CHAPITRE II
LKS CRISES NE SONT POINT NON PLUS OCCASIONNÉES PAR UN EXCÈS DANS E ÉMISSION DSS SILLETS PB BANQUE OU PAR UNE SURABONDANCE DU CAPITAL.
Lorsqu’après avoir examiné les vues parfois ingénieuses des économistes du continent, ou aborde l’étude des écrits publiés en Angleterre sur la même question, on s’aperçoit aussitôt qu’ici ou a vu de près et souvent la marche du terrible phénomène. On sait comment il naît, comment il se développe t les faits sont bien constatés et généralement connus. Nul n’hésite à voir dans les crises ce qu’elles sont réellement, un dérangement profond du mécanisme de l'échange. La fuite de l’or, la raréfaction de l’agent métal" lique de la circulation, nécessairement accompagnées d’une contraction correspondante du crédit, telle est, personne ne le conteste, la cause déterminante, immédiate du mal; mais d’où provient le troubla de la circulation? pourquoi, à certains moments, l’agent des échapges fait" il défaut au point d’entraver subitement le mouvement général des affaires, et surtout comment empêcher Je retour de ces désastreuses perturbations? Sur ce point, l’accord cesse et les avis se divisent. Nous exposerons d’abord la
manière de voir de Robert l'eel et des autres promoteurs de Yact de 1844. D’après eux, l’origine première de toutes les crises résidait dans l’émission exagérée des biliets de banque. Le prix de toutes les choses, disaient-ils, dépend du rapport qui existe entre la masse des échanges qu’il faut accomplir et la quantité d’instruments de la circulation ( currency ), or ou papier, qui peuvent servir à les opérer. Réduisez cette quantité, et les prix baissent ; augmentez-la, et les prix haussent. C’est là un principe élémentaire incontestable. Or, les banques peuvent, dans d’assez larges limites et en très peu de temps, étendre l’agent de la circulation par l’émission de leurs billets, et amener ainsi une hausse factice de tous les prix. Cette faculté qu’elles possèdent, elles ne manquent pas d’en faire usage, et elles le font dans les circonstances les plus fâcheuses, précisément à l’heure même où la spéculation et la concurrence des acheteurs tendent à faire renchérir toutes les marchandises et toutes les valeurs. En ces moments-là, chacun veut étendre ses opérations : les uns s’efforcent de garder leur approvisionnement pour profiter de la hausse ; d’autres, pour le même motif, veulent augmenter leurs achats. Afin d’y parvenir, tous demandent des avances. Les banques y consentent ; elles accordent de plus grands crédits, et elles le font en étendant leur circulation fiduciaire. La currency s’accroît donc du même pas que la spéculation, d’où résulte nécessairement une hausse désordonnée de tous les prix. Comme conséquence immédiate, le numéraire métallique s’écoule, car chacune de ses unités a perdu de sa valeur. Tout est cher en Angleterre, tout ailleurs est
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resté relativement bon marché. Le capital en quête d'un placement émigrera donc vers les pays où il a conservé toute sa puissance, c’est-à-dire où il pourra acheter à de meilleures conditions. D’autre part, la cherté factice qui règne en Angleterre éloignera les commandes, les ordres de l’extérieur. La balance du commerce et par suite le change deviendront défavorables, et pour rétablir l’équilibre il sera nécessaire de faire à l’étranger de fortes remises métalliques qui produiront un vide sur le marché monétaire, qui atteindront le crédit, ébranleront la confiance et amèneront la crise. Le remède est donc indiqué par la cause même du mal qu’il s’agit de combattre. Puisque, de leur aveu, les banques ne restreignent pas leurs émissions de billets quand un change défavorable provoque l’exportation de l’or, il faut les y contraindre par la loi, afin d’arriver à ce résultat, que la circulation fiduciaire ne s’étende plus à l’avenir que dans la proportion où se serait accru un intermédiaire des échanges entièrement métallique. Tel est le but qu’on s’efforça d’atteindre par Yact de 1844.
On peut affirmer d’avance que cette théorie doit contenir une grande part de vérité. Des hommes comme Robert Peel, Mac-Culloch, Norman, Loyd, Torrens, partant des principes élémentaires de la science et ayant suivi avec attention et dans tous leurs détails les lluctuations du marché monétaire et commercial, ne pouvaient se tromper complètement. Il est hors de doute qu’ils ont exactement décrit les symptômes des crises. Lu étudiant l’enchaînement des causes et des effets qui se produisent, ils ont vu très-clair jusqu’à un certain
point ; mais au delà, quand ils ont voulu déterminer l'origine première de la série des conséquences qui en découlent, ont-ils pénétré assez avant, ont-ils embrassé la question dans toute son étendlle* et en considérant comme principale une circonstance accessoire, ne sont-ils pas arrivés à indiquer comme souverain un remède nécessaire* ment insuffisant? Voilà ce qu’a soutenu lé consciencieux autetir de l'Histoire des Prix, M. Tooke, et, il faut bien l’avouer, les événements ont confirmé plusieurs de ses objections. L’acf de (844 n’a empéché ni la crise de (847 ni Celle plus sérieuse encore de ( 857 .
M< Tooke affirmait d’abord que l’émission des billets de banque n’a point pour effet d’élever les prix, parce qu’ils remplacent les effets de commerce, et qu’ainsi leur quantité n’augmente qu’en raison de l’activité des affaires. Ce point de théorie est encore incomplètement éclairci. Cependant M. Stuart Mill entre autres y a jeté assez de lumières 1 pour qu’on puisse dire que l’opinion de Tooke ne doit être admise qu’avec certaines réserves. Quoi qu’il en soit de cette difficulté, Tooke a du moins clairement démontré que les crises ne proviennent point d’un excès dan6 l’émission des billets. Ce qui avait fait naître cette manière de voir, c’étaient principalement les fluctuations du marché monétaire en (824 et (825, en (836 et 1837. Or, Tooke a montré que l’histoire financière de ces années ne confirmait pas du tout l’appréciation de Robert l’eel à ce sujet. « Ën fait et historiquement, dit-il, dans tous les cas
1. Vov. ses Principe i d'Écdnontie politique, liv. lit, cfiap. ir, et âui Attnexe») n® I.
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lit
de hausse ou de baisse des prix, la hausse ou la baisse a précédé l’ accroissement ou la diminution des émissions de billets, et n’a pu être conséquemment causée par cet accroissement ou cette diminution. »
Depuis la reprise des payements en espèces, la circulation fiduciaire de la Banque d'Angleterre s’était élevée en moyenne à 19 ou 20 millions st. Au commencement de 1823, elle était de 18,392,210 livres avec un ehcalsse d’environ 10 millions. En 1821, quand se déclara la fièvre de spéculation qui devait amener la fameuse débâcle, la circulation des billets montait à 19 millions de livres; mais comme d’autre part l’encaisse s’était élevé au chiffre énorme de 14 millions , cette insignifiante augmentation des notes était parfaitement justifiée. En octobre, quoique l’encaisse métallique fût tombé à 11,600,000 livres, oïl lie peut pas dire que l’émission était exagérée* puisqu’elle était restée au chiffre de 19 millions, et qu'ainsi elle lfallait pas même au double de l’encaisse, tandis qu’oli admet qu’elle peut s’étendre sans danger jusqu’au triple. Les banques provinciales furent moins réservées que la Banque d’Angleterre; mais leurs émissions, dont on ne connaît pas exactement le total, et qui Ont été, d’après Tooke, très-exagérées par leurs adversaires, n’eurent point lieu au moment de la grande expansion du commerce et de l’industrie qui amena plus tard la catastrophe. A partir de 1834, année où l’on a commencé à noter exactement l’émission des banques particulières, on constate qu’il n’est point de chiffre des opérations commerciales qui ait montré moins de variations que celui de la ciradation
fiduciaire. Ce chiffre pour l’émission de ces banques et pour celle de la Banque d’Angleterre, flotte entre 39 et 40 millions sterling. En janvier 1834 il s’élève à 37,835,000 1. st., et en janvier 1837, immédiatement avant la crise, à 38,549,000 1. st. A mesure qu’on se rapproche de 1844, malgré la liberté entière qui régnait alors, il va en diminuant. En 1838, il se rapproche de 38 millions et en 1839 de 37 millions ; en 1843, avant Yact restrictif de Robert Peel, il tombe vers 34 millions et se relève au contraire après l’adoption de la loi qui lui impose un maximum. C’est surtout l’émission des country Banks qui va en diminuant sans cesse. Au 1" janvier 1834 elle est de 10,078,297 1. st., eu décembre 1844 elle est de 7,529,401, eu décembre 1830 de 6,130,354, et elle continue à flotter aux environs de 6 millions ‘.
On a aussi attribué les crises américaines à l’excès de la circulation fiduciaire. Pour les crises de 1814, 1837 et 1839, les chiffres de l’émission totale sont trop peu connus pour qu’on puisse déterminer jusqu’à quel point cette opinion est fondée. Mais il est certain qu’elle n’est pas exacte en ce qui concerne la crise de 1857, quoique le président, M. Buchanan, ait dit dans son message qu’elle était occasionnée par un mauvais système de monnaie de papier [papcr currency ).
Les chiffres officiels des bilans des banques de New- York à la veille de la crise montrent que cette appréciation est contraire aux faits.