CHAPITRE XI
1RS BANQUES NE PEUVENT PAS FIXER A LEUR lîRÉ LE TAUX DE L'INTERET.
Il n’y a qu’un seul moyen de fixer à son gré le prix de vente ou de location d’un produit, c’est d’en avoir le monopole absolu . Si les banques privilégiées possédaient tous les capitaux circulants ou tout le numéraire 1 d’un pays, elles pourraient élever ou diminuer, suivant leurs convenances, l’indemnité qu’elles réclameraient pour en céder la jouissance pendant un certain temps, c’est-à-dire le taux de l’escompte ; mais, comme elles ne possèdent qu’une trèspetite partie de ces capitaux ou de ce numéraire, leur puissance, sous ce rapport, est très-limitée.
Vers 1840, M. Leatham, s’appuyant sur le nombre des timbres émis, portait la circulation moyenne des effets de commerce à 132,123,460 1. st. pour tout le Royaume-Uni, à une époque donnée.
En 1 853, M. Newmarch arrivait, par un calcul semblable, au chiffre de 116,000,000 1. st. pour l’Angleterre et l’Écosse, dont 100 millions étaient présentés à l’escompte.
I . Si le taux de l’intérêt dépend , comme on le prétend , non de la quantité de numéraire, mais de la masse des capitaux, la proposition inscrite en tête de ce chapitre serait encore bien plus vraie.
Or, de ces iOO millions un cinquième au plus passait dans le portefeuille de la Banque.
Comme l’escompte, c’est-à-dire la location du numéraire, est une industrie libre, si les banques privilégiées demandaient un prix trop élevé, on s’adresserait aux banques privées. Si elles escomptaient à trop bas prix, on aurait vite épuisé leurs réserves, tout comme on ferait à un commerçant qui vendrait ses marchandises au-dessous du cours. Ces propositions paraissent si évidentes qu’il semblerait superflu d’invoquer des autorités pour en confirmer l’exactitude, mais puisqu'elles semblent mises en doute ou sans cesse oubliées, citons le témoignage d’un homme à qui on ne contesterapas, du moins, la connaissance des faits.
Bans l’enquête ouverte, en Angleterre, par la Chambre des Communes sur la question de la circidation, M, James Wilson, le fondateur de Y Economise, adressa à M. Weguelin, directeur de la Banque d’Angleterre, les demandes qui suivent. Ce petit dialogue est instructif, car il eût été difficile de trouver en Angleterre deux hommes plus compétents en cette matière.
« Demande. — L'idée que la Banque peut à son gré hausser ou baisser l’escompte est-elle fondée ?
Réponse. — En aucune manière.
D. — Etes-vous obligé de suivre le taux du marché?
R. — Certainement.
D. — En temps ordinaire, si la Banque abaissait le taux de l’escompte au-dessous du prix du marché, le résultat ne serait-il pas de lui enlever tout son capital disponible?
R. — Evidemment.
TAUX DE L'INTÉRftT.
D. — Et si elle demandait un intérêt plus élevé ne perdrait-elle pas sa clientèle ?
R. — J’en suis convaincu.
D. — La Banque n’a donc pas plus le pouvoir de déterminer le taux de l’escompte qu’un autre marchand n’a celui de régler le prix de vente de son article?
R. — Pas plus, je pense.
D. — Y a-t-il un autre moyen de diriger la Banque que de suivre la loi de l’offre et de la demande?
R. — Je n’en connais pas d’autre. »
La Banque de France, dans une pétition adressée récemment au gouvernement, affirmait les mêmes principes dans des termes à peu près identiques : « La Banque, disait-on dans cette pièce, ne fait que refléter exactement les conséquences de l’offre ou de la demande des métaux précieux. Quand la Banque hausse ou baisse le taux de l’escompte, elle ne crée rien, elle n’invente rien, mais elle reflète exactement les conséquences de l’offre et de la demande des métaux précieux, elle obéit aux diverses nécessités du moment et suit l’impulsion de faits irrésistibles. »
Les banques peuvent , il est vrai, échapper à la nécessité d’élever le taux de l’escompte en limitant soit le terme d’échéance, soit le nombre des effets acceptés à l’escompte, c’est-à-dire en refusant d’escompter, de même qu’un marchand pourrait vendre au-dessous du prix en limitant le nombre des objets qu’il vendrait. Mais nous verrons que ce moyen est beaucoup plus onéreux pour le commerce que la hausse de l’escompte.
Toutefois, sans recourir à ces fâcheuses extrémités et
en suivant la loi de l’offre et de la demande, la puissance des banques privilégiées, pour être limitée, n’est pas tout à fait nulle. Elles peuvent avancer ou retarder le moment où le taux de l’escompte sera haussé ou baissé. N'ayant pas le monopole du marché monétaire, elles ne peuvent fixer le prix de location de l’argent ; mais comme elles sont de puissants capitalistes, leur offre et le taux de leur offre ont nécessairement une grande influence, et cette influence est beaucoup plus grande pour la Banque de France que pour la Banque d’Angleterre, parce que les ressources que le commerce trouve en dehors de la Banque sont incomparablement plus grandes dans le Royaume-Uni qu’en France.
Voici en quels termes M. Goschen précise l’influence que la Banque d’Angleterre peut exercer sur le marché monétaire : — « La véritable importance des variations dans le taux de l’escompte fixé par la Banque consiste, non dans l’influence qu’elle exerce sur le money-market, mais dans l’indication qu'elle donne de sa situation. La fixation du taux minimum a cet effet qu'en pratique il devient un taux maximum pour le public . Les personnes j ouïssant d’un bon crédit peuvent presque toujours se procurer de l’argent à une certaine fraction au-dessous du taux fixé par la Banque, et celle-ci est doue toujours la dernière à ressentir la pression d’une demande croissante. Ainsi, une hausse de ce taux indique que toutes les autres ressources à la disposition de l’escompte ont été absorbées, et que la demande s’adresse aux dernières réserves. 'Quelquefois la Banque peut élever l’intérêt par suite de causes tenant au commerce intérieur ou sous l’empire de certaines appréhen-
TAUX DE I/INTÉRf.T.
sions ; mais généralement la hausse reflète la situation que nous avons décrite plus haut. C’est pourquoi les capitalistes étrangers attachent une grande importance à suivre les variations du taux minimum fixé par la Banque d'Angleterre plutôt comme indiquant une variation dans la valeur de l’argent, que comme la marque d’une tentative d'en régler le prix. En fait, il est certain que toute hausse de l’intérêt de la part de la Banque a toujours tourné le change en faveur de l’Angleterre, et qu’aussitôt que l’escompte est abaissé, les chauges deviennent moins favorables. »
Nous avons dit que les Banques ont un moyen d’échapper à la nécessité d’élever le taux de l’escompte quand l’argent devient rare, c’est de ne prendre qu’une partie du papier qu’ou leur offre. Ce moyeu-là est nécessairement employé partout où la loi limite encore le taux de l’intérét. Mais il est certain que son application est beaucoup plus désastreuse pour le commerce qu’une hausse de l’intérêt. Cette vérité a été parfaitement mise eu relief par M. d’Eichtal, dans un discours prononcé le 22 février 1 848 à la chambre des députés. — « La Banque de Lyon, disait- il, se vante, comme d’un service important, de ce qu’elle maintient le taux constamment à 3 p. 100. — Savez-vous les conséquences de ce prétendu service? Je ne reçois pas de lettre de Lyon dans laquelle on ne me dise : N’opérez pas, ne remettez pas de papier long ; la Banque restreint son escompte, elle ne prend plus que 10,000 fr. par bordereau, que 3,000 fr., que 4,000 fr. Voilà donc cet admirable système de banque; il dit aux gens : Vous avez faim, eh bien! je ne vous donnerai pas tout ce dont vous avez besoin. Il
ISfi LE MARCHÉ MONÉTAIRE. TAUX DE L’INTÉRÊT.
vous faut pour vivre une livre de pain, je ne vous en donnerai qu’une demi-livre, mais h bas prix. » « Quand un commerçant ne peut obtenir les ressources dont il a besoin, quand, avec les mains pleines de valeurs, on ne lui donne qu’une faible partie de la somme qui lui est nécessaire, il ne peut faire face à ses engagements; il suspend ses payements en maudissant le bon marché de votre argent. »
Il n’y a rien à ajouter à ces éloquentes paroles. — Le système de l’intérêt limité à un certain taux est à peu près partout abandonné, et la liberté est proclamée à la grande satisfaction du commerce.
En France, par une singulière inconséquence qui donne lieu aux plus justes réclamations, on a maintenu le taux légal pour tous, sauf pour la Banque privilégiée. Mais ce régime, condamné par l’opinion, ne peut tarder à être modifié et remplacé par la liberté complète des contrats.