CHAPITRE I
LES chlSES NB RÉSULTENT Ifl DU RETRAIT DES DEPOTS NI
d'un excès de production.
L’histoire du money-mnrket depuis cinquante ans le montre bouleversé presque périodiquement par des perturbations qui font penser aux ouragans du monde physique ott aux convulsions du corps humain. L’expérience toute récente de l’année qui vient de finir nous a prouvé que le marché monétaire est sujet aussi à un autre genre de trouble qui ressemble plutêt à une maladie de langueur. Aut crises aiguës succèdent les crises lentes et continues, ftuX ébranlements violents et subits les maux chroniques. Cès deux espèces de crises viennent-elles des mêmes causes, etcesèaüSeS, quelles sont-elles ?jusqü’à quel point peut-on prévenir le retour du fléau, et de quelle façon?
Datls Un livre remarquable à plus d’un titre, intitulé du
Crédit et des Banques , un économiste dont la science regrette la mort prématurée, M. Charles Coquelin, a exposé une théorie des crises qui a été fort goûtée, parce qu’elle venait à l’appui d’une thèse très en vogue, la liberté des banques..D’après M. Coquelin, toutes les crises commerciales et financières ont été amenées par une cause unique, le monopole accordé en France et en Angleterre à une banque privilégiée. Le remède était donc naturellement indiqué ; il suffisait d’appliquer ici encore la maxime favorite de l’école économique : « laissez faire, laissez passer, » et de proclamer la liberté de l’émission. Voici comment le monopole des banques privilégiées devait nécessairement produire des crises. Dans un pays qui s’enrichit, le capital créé chaque aimée par l’épargne cherche un placement rémunérateur; il en trouverait un excellent dans l’escompte, c’est-à-dire dans des avances faites au moyen du crédit à l’industrie et au commerce, dont il favoriserait ainsi la saine expansion ; mais la banque privilégiée envahit le marché et interdit à ces capitaux nouveaux la faculté de lui faire concurrence en se groupant sous la forme d’un établissement de crédit. Qu’en résulte-t-il ? C’est que ces capitaux condamnés à l’oisiveté vont, en attendant mieux, s’accumuler dans les caves de la banque privilégiée. Celle-ci, voyant sans cesse grossir son encaisse de la masse de ces dépôts, sur lesquels elle ne paie rien, en profite pour étendre, pour multiplier encore ses escomptes et grossir ses dividendes. D'autres capitaux particuliers sont rendus ainsi improductifs, d’où résultent de nouveaux dépôts et une plus grande extension de l’escompte. Cette fa-
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cilité de l’escompte surexcite toutes les industries ; d’autre part, la masse des capitaux en quête d’un placement s’accroît sans cesse. C’est alors que la richesse semble déborder; l’or coule à flots; on ne sait que faire de son argent ; il faut à tout prix en trouver l’emploi. Les projets, les entreprises de tout genre naissent en foule. Tout le monde souscrit avec fureur ; mais dès qu’il faut faire face aux versements, on retire successivement les fonds déposés à la banque, où ils ne touchent aucun intérêt. L’encaisse diminue à vue d’œil. La banque continue à lancer des billets dans la circulation, mais ils sont bientôt présentés au remboursement. Effrayée enfin d’une situation qu’elle-même a créée, elle se décide à hausser brusquement le taux de, l’escompte ou à en restreindre l’étendue. C’est le signal de la panique. La crise éclate, les failbtes se succèdent, la débâcle est générale. Ainsi interdiction malavisée et injuste de fonder à volonté des établissements de crédit, ce qui rend improductifs une masse de capitaux, excès de dépôts qu’aucun intérêt ne fixe et ne retient, enfin retrait de ces dépôts qui épuise l’encaisse métalbque de la banque privilégiée, voilà, suivant M. Coquelin, l’enchaînement de faits qui aboutit à des perturbations périodiques dans le monde des affaires. « Le change défavorable, ajoute-t-il, cette circonstance dont le parlement anglais s’est beaucoup occupé sans la bien comprendre, n’est point la cause déterminante des crises , car elle est plutôt un symptôme de prospérité croissante. »
11 n’est point surprenant que cette théorie ait rencontré de nombreuses et importantes adhésions. Elle est en elle-
mémo très-plausible, plie est irréprochable sous le rapport des principes abstraits, et la déduction des pauses pt des effets paraît très-rigoureuse. Malheureusement elle ne concorde pas avec les faits, comme on va le voir. 31 elle était exacte, le pays où le mopopole d’upc banque centrale est le plus exclusif devrait être le plus maltraité par les crises. Au contraire les pays ou il y a beaucoup de banques et où l’op paie un intérêt aux déposants devraient échapper à ces orages, et epfin, dans les années de perturbation, les dépôts devraient être considérablement réduits. Or, rien de tout cpla n’est vrai, aucune de ces circonstances ne se réalise. Il est un pays où le monopole de la banque privilégiée est des plps absolus, c’est la France, et des trois grandes nations commerciales, c’est précisément la France qui a le moins souffert des crises. Il est une antre contrée où les banques sont plus nombreuses que partout ailleurs, et où elles payent un bon intérêt sur les dépôts qu’on leur confie, Cette contrée, ce sont les Jïtats-Unis. Or, nulle part Jes crises n'ont été plus violentes, plus générales, plus brusques. Si le retrait des dépôts était Ja cause déterminante des crises en Angleterre, où on étudie depuis longtemps ce grave phénomène, les économistes, les hommes d’Éfid, les enquêtes parlementaires auraient dû signaler cette remarquable circonstance. Comment se fait-il que nulle part il n’en soit question? Un fait aussi important aurait- U dPUC passé inaperçu? En aucune manière; mais ce fait n’existe pas. Non-seulement les années de crise ne soutpas celles où la banque a conservé le moins de dépôts, mais ou voit fréquemment les dépôts augmenter au moment même où
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la tempête financière se déchaîne avec le plus de fureur. Quelques chiffres vont le prouver.
En 182a, année de crise terrible, la moyenne annuelle des dépôts a été plus élevée que durant les années précédentes; elle a été de 2,600,000 livres sterling contre 2,300,000 en 1824 et 1823, et 1,300,000 livres en 1822 et 1821 . En 1843 et 1846, époque où le capital était surabondant et où, suivant M. Coquelin, il aurait dû s’accumuler dans les caisses de la Banque, les dépôts flottent entre 13 et 24 millions.
En janvier 1847, ils montent encore à 17 millions. Au mois d’avril, ils s’abaissent un instant à H milllions ; mais bientôt ils se relèvent, et au plus fort de la débâcle , en octobre, ils atteignent 17 millions. Quand on suit de mois en mois le mouvement des dépôts, ou les voit fléchir parfois à l’instant où se font de grands envois de métaux précieux à l’étranger ; mais rien, absolument rien n'indique un retrait successif, continu, qui mette la Banque dans l’embarras et qui occasionne uue crise. Il n’y a pas trace non plus de cette relation intime entre la dépression de l’encaisse et le retrait des dépôts. Ainsi, en janvier 1847, les dépôts montent à 17 millions et l’encaisse à 14. Au commencement d’octobre de la môme année, quand l’encaisse est au plus bas et qu’il est tombé à 8 millions, nous trouvons les dépôts au même chiffre qu’en janvier, à 17 millions. Les années qui précèdent la grande crise do 1837 offrent des chiffres non moins concluants, Les dépôts montent à 20 millions en 1850 et retombent à 13 en 1851, sans que le mouvement des affaires s’en res-
sente en aucune façon. En 1834, il se produit une oscillation considérable, de 22 à 1 2 millions ; elle n’occasionne aucune perturbation. En 1836, les dépôts flottent de 14 à 18 millions. En 1837 , année désastreuse entre toutes, aucun retrait de quelque importance ne se remarque. En novembre, quand la gêne est à son comble, lorsqu’il faut se résoudre à suspendre Vact de 1844 en présence d’un encaisse réduit à 6 millions, les dépôts montent à 18, à 19, et le 25 du terrible mois à 20 millions. Ces faits significatifs nous expliquent pourquoi les documents anglais ne citent pas le retrait des dépôts parmi les causes qui déterminent les crises : c’est qu’il n’y a aucun rapport entre la fluctuation des dépôts et les perturbations commerciales. Le seul pays où le retrait des dépôts ait aggravé le mal, c’est l’Union américaine en 1837, précisément, semblet-il, parce que là des banques très-nombreuses paient un bon intérêt pour les sommes qu’on leur confie. 11 en résulte que les dépôts prennent des proportions énormes , et comme ces banques n’inspirent pas mie entière confiance, on retire l’argent quand on les croit menacées. En Angleterre , où la Banque jouit d’une confiance absolue , on constate un phénomène contraire. On y dépose ses capitaux dans les temps difficiles, lorsqu’on se défie de tout placement définitif. C’est donc en méconnaissant les données les plus incontestables qu’on a soutenu que les tourmentes financières étaient occasionnées par le monopole des banques privilégiées, et qu'on a préconisé la liberté d’émission des billets comme le meilleur moyen d’en prévenir le retour. Il ne manque peut-être point de bonnes
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raisons à faire valoir pour attaquer le monopole et pour réclamer la liberté en cette matière ; mais on doit, sembletril, renoncer à en chercher dans l’histoire des crises.
Un économiste allemand aussi distingué par la netteté de ses aperçus que par le mérite du style, M. Max Wirth, dans le livre où il raconte si bien l’histoire des crises, arrive à en attribuer l’origine à la rupture de l’équilibre entre la production et la consommation, et cette opinion a été partagée par plusieurs économistes français '. Voici comment ces écrivains expliquent la naissance et le développement de ces troubles profonds qui, de temps à autre, désolent le monde des affaires. A mesure qu’une nation s’enrichit et que l’aisance se répand, les besoins de la consommation augmentent. Il en résulte que le prix de certains produits s’élève. Ceux qui sont chargés de les créer ou de les importer font alors de grands bénéfices. Ces bénéfices exceptionnels attirent les capitaux, qui se portent à l’envi dans la même branche de la production. La spéculation et l’agiotage impriment à ces opérations une activité anormale. Nul ne s’inquiète plus de l’étendue des débouchés, parce que tout le monde gagne de l’argent; mais bientôt le marché est encombré, l’excès de la concurrence amène un engorgement, un g lut. L’offre des produits dépasse la demande. Dès lors il y a révulsion : les prix tombent aussi rapidement qu’ils ont monté ; les pertes qui en découlent entraînent des ruines, des faillites. Et
I. Entre autres, par M. Joseph Garnier, qui l’expoie dans ses Éléments i l'Économie politique.