelles bornes accidentelles, dès avant sa fondation ses créateurs durent lui assigner. Dans le paragraphe suivant, nous verrons comment la « Juris- « prudence du Conseil d'Etat qui avait dû céder de- « vant la volonté nettement exprimée du chef de l’Etat, « après avoir entériné le dispositif, se rattrapa sur les « détails, et tout en ayant visé l’article des statuts qui
« prévoyait la création des obligations, souleva mille « difficultés quand il s’agit de l’émission de ces va- « leurs » (1).
La Société Générale de Crédit Mobilier était constituée en société anonyme au capital de 60 millions, divisé en 120.000 actions de 500 francs, 40.000 étant émises d’abord. Son siège social était établi à Paris, dans un hôtel de la Place Vendôme.
Elle était administrée par un Conseil de 15 membres renouvelable par cinquième, et comprenant un Président et deux vice-présidents. Le premier conseil, désigné statutairement, devait comprendre 12 membres : de Abaroa, Ernest André, Biesta, Des Arts ; Ad. d'Eichtal, Benoît Fould, le duc de Galliera, Frédéric Grieninger (de la maison Pescatore), Ch. Mallet, le duc de Mouchy, Isaac Péreire et le baron Seillière. I1 s’adjoignit très vite le duc de Morny, président du Corps Législatif. Tout administrateur devait déposer deux cents actions, inaliénables pendant toute la durée de ses fonctions (2).
Les pouvoirs du conseil d’administration étaient pratiquement infinis : notamment il autorisait les achats ou ventes de valeurs mobilières, tous crédits, toutes soumissions ou cessions d'emprunts, toutes avances sur dépôts de valeurs, toutes actions judiciaires, tous achats d’immeubles ou de mobilier; il déterminait l'emploi des fonds libres, nommait, révoquait les principaux agents de la compagnie, arrêtait les comptes, qui devaient être soumis à l’Assemblée géné-
(1) PÉREIRE :Œuvres G 4257.
(2) Statuts, titre III, art. 9 à 25 et 37.
rale et faisait, sur ces comptes et sur la situation des affaires sociales, un rapport à l’Assemblée des Actionnaires. Enfin, les administrateurs ne contractaient, à raison de leur gestion, aucune obligation personnelle et ne répondaient que de l'exécution de leur mandat (1).
Il y avait aussi, composé de 5 membres recrutés dans son sein par le conseil, un Comité d'exécution chargé, sous la surveillance de ce conseil, de la gestion des affaires sociales; il représentait la société vis-à-vis des tiers, exerçait les actions en justice, dirigeait les travaux des bureaux, nommait les agents secondaires et pouvait suspendre tous les employés, sauf à en référer (2).
L'Assemblée générale se composait des deux cents plus gros actionnaires (provisoirement et jusqu’à l’émission intégrale du capital, elle devait comprendre 4 membres par million de capital souscrit, sans pouvoir dépasser 200 membres). Elle se réunissait de droit chaque année en avril, et extraordinairement sur la convocation du conseil. Le quorum était de 40 membres représentant le dixième du capital. Les décisions étaient prises à la majorité, chaque membre disposant d’autant de voix qu'il possédait de fois 40 actions. Elle ne délibérait que sur l’ordre du jour établi par le conseil, mais qui pouvait comprendre les propositions communiquées quinze jours avant l’assemblée et signées de 10 membres au moins. L'assemblée entendait le rapport, fixait le dividende, nommaït, s’il y avait lieu, les administrateurs, se prononçait souverainement sur tous
(1) Id. titre IV, art. 26 à 40.
(2) Titre IV, art. 41 à 43.
les intérêts de la compagnie et conférait au conseil, dans le silence des statuts, les pouvoirs nécessaires (1). Elle pouvait avec un quorum du quart, et à la majorité des deux tiers, sur la proposition du conseil et sauf approbation du gouvernement, modifier les statuts.
Sous cette direction, la société pouvait se livrer à des opérations que l’on peut ramener à trois rubriques (2).
Commandite de l'Industrie et appui du Crédit public. -— La Société peut « souscrire ou acquérir des effets « publics, des actions ou obligations dans les différen- « tes entreprises industrielles ou de crédit constituées « en société anonymes... soumissionner tous emprunts, « les céder ou les réaliser, ainsi que toutes entreprises « de travaux publics. »
Création des obligations à long terme. — La Société peut « émettre pour une somme égale à ces souscrip- « tions et acquisitions, ses propres obligations ». Jusqu’à l’émission complète des actions représentant le capital social, les obligations créées ne pourront dépasser 5 fois le capital réalisé. Après l’émission complète, elles pourront atteindre 10 fois le capital, soit 600 millions, mais toujours elles devront être représentées pour leur montant total par le portefeuille.
Opérations de Banque. — La Société peut recevoir des sommes en comptes courants, faire des avances sur tres, faire le commerce des valeurs, opérer les recouvrements, payer les coupons, ouvrir une caisse de dépôts de titres. Les obligations à court terme ne pour-
(1) Titre IV, art. 43 à 55.
(2) Titre II, art. 5 à 8.
ront être créées à moins de 45 jours d'échéance ou de vue, et le total des sommes reçues en comptes courants et des obligations créées à moins d’un an de terme ne pourra dépasser le double du capital réalisé. :
Les comptes devront être arrêtés le 31 décembre de chaque année. Un inventaire général de l’actif et du passif est alors dressé par les soins du comité d’exécution (1). — Les bénéfices, s’ils existent, devront être a.ns distribuées : on prélèvera d’abord 5 % du capital. à titre d'intérêt; 5 % des bénéfices pour le fonds de réserve (jusqu'à un total de 2 millions). Le reste est <istribué à raison de un dixième pour les administrateurs, neuf dixièmes aux actionnaires (2).
Enfin, l’article 61 est ainsi rédigé : « En cas de perte « de la moitié du capital souscrit, la dissolution de la « société sera prononcée, avant l’expiration du délai « fixé pour sa durée, par une décision de l’Assemblée « générale »). | :
Telle était l’organisation puissante et logique de la Société Générale de Crédit Mobilier. Les circonstances ne devaient pas lui permettre de fonctionner conformément à cette conception : elle fut détournée de son but.
4) Le fonctionnement.
Il convient d'étudier d’abord le milieu dans lequel vécut le Crédit Mobilier, les intrigues qui se nouèrent contre lui. Puis, on assistera à l’impossibilité pour les
(DATitre VI," art "56:
(2) Titre VII et VIII, art. 57 à 58.
Péreire de réaliser le plan qu'avait approuvé le gouvernement. Nous montrerons ensuite quel fut cependant l'Œuvre de cette Société mutilée et quelles forces la conduisirent inévitablement à sa perte.
Les premiers ennemis du Crédit Mobilier furent les Banquiers qui trouvaient en lui un nouveau et très puissant concurrent. Les Péreire apparurent à beaucoup comme de « turbulents intrus » (1). La Banque allemande, suisse, les intérêts catholiques qui pour le chemin de fer de la vallée du Rhône s'étaient déjà heurtés aux deux frères, se trouvèrent plus ou moins leurs adversaires tant en France qu’à l'Etranger. Nous avons vu combien le baron de Rothschild s'était opposé à la création de la nouvelle société (2). Il avait perdu la première manche, il ne se découragea pas.
En 1855, il réunit en un syndicat, les principaux ennemis du Crédit Mobilier : Dassier, Bartholony, Pillet-Will, Marcuard, Mathieu-Hentsch, Paccard Dufour, Blount, Talabot. ; À
Il existait en outre, un autre concurrent, isolé celuilà, et plutôt sympathique aux conceptions des Péreire, Jules Mirès qui, après la Caisse des Actions réunies, fonda en juillet 1853 la Caisse et le Journal des chemins de fer, société en commandite par actions au capital de 12 millions, et en 1856 la Caisse générale des chemins de fer au capital de 50 millions (3).
Tous faisaient sensiblement les mêmes affaires que
(1) PLENGE, op. cit. p. 86.
(2) Voy. supra, p. n sqq.
(3) Voy. supra, p. 81 sqq.
le Crédit Mobilier, et nous les avons vus aux prises en Espagne tout particulièrement (1).
En 1859, le Crédit Industriel fut fondé et bientôt patronna les chemins de fer portugais (2). En 1864, le Syndicat des Banquiers, fondé en 1855 et dont la note du 9 mars 1856, qui refusait d'autoriser pendant l’année, la fondation de toute société devant émettre des titres sur notre marché, avait annihilé l’action, parvint à créer la Société Générale qui devait être la grande concurrente du Crédit Mobilier (3).
La Banque de France elle-même, était hostile aux Péreire qui l’avaient attaquée si souvent dans sa politique et qui lui avaient suscité un instant une rivale dans la Banque de Savoie (4).
Le gouvernement, d’abord favorable aux deux Banquiers, peu à peu se laissa circonvenir par tous les ennemis du Crédit Mobilier. Napoléon III de plus en plus fit taire la sympathie qu’il avait pour les Péreire. Il semble qu’il la leur conserva jusqu’au bout (5) : mais aux moments décisifs, il ne sut pas imposer sa volonté et c’est sur lui que retombe, en définitive, la responsabilité première de l’échec du Crédit Mobilier.
Les circonstances non plus ne favorisèrent pas ce dernier; mauvaises récoltes, choléra (1854-56), crises commerciales, guerres, par une fatalité continue, marquèrent chaque année, de 1852 à 1867. La Bourse après
VO y- SUDTT UD T78n. 01.
(2) Infra, p. 149.
(3) Infra, p. 156.
(4) Voy. supra, p. 34.
(5) Voy. Lettres de Rouher à l'Empereur « Pap. et cor. resp. de la famille Impér. » tome 11, pp. 233 sqq.
avoir fait montre d’une vitalité extraordinaire de 1852 à 1856, vit pour de multiples raisons, son activité décroître progressivement entre 1859 et 1869 (1).
Tel fut le milieu où vécut la Société Générale de Crédit Mobilier. Pressentant toutes ces hostilités, les Péreire n’essayèrent pas moins d'appliquer le plan qu'ils avaient longuement mûri.
Ils subirent tous leurs échecs, au point le plus sensible, sur le terrain des obligations : il nous sera donc possible par l’étude des ressources dont ils disposèrent, de mesurer l’étendue de leur déception. Pour l’exposition de ces faits, l’ordre chronologique seul paraît pouvoir être adopté (2).
Nous avons vu qu’au moment de l’autorisation du Crédit Mobilier, 40.000 actions seulement avaient été émises, avec un versement de 250 francs.
Dès mars 1853, le conseil résolut d'émettre des obligations à court terme, 45 jours de vue. Elles étaient divisées en coupures de 10.000, 5.000 et 1.000 francs seulement, bien que le public en réclamât de 100 francs au taux de 3,65 % pour la facilité des transactions. Mais déjà la méfiance du gouvernement se faisait jour et il refusa. La première émission avait eu lieu le 2, et elle fut immédiatement couverte; le 14, une nouvelle eut leu pour trois millions à 90 jours de vue. Le conflit allait commencer avec le gouvernement.
Le 16 avril, le Crédit Mobilier fit paraître une note
(1) Injra, p. 163 sqq.
(2) VERGEOT, pour l'exposition des mêmes faits considére successivement Actions, Obligations, Comptes-courant, op. cit., pp. 155 sqq.
disant que ces « billets à rente » 3 % à 45 ou 90 jours de vue, seraient reçus en paiement des souscriptions faites aux guichets de la société et en outre, remboursables en liquidation s'ils étaient présentés au visa avant le 13 ou le 28 du mois. Le 25, le ministre des Finances écrivit au conseil, lui disant que cette modalité n’était pas conforme aux statuts. Isaac Péreire répondit le 29 tout en faisant des réserves sur le bienfondé de l’observation : « Monsieur le Ministre, ainsi « que nous avons eu l’honneur de le faire connaître « à Votre Excellence, dans la conférence que nous « avons eue avec elle, il ne sera, sur vos observations, « donné aucun suite à l’avis qui a motivé votre dé- « pêche » (1). C'était presque la condamnation des obligations à court terme, telles que les avaient conçues les Péreire.
Aussi lorsque, le 28 juin 1853, les obligations émises et les comptes courants, qui s'étaient, ceux-ci, accrus dans des proportions imprévues, atteignirent 60 millions, soit deux fois le capital versé, le conseil commença-t-il à retirer de la circulation les obligations à court terme, en les escomptant à un taux inférieur à cejui de l’émission : on n’en entendit plus parler.
Cependant, ie Crédit Mobilier se décidait à l’appel de la sezonde moitié de son capital qui eut lieu ainsi : 75 francs du 5 au 20 juillet, 75 francs du 13 au 30 juillet. 100 francs du 15 au 31 décembre 1853.
(1) Nous avons trouvé dans les Archives de l’Association nationale des Porteurs français de valeurs mobilières la copie de cette correspondance, dont ni Vérgeot, ni Plenge ne paraissent avoir eu connaissance. Aucun ne s mbie avoir recouru à cette source, cependant importante surtout pour l’histoire des années 1866-70.
Les comptes courants s’accroissaient toujours, un nombre plus considérable de compagnies confiant leur caisse à la nouvelle société. :
En 1855, les opérations de la société s'étaient infiniment développées : elles allaient s'étendre encore; Isaac Péreire était appelé à Vienne pour négocier avec le gouvernement autrichien la création d’un Crédit Mobilier, d’un Crédit Foncier, d’une Société Immobilière pour les agrandissements de la capitale, enfin l’établissement de plusieurs chemins de fer (1). Il semblait que toutes les oppositions avaient été vaincues. Ce fut la plus belle année de la société, et celle où son destin se décida.
Toutes ses entreprises amenèrent à envisager l’émission d'obligations à long terme : 240.000 obligations de 500f productives d’un intérêt de 15 francs, remboursables au pair en 90 ans à partir du 1° septembre 1857 étaient offertes à 280 francs. Il en fut souscrit immédiatement pour 83 millions.
La spéculation poussa les actions du Crédit Mobilier à 1.650 francs. Tous ses rivaux se liguèrent « multi- « pliant les intrigues et les instances auprès du pou- « voir ». Le gouvernement intima l’ordre aux administrateurs de ne donner aucune suite à la souscription des obligations, de ne pas en délivrer les titres. Le 14 septembre « l’arbitraire fut même poussé à ce point, « qu'il fut interdit à la Société d'émettre à l’avenir « aucun emprunt sans l'autorisation préalable. du « gouvernement. On couvrait l’illégalité (les statuts « approuvés par le Conseil d'Etat avaient été autori-
(1) PÉREIRE :Œuvres E 3083, n. 1.
« sés par décret), en la qualifiant d’acte du Prince » (4).
Après de longues négociations, il fut convenu de réduire l’émission à 120.000 obligations. Mais une difficulté surgit à la Chambre syndicale des agents de change au sujet de la liquidation du 30 septembre, car les actionnaires avaient la faculté de détacher leur coupon et de le donner pour solder leurs souscriptions. Afin de concilier l’intérêt des vendeurs et des acheteurs l'émission fut remise au 5 octobre. Les adversaires du Crédit Mobilier étant revenus à la charge, le gouvernement les écouta et interdit purement et simplement l’émission (2).
C'en était fait; privé de ses obligations, n'ayant d’autres ressources*que son capital et ses comptes courants, la Société était détournée de son but : on lui avait ôté tous les moyens de l’atteindre.
Le conseil d'administration aurait pu proposer à l’assemblée une liquidation, il ne le fit pas. Il espérait toujours que le gouvernement reviendrait sur son intérdiction. Il put croire en 1862 (3), qu’il allait enfin l’emporter : il ne l’emporta jamais.
Comme :l-disposait de deux branches de ressources distinctes, il les employa à deux genres d’opérations différentes. 11 consaera le capital aux placements fixes, c’est-à-dire à la commandite au sens le plus large du mot : souscription des actions de compagnies à créer; acquisition d’actions de compagnies existantes. Aux
| (1) Id. Ibid.
(2) VERGEOT, 0p. cit., pp. 156-7.
(3) Voy. Rapport, 1863.
placements à échéance déterminée, il consacra le produit des comptes courants.
Ces deux sortes d'opérations différentes nar leur nature propre et la nature des capitaux employés, eussent dû rester nettement séparées, le Crédit Mobilier cherchant à s'assurer une situation solide dans l’une et l’autre, en veillant à ce que les exigibilités demeu- -rassent toujours convenablement proportionnées aux disponibilités (1).
Or dès 1855, lorsqu'on examine je chifie de l’actif et du passif de ces deux catégories d’opérations, à long terme et à court terme, on s’aperçoit que le déséquilibre est réel : une partie des comptes courants est utilisée en placements fixes. C’est pourquoi jusqu’èn 1859 le Crédit Mobilier chercha à réduire ses placements fixes par une « politique d’autolimitation ». Puis, à partir de 1865, il chercha un accroissement de ressources par le doublement de son capital qui fut réalisé en mai 1866 par l’émission de 120.000 actions nouvelles aux taux de 516 fr. 66.
Le Crédit Mobilier cependant était dans cette situation paradoxale : son capital était trop considérable, et il avait besoin de ressources fixes. En effet, il était contraint par le succès de ses premières années, à donner à ses actionnaires de gros dividendes. Or, ses statuts l’autorisaient à se livrer à des opérations de Bourse « sauf les ventes à découvert et les achats à prime », restriction illusoire puisque de tels marchés sont le fait « des spéculateurs qui jouent sans titres et sans
an 1) VERGEOT (op. cit., pp. 170-177.) discute longuement . pour chercher à faire ressortir la siRapon exacte du Crédit mobilier de 1854 à 1866.
argent » (1), ce n’était pas son cas. Par la masse de titres qu'il avait en portefeuille, par les ressources qu'il pouvait ou non consacrer aux reports, il pouvait influer sur le cours des valeurs. Il le fit. Il joua pour son compte. Certains administrateurs jouèrent pour le leur, quelques-uns surtout à qui leurs fonctions officielles ou l'accès qu'ils avaient au conseil des ministres, permettaient d’être tenus au courant des événements politiques : rarement ceux-ci par leur fréquence. presque continuelle, par leur importance, réagirent autant sur la Bourse.
Le Crédit Mobilier, lorsqu'il réalisait des bénéfices, devait les distribuer à ses actionnaires. Toujours ses réserves furent insignifiantes. Par contre, la baïsse progressive des cours "devait laminer son capital : ce qui arriva.
Cependant, son action de 1855 à 1867, ne fut pas stérile. Condamné à jouer à la Bourse pour distribuer des dividendes à ses actionnaires, le Crédit Mobilier, en la personne des Péreire, n’oublia pas ce qu'il devait au pays. [I fournit au moins quatre milliards aux compagnies qu’il créa (2), qu'il transforma, toujours guidé par l’intérêt général. Sociétés immobilières, sociétés de transports maritimes, compagnies de chemins de fer, françaises et étrangères, sociétés : d'assurances, banques dans tous les pays de l’Europe, mines, forges, etc., aucun domaine ne lui demeura étranger, et
- (1) FoRCADE, 0p. cit. Sur le Crédit mobilier et la Bourse, voy. FORCADE et PLENGE, 0p. cit.
(2) VERGEOT, op. cil., p. 166. Voy. Appendice, p. 235, la liste des scoiétés que soutint le Crédit mobilier.
c’est l’aide qu’il fournit, peut-être imprudemment, à une filiale qui fut l’occasion de sa chute.
5) La chute.
Le Crédit Mobilier avait eréé en 1854, au capital de 24 millions, la Compagnie de l'Hôtel et des Immeubles de la rue de Rivoli, transformée en 1858 en Compagnie Immobilière de Paris. C’est elle qui construisit l’Hôtel du Louvre et aida au percement de la rue de Rivoli. Son objet était de « travailler à l’assainissement et à l’em- « bellissement de la ville de Paris, en donnant aux « constructions publiques et privées, le développement « et la perfection que ne peut atteindre l’entreprise in- « dividuelle » (1). En 1863, recueillant « les restes de « la Société des Ports de Marseille », fondée par Mirès, et s’annexant l'Entreprise de la rue Impériale de Mar seille, elle devint, au capital de 80 millions, la Compagnie Immobilière. Or, les Péreire avaient toujours considéré Marseille comme la future tête de ligne des relations de l’Europe occidentale, et notamment de l'Angleterre avec le Proche et l’Extrême-Orient. Ayant abandonné, après le conflit avec les anciens Saint-Simoniens, Talabot, la Compagnie P.-L.-M., ils avaient obtenu du gouvernement la promesse de concession de . la ligne Cette-Marseille, en prolongement du chemin de fer du Midi.
Prévoyant la plus-value qui en résulterait pour certains quartiers de Marseille, la Compagnie Immobilière procéda à des achats de terrain considérables (2). C’est
7 (1) Rapp. de la Cie Immobilière de 1859.
(2) VERGEOT, 0p. cit., p. 190.
pourquoi le Crédit Mobilier lui avait ouvert un compte courant dont les avances étaient successivement balancées par le produit des emprunts contractés hypothécairement vis-à-vis du Crédit Foncier, ou chirographairement vis-à-vis du public. La Compagnie Immobilière ayant à tout moment le droit de contracter de tels emprunts, le Crédit Mobilier, qui était autorisé à faire des avances sur dépôts de titres, les regarda toujours comme étant régulières quant au fond. Si le conseil n'avait pas exigé le dépôt matériel de titres, c’est qu’il jugeait impossible d'établir à l’avance les conditions précises auxquelles ces emprunts pourraient être conclus, à un moment donné (1).
Mais là encore les hostilités qui s'étaient fait jour contre le Crédit Mobilier, se coalisèrent contre la Compagnie Immobilière et obtinrent du gouvernement qu'il revint sur sa promesse formelle de concession. Celle-ci fut indéfiniment retardée. La Compagnie demeurait, en pleine crise du bâtiment, avec ses terrains, dans l’impossibilité de trouver un secours auprès du Crédit Foncier où Soubeyran la jalousait, cependant que le compte d’avances ouvert par le Crédit Mobilier s’accroissait chaque année, et atteignit 75 millons en 1866.
Le Crédit Mobilier doubla son capital pour consolider cette dette flottante, le moyen fut inefficace. Il s’adressa au Crédit Foncier pour transformer ses 75 millions de comptes courants créditeurs en un emprunt, ferme à 3 ans. Après l’avoir laissé plus de 4 mois « os-
() Procès verbal du Conseil d'Administration du Crédit mobilier du 9 oct. 1867 (Arch. de l’Assoc. Nat. des Porteurs fr. de val.mob.)
« ciller entre la crainte et l'espoir » (1), Frémy, le gouverneur refusa toute aide. En cas d'échec c'était la liquidation, la moitié du capital étant perdue. Le Crédit Mobilier s'adressa alors à la Banque de France.
Celle-ci, ne voulant pas aider au maintien où à la reconstitution de ce qu'elle appelait une maison de jeu, mit comme condition de son intervention la retraite de plusieurs des anciens administrateurs, dont les Péreire. Ils se démirent le 25 septembre 1867.
Une vive animosité s'éleva contre eux, des procès multiples leur furent intentés par les actionnaires, pour les condamner au remboursement des souscriptions.
Le comte de Germiny, président de la Société depuis la retraite d’Isaac Péreire négocia avec les anciens administrateurs (2) et obtint d'eux la signature de lettres de change pour une somme de 36.075.000 franes, et qui servirent à indemniser plus tard les actionnaires du Crédit Mobilier (3).
(1) Lettres de Rouher à l'Empereur ,18, 19, 24, 26 sept. 1867 « Papiers et corresp. de la Fam. Imp. » tome H, pp. 233 sqq.
@) Il y a dans les Archives de l'Assoc. Nationale un projet de convention entre le comte de Ferminy et les Péreire et consorts. Datant de la première moitié de 1868 (juin ?) elle explique les évènements de 1866 à 68 Les procèsverbaux du conseil donnent aussi quelques éclaircissements.
(3) La contribution des Administrateurs fut : Péreire - 12.000.000 fr. ; Duc de Galliera : 10.000.000 fr. ; Cibiel ? millions 500.000 fr.; Seillière 3.000.000 fr.; Mallet 2.000.000 fr.; Salvador 2.000.000 fr. ; Biesta 2.000.000 fr. ; Grieninger 1.500.000 fr.; Darblay 600.000 fr.;: Rodrigues 300.000 fr.; Dollfus : 100.000 fr.; Lebey 50.000 fr.; Thurneyssen 25.000 fr. Total : 36.075.000 fr. — Voy. le Rapport de la Cie Imm., 1868 sur projet de fusion avec le Crédit Mobilier.
Finalement, Société Immobilière et Crédit Mobilier fusionnèrent et furent liquidés sous la présidence du comte de Germiny. Le 12 novembre 1871 la dissolution du Crédit Mobilier ayant été prononcée, une nouvelle société fut fondée qui n'avait de commun avec l’ancienne, que le nom.
6) Conclusion.
Il nous semble qu’elle s’impose d’elle-même. Les contemporains l’ont mal jugée : « La Société de Cré- « dit Mobilier, c’est la plus grande maison de jeu qui « ait jamais existé dans le monde. Elle n’est instituée « que comme telle, elle n’agit que comme telle » (1) : « Le Crédit Mobilier en vivant et prospérant ne pouvait « être pour la fortune publique qu’un chancre rongeur. « Certes, mieux aurait valu pour la France être livrée « en1852 à tous les bandits de l’Italie qu’à l’exploita- « tion Saint-Simonienne du Crédit Mobilier » (2) et encore « la pieuve Saint-Simonienne du Crédit Mobilier » (3). ;
En considérant l’œuvre du Crédit Mobilier on ne L.ut être que saisi d’admiration pour ce qu’a pu créer en quinze ans, dans un milieu hostile, malgré une lutte continuelle, une société qui n’avait en vue que les Intérêts de l'inductrie et du crédit public. Qu’aurait-elle fait si le gouvernement, qui est le grand responsable,
(1) BERRYER : Affaire Goupy, 1856 — Œuvres, DIDIER, 1876, t. 11 p. 407.
(2) Boupon : La vérité sur la situat. écon. et fin. de l'Empire, 1867, p. 172.
(3) Id, p. 201.
l’avait laissée se développer à son gré, suivant les projets de ses fondateurs? Peut-être la France n’était-elle alors pas prête pour des conceptions si hardies. La tutelle où le gouvernement tenait les sociétés de capitaux n’était plus en harmonie avec l’état économique. La ‘onéance au monopole du Crédit Mobilier, par sa politique de fusion, que les ennemis de la nouvelle institution exposèrent avec abondance, n’aurait pas été ‘redoutable si l’on avait laissé le Crédit Mobilier recueillir les 600 millions dont il estimait avoir besoin : leur ami Chevallier avait évalué'en 1832 à 4.500 millions, la somme nécessaire pour organiser en France un système complet de banques (1). Les Péreire firent beaucoup avec très peu de chose. C’est à cette idée que nous nous arrêterons. Mais que l’on ne préjuge pas, de l’échec du Crédit Mobilier, la faillite des conceptions Saint-Simoniennes. Tel qu’il fut, le Crédit Mobilier a été pour ses fondateurs eux-mêmes, — surtout pour eux — une déception.
JT PLENGE, op. cit., pp. 75-80.