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CHAPITRE VII

La Bourse et l'Opinion Publique.

Les premières années du Second Empire avaient été une époque de détente pour les classes riches ou aisées, après le cauchemar de juin 1848. Depuis que la tranquillité publique avait paru assurée par un gouvernement fort, les affaires marchaient au mieux pour chacun. Après le 2 décembre 1851, « les cours ne mon- « taient pas, ils bondissaient; la fortune publique se « trouva à peu près doublée en moins de huit jours » (1). Le mouvement dans sa tendance générale, s'était poursuivi depuis 4852. Le monde financier, industriel, commercial s'était enrichi. Le million était passé dans la circulation comme un objet courant et banal. Au reste, le nouveau régime, soucieux de voir l’opinion s’écarter de sujets dangereux, avait recommandé « cette .« consigne, sans rigueur : Il ne faut pas que l’on s’en- « nuüjie: La Cour donnait l'exemple par l'éclat de ses « fêtes multipliées à souhait pour exciter dans toutes « les classes une belle émulation de dépenses, stimuler « le commerce de luxe et entretenir la capitale en « bonne humeur. ce n’était à la ronde que des bruits

(1) FeypeAU : Mémoires d'un Coulissier, p. 186.

« d’orchestres. Avait-on à célébrer un événement favo- « rable, un heureux anniversaire, aussitôt d'organiser « aux Tuileries, à l'Hôtel de Ville, dans les ministères « des démonstrations magnifiques du contentement que « chacun devait en ressentir. Avait-on au contraire à «soulager une misère publique, non moins vite on « ordonnait un grand bal, dont les charitables consé- « quences retombaient en pluie d’or sur les populations « éprouvées. Et danser était une bonne œuvre, on dan- « sait pour les victimes des épidémies, pour les incen- « diés, pour les inondés, pour les orphelins » (1). En un mot « il n’était pas de plaisir qui n'eut la pré- « tention d’être une bonne œuvre, ni de bonne œuvre, « qui ne se dorât sous un plaisir » (2).

Cependant, en même temps que l’on s’habituait à la sécurité, que l’on oubliait les heures noires de jadis, on se prenait à considérer les événements contemporains. La prospérité, inconnue encore avec cette ampleur, qui semblait s’accroître de manière continue depuis 1851, parut un instant chanceler lors de la crise de 1855-7. Avéc son habituelle inconstance, la foule qui n’avait pas assez d'expressions pour louer les jours nouveaux, ne s’attacha plus qu'aux scandales financiers, suite nécessaire de toute crise, et vitupéra contre les agioteurs. Ce fut le début de la réaction, qu’encouragèrent les esprits chagrins, amoureux du passé et qui s'étaient tus cinq ans. Toutes les oppositions s’unirent à la foule oublieuse pour crier à l’immoralité du siècle, et blâmer le nouveau régime.

(1) F. LoLtée : La Fête impériale, Juven, pp. 3-4. (2) P. DE LA GORCE : Hist, du second Empire, t. 11.

Le type du « nouveau riche » fournissait aux publicistes son image éternelle qui redevint à la mode. On ironisa sur les figures étranges de « quelques gens qui « de l’office étaient passés au salon, de quelques façons d’intendants devenus maîtres », et qui promenaient leur fortune soudaine sur les boulevards, aux Champs-Elysées, dans des coupés dorés ou d’élégantes calèches. A eux les fastueuses livrées, « à eux les théâ- « tres, les artistes, à eux seuls le pavé des équipages, « la poussière des hippodromes, le monopole de la pa- « role et des grands airs », mais « heureusement « quelques-uns avaient pour châtiment leur femme; la « femme reste telle qu’elle est et la ménagère garde « les traits indéléhiles de sa condition première » (1).

Les enrichissements rapides, tel était le fond des conversations, et l’on citait, très sérieusement, des vengeances du sort : « L’on vit, chose étrange (et qui mar- « quait la vanité des choses de ce monde), un de ces « Banquiers gagner 5 millions en une seule affaire; il « en devint quasi insensé, sa pauvre tête s’exalta et «s’affaiblit à la fois. Shakespeare aurait seul pu « peindre ce Roi Lear des écus, voyant danser autour « de lui, dans ses ballucinations, des fantômes revé- « tus de billets de banque, chantant l’hymne des tré- « passés dans ce cimetière qu’on appelait la Bourse, « car beaucoup y avaient laissé leur corps, leur sang « et même leur âme (2). |

C’est en 1857 que l’opposition au monde de la Banque atteignit à sor parxoysme, et fut même le plus

(1) CaPgriGuE : Hist, des grandes opérations financières, p. 240.

(2) CAPEFIGUE, id. Ibid,

dangereuse, car elle amena une série de mesures gouvernementales qui frappèrent durement le marché financier. « Si des discussions publiques et approfon- « dies avaient combattu ou modéré les tendances de « l’esprit public, les bienfaits recueillis par le déve- « loppement des richesses mobilières n’auraient pas été « niés et condamnés. La France n’aurait pas assisté à « ce spectacle étrange d’une société détruisant, pièce « à pièce, la législation et l'instrument qui avaient fait « sa grandeur » (1).

Ponsard le 6 mai 1856 avait représenter à l’Odéon une pièce « La Bourse ». Il y faisait dire par un agent de change, conseillant le héros :

La Bourse ! Mais ce Sphinx vers qui tu te fourvoies Pour un Œdipe heureux dévore mille proies.

Ce héros, joueur par amour, gagne d’un coup 300.000 francs. Celle qu’il aime lé lui reproche.

La source de ton gain m'en gâte le plaisir, Car le démon du jeu, que jamais, on n’arrache Dévore jusqu'aux os ceux auxquels il s'attache.

Ponsard décrit les angoisses du spéculateur

O mes heures de paix qu'êtes-vous devenues !

reproche aux « Loups-cervièrs de la Bourse », par la

bouche d’un paysan d’attirer à eux tous les capitaux.

(1) Mirès, op .cit., p. 105. Parmi les pièces contre les finaniers et le jeu, citons encore « l’Honneur et l’'Argent » de PONSARD ; Le Duc Job de LÉON LAyA et surtout Un coup de Bourse dE. FEYDEAU. Cette dernière ne fut pas représentée, mais c’est celle qui peint le mieux la vie et les mœurs des « manieurs d'argent » et oppose les différents types de Banquiers, celui de l’ancienne Haute Banque, celui de la Société de Banque, enfin le spéculateur.

Tout l'argent va chez vous et les propriétaires N'en peuvent plus trouver pour cultiver leurs terres. Par exemple, voulant dessècher des marais

Je cherchais un emprunt même à gros intérêts.

Ah oui ! le capital à nos champs infidèle

S'envole vers la Bourse où la prime l’appelle

Et chez les étrangers fait pleuvoir les milliards Sans qu'il en tombeun sou parmi nos campagnards.

Le parterre, les loges applaudissaient et l'Empereur

écrivait de Saint-Cloud à Ponsard : (1).

« Monsieur, vous avez cru après la première représentation de « la Bourse » devoir vous dérober aux félicitations du public et aux miennes. Aujourd’hui l'envoi de votre pièce me donne l’occasion de vous les adresser, et je le fais, bien volontiers, car j'ai été vraiment heureux de vous entendre flétrir, de toute l'autorité de votre talent, et combattre, par l’inspiration des sentiments les plus nobles, le funeste entraîinement du jour. Je lirai donc votre pièce avec le même plaisir que je l’ai vu jouer. Persévérez, Monsieur, votre nouveau succès vous y engage, dans cette voie de moralité, trop rarement, peut-être suivie au théâtre et si digne pourtant des auteurs appelés, comme vous, à y laisser une belle réputation. Croyez à mes sentiments.

Fi se « NAPOLÉON ».

Cette pièce n’était que le premier symptôme d’une

fièvre de morale. On vit paraître la Question d'argent d'Alexandre Dumas, fils, où l’on pouvait entendre ces répliques dans la bouche d’un « manieur d’affaires » enrichi, mais: sincère.

« Vous verrez mon hôtel et je vous montrerai mes tableaux et mes statues, parce qu’on m'a dit qu’un

(1) Le 15 juin 1856. ‘ :

« homme dans ma position doit avoir lé goût des arts. « Je n’y entends rien du tout, j'ai payé tout ça très « cher, mais je crains bien que ça ne vaille pas grand « chose » (1), et encore lorsqu'il tombe amoureux « d’une jeune fille du monde (« Que voulez-vous, le « monde c’est ma toquade, les gens comme 1l faut me « tournent la tête) » (2) :

« J'aime au 15, j’épouse au 30 » (3).

C'est lui enfin qui donne des affaires cette définition lapidaire et devenue célèbre : « Les affaires c’est « l'argent des autres » (4).

Quelques mois après parurent les Manieurs d argent, par Oscar de Vallée, avocat général à la Cour Impériale de Paris. La situation de son auteur donnait, à cet ouvrage une telle portée, que Mirès crut devoir lui répondre pour repousser « les analogies que « M. O0. de Vallée prétendait établir entre les erreurs « financières de Law, le système reposant sur des opé- « rations stériles, et les tendances si positives de notre « époque dont toutes les grandes opérations reposent « sur des bases fécondes (sic), c’est-à-dire sur des « créations de richesses nouvelles » (5).

A la même époque Paris était inondé de pamphlets contre les financiers, qui, « s'ils soulevaient quelque « indignation, les uns par leur injustice, les autres « par leur caractère de diffamation, flattaient au fond

(1) Dumas Firs : La Question d'argent, Th. complet 11, p. 289.

(Ad Epre292

(3) Id. Ibid.

(4) Id., p. 294.

(5) Le Constitutionnel, 8 sept. 1857.

« les mauvaises passions de la foule ignorante, sou- « levée contre la richesse et contre le succès » (1).

A la vérité, il y avait beaucoup d’exemples de malhonnêteté, et la lecture des audiences des tribunaux correctionnels pouvait permettre de réunir une ample collection d’escroqueries de tous genre et d’abus de confiance. Mais comme toujours, se hâtant de généraliser, la foule rendait responsable des péchés de quélques-uns toute la classe des financiers (2).

« À la Bourse, comme partout ailleurs, disait un « homme de bon sens, soucieux de la vérité, il y a des « honnêtes gens et des fripons. Si les fripons y sont « nombreux, c’est que la loi qui devrait les frapper, « prend une sorte de malin plaisir à les protéger (3).

« Les pires friponneries qui se commettent à la « Bourse ne sont jamais commises par les Boursiers. « Les Boursiers, onze fois sur dix, ne sont pas les du- « peurs, mais les dupés. Ce sont les faiseurs du dehors, « les bohêmes de la finance, les escarpes du grand et « du petit monde, qui les dévalisent et les ruinent. « Un homme de Bourse, le plus souvent (je ne dis pas « toujours), se dépouille de tout ce qu’il possède pour « faire honneur à sa signature. Il y a intérêt, car il « veut conserver son crédit, continuer à faire ses affai- « res. L'homme du monde, au contraire, voudrait bien

(1) Mirès, op. cit., p. 107.

(2) Depuis 18 mois disait l'avocat général Ducreux, plus de 40 sociétés ont eu a rendre compte à votre légitime sévérité de peus de 80 millions jetés et perdus à l’abîime de la spéculation coupable. » Le Droit, sept. 1858, voy. Du- CHÊNE : La spéculation devant les Tribunaux.

(3) FEYDEAU : op. cûl., p. 101.

« payer, il le dit, mais il ne le pourrait pas sans se « gêner. alors il ne paie pas. Pendant plus de 20 ans « que j'ai hanté le monument, j’ai vu des hommes se « défaire de tout ce qu'ils possédaient au monde, dans « l'unique but de faire honneur à leur signature. Ces « hommes étaient invariablement des coulissiers. Et « j'en suis encore à chercher un homme du monde qui « ait été ruiné par les coulissiers » (1).

C'était la loi, nous l’avons montré (2), qui ouvrait ia porte aux pires immoralités. On le disait spirituellement : « La législation commerciale est appropriée aux « besoins de notre époque, comme la police des coete « aux chemins de fer » (3).

C’est que le « démon du jeu » avait envahi toutes les ciasses de la société : « La Bourse devint pour cette « génération ce qu'était la cathédrale au moyen âge ». « Qui sera le plus considéré à la suite de cette grande « course aux écus ? Celui qui en rapportera davantage. « Aujourd’hui un homme ne doit plus avoir qu’un but « celui de devenir très riche » (4).

La Presse était bien un peu responsable de cet engouement de spéculation. à

Avant 1848 chaque grand journal parisien est parmi ses rédacteurs « un soi disant écrivain » dont les fonctions consistaient à rendre compte au public, « en « Quelques lignes, qu’on ne lisait pas », des fluctuations de la Bourse. Ces bulletins, qui n’étaient le plus souvent que des amplifications de la cote, n’exercaient

() FEYDEAU, 0p. cit., pp. 89-91.

) Voy. Supra, p. 197 sqq.

(3) ABOUT : Ces coquins d'Agents de change, D'15: (4) DUMAS FILS, 0p. cit., pp. 252-8.

aucune influence sur le cours. « On ne tarda pas à

comprendre après 1848, que ces bulletins devaient faire partie des annonces qui constituent les revenus les plus clairs des feuilles publiques. Le public à la prétention d’être bien renseigné et de ne payer les

Journaux que 3 sous. Cette prétention est exorbi-

tante. Il est renseigné pour 3 sous » (1).

Du reste, déjà avant 1870, des solliciteurs s’adres-

sæient directement aux clients éventuels en leur envoyant des prospectus, parfois curieux.

Dans l’un d’eux, l’homme d’affaires annonce (2),

qu'il « entretiendra par une correspondance très active

ses abonnés de tout ce qui concerne Bourse, Banque, Finance, Industrie, Commerce, Agriculture, Assurances, Chemins de Fer, Entreprises et sociétés. Prix de l’abonnement, Paris 30 fr., Départements 35 francs. Je vous rappelle que je suis entièrement à votre disposition et que soit à mon bureau, soit par correspondance, je suis toujours prêt à vous fournir tous renseignements particuliers et confidentiels sur toute société comme sur tout placement de fonds. Toute lettre doit être affranchie et contenir 40 centimes en timbres-poste. Toutes les questions financières, industrieiles, d'agriculture, de Banque, de Finance, etc., de quelqu’ordre qu’elles soient peuvent être traitées par moi. C’est ainsi, Monsieur et Cher correspondant que jai publié sur la question du fac-

(1) FEyDEAU, op. cit, pp. 171, qq.

(2) Cabinet de E. H. CourTois, ancien principal clerc

d’avoué, ancien rédacteur de bulletins financiers et de correspondances commerciales, industrielles, artistiques, littéraires, etc., 4 pp. lith. Biblioth. Nationale, Fp 549.

torat un mémoire au Conseil d'Etat, vous rappelant qu’il est toujours en vente à mon bureau, 22, rue

Neuve Bréda, au prix de 10 francs... Quelques mots

sur le mouvement industriel et commercial. Société des Ports de Brest, très bonne affaire, n’en déplaise

à ses faméliques détracteurs. Ne pas oublier de lui

verser 125 francs ce mois-ci. Société d'opération d'arbitrage devant donner du 16 %. Pas moins de 1.000 francs par personne. Société du Grand concert : depuis quelques années le goût musical à pris en France, dans toutes les classes de la société un développement vraiment prodigieux. La foule est toujours prête à applaudir ce qui est beau et sympathique ». L'homme d’affaires n'oublie pas sa

chronique de la vie de Paris : « Permettez-moi, M. et

cher Correspondant, de passer du grave au doux, du sévère au plaisant. La salle de concert du Casino de la rue Cadet est pleine. Malheur aux retardataires. Les portes des Bouffes Parisiens sont chaque soir littéralement assaillies. Aux concerts Pasdeloup, on donne les symphonies en sol mineur de MozART... Au Gymnase où l’on donne : Un ménage en ville, grand: succès. Je n’ai pas vu la pièce. Je me figure un monsieur, Comme il y en a tant, (car le monde est aujourd’hui pervers et dépourvu de tout sens moral), qui a une femme légitime et une maîtresse, c’est-àdire deux ménages, un légitime et un en ville. Tableau du mari bourru dans l’un, aimable dans l’autre, de la femme légitime résignée bonne et jolie à qui il refuse tout, de la fille de marbre qui recoit cachemires et bijoux. Ei le monde est rempli d’indulgence pour ces hommes-là qui, cependant, ne sont

rien moins que des misérables et des lâches — car est lâche et misérable n'est-ce pas, Monsieur et cher Correspondant, celui qui pour satisfaire aux besoins de son ménage en ville, est obligé de voler sa femme, ses enfants et souvent ses créanciers. Je vous présente mes salutations empressées et:toutes dévouées ».

Comment ne pas confier ses économies, pour qu'il

les fasse fructifiér à cet homme austère et soucieux des joies de la famille ? D’autres circulaires, plus mieilleuses encore eussent dû mettre en garde les correspondants. Témoin celle-ci (1).

« Monsieur le Curé. Notre Compagnie fait en te moment une émission d'actions dont le produit est destiné à fournir aux dépenses d’établissement d'exploitations nouvelles. Jusqu'à ce jour, la rémunération des soins donnés à cette sorte d'opération a été exclusivement réservée aux Banquiers; mais, dans un moment où la misère a si grand besoin d’être soulagée nous avons pensé à faire — de la rémunération dont nous parlons — un objet de bonnes œuvres. Nous avons voulu dans notre entreprise faire la part du pauvre, et personne mieux que. vous, Monsieur le Curé, ne peut nous aider à mettre cette pensée à exécution... Nos actions sont de 500 francs dont 125 francs payables comptant... Nous vous engageons à chercher, à trouver des souscripteurs : ce sera en même temps pour eux un bon emploi de leurs fonds, et pour vous, Monsieur le Curé, une

(1) Cit. par DUCHÊNE : La spéc. devant les Trib., p. 90. Duchêne cite de nombreux contrats entre des financiers et la presse légitimiste et catholique.

« bonne occasion de faire du bien autour de vous. « Nous vous attribuons 25 francs par chaque action « dont vous obtiendrez la souscription. Ces 25 francs « vous seront remis en espèces et vous les appliquerez « à votre choix, aux besoins de votre église ou au sOu- « lagement des pauvres de votre paroisse... Vous sa- & vez, Monsieur le Curé, de quelle utilité sont les « chemins de fer que nous construisons. Nous vous « remercions d'avance de votre charitable concours... « Veuillez agréer, nos sentiments bien dévoués ». A. LAURENT DE BLOIS ET CIE.

La passion du jeu qui dort en beaucoup d’hommes ainsi excitée, la spéculation se développa dans toutes les classes, on perdait, on jouait pour se rattrapper; on gagnait, on se croyait favorisé de la fortune et l’on jouait encore. Les femmes elles-mêmes n'étaient pas épargnées. Celles d’entre elles, qui tenaient à garder quelque respect humain, tout en contentant leur envie, stationnaient aux environs de la Bourse ou dans les rues adjacentes dans un fiacre dont les stores étaient à demi baissés. C'était là que les commis d’agents de change allaient leur porter les cours et prendre leurs ordres (1). Celles qui ne craignaïent pas de s’afficher se promenaient sous les arbres de la place de la Bourse, quelques marronniers rachitiques, montaient sur les bancs, « l’œil en feu, la lèvre frémissante » (2). II y avait dans ce groupe « des maîtresses dé fable d’hôte,

es

(1) FEYDEAU, op. cit., p. 241.

(2) Paris vivant, Le million par des hommes nouveaux, Paris 1858, in-32°. C’est là que l'on‘peüt lire cet aphorisme : « Sémez de la graine de niais, il pousssra des action- PR te D RTE A TT PE £-

« des revendeuses à la toilette, des portières, des gar- « des malades, des ouvreuses de loge, etc. » (1).

Tels étaient les spectacles que le public s’attachait à regarder et à réprouver. « Quand on jette un regard « en arrière, écrivait un publiciste financier en 1863. « sur le mouvement fiévreux que certains nonmes ont « imprimé aux capitaux de la France depuis 1852, « On reconnait que les deux invasions de 1813 et 15 « ont été bien moins funestes à la richesse nationale, « que l'influence délétère et les pratiques industrielles « de ces cupides manieurs d’argent » (2).

Quelques écrivains cependant, moins chagrins et plus sogrs comprirent mieux leur époque. « L’agiotage est « flétri par les moralistes épais de la gérontocratie; les « prédicateurs de vieux dogmes l’anathématisent; les « poètes de la routine le flagellent à coup d’alexan- « drins. Les gouvernements ne sont pas encore bien « fixés sur ses dangers et ses mérites : ils le poussent, « l’arrêtent, l’encouragent et le découragent par inter- « mittence, aujourd’hui lui bâtissant des temples et « demain lui jetant la porte au nez. Mais la postérité « qui verra-plus clair que nous dans nos affaires, ren- « ‘dra justice à la sublime invention de l’Ecossais Law. « L’agiotage est l’art de rassembler les petits capitaux « pour faire de grandes choses. C’est lui qui a créé « les routes royales de France en 1720 et les chemins « de fer de J’Europe en 1850. C’est lur qui a fondé « toutes les merveilles que Turgan (3) a réunies dans

1) Les Petits Paris : Paris Boursier, Taride, 1854.

2) J. V. MonrTioux : Journal des Actionn., 1865, p. 1636. 8) Publiciste français ; d’abord interne des hôpitaux, il se spécialisa dans les ouvrages de vulgarisation scientifique.

son épopée industrielle; c’est lui qui a fourni aux inventeurs le nerf du travail. L’agiotage a ses défauts et ses dangers, ses caprices et ses injustices ; il a fait des victimes, la vapeur en a fait aussi. Mais la circulation de ce papier dont l’agiotage nous inonde aura créé des richesses durables. Les isthmes seront pereés, les montagnes seront éventrées, les fleuves canalisés, les villes assainies, les marais des-

séchés, les pentes reboisées, la terre sera un séjour

plus habitable, et la somme des biens qui est le patrimoine commun de tous les hommes aura doublé. Nos descendants béniront alors ces manieurs d’argent que la gérontocratie traite avec un dédain sublime, — lorsqu'elle n’a pas d’actions au pair à leur demander » (1). : ee

Il semble que cet écrivain a vu juste.

(1) EpM. ABOUT : Le Progrès, 1867, pp. 31-37. Il écrit aussi dans la dédicace à G. Sand : « Notre siècle est vraiment beau, auoiqu’en disent les mécontents de toutes écoles. Si, comme le peintre devant son tableau on prend une bonne reculée pour le juger dans son ensemble, on voit qu'il fourmille d'idées neuves, d’aspirations hardies, de sentiments généreux. » p. 2.

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