‹ Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ansChapitre 72 sur 88 · LES ÉCOULEMENTS DE NUMÉRAIRE · texte numérisé non relu

LES ÉCOULEMENTS DE NUMÉRAIRE

Tooke cite, dans son grand ouvrage sur V Histoire des prix un article du Moming Chronicle qui explique, dit-il, avec une merveilleuse clarté le phénomène économique d’un écoulement de numéraire ( gold drain). Nous croyons utile de donner ici la traduction de cet article qui, en effet, fait bien saisir cette cause déterminante des crises, encore si souvent contestée. Il est à peine nécessaire d'ajouter que l’auteur de cet article est un partisan du bankiny principle.

u La loi générale qui fait rechercher l’or pour l’exporter est extrêmement simple, et si on approfondissait avec soin toutes les circonstances qui accompagnent ce phénomène, on trouverait, je crois, qu’il présente bien moins d’obscurité qu’on ne le suppose. Le doit et l’avoir entre deux pays qui échangent leurs produits se balancent soit immédiatement, soit par l’intervention d’un troisième pays à qui l’un doit de l’argent et qui est à son tour créancier du second. En un mot, tantôt directement, tantôt indirectement, il s’opère un troc de marchandises contre marchandises. Toutefois, il arrive de temps en temps que certains payements, qui sortent du mouvement habituel des affaires, peuvent se faire plus avantageusement par l’envoi de métaux précieux que par celui de tout autre

produit, et alors il est inévitable qu’une certaine quantité d’or ou d’argent sorte du pays débiteur.

« En temps de paix, la cause de cet écoulement de métaux précieux réside presque toujours dans de très-fortes importations qu’on n’a pas pu couvrir à temps par des exportations correspondantes, ainsi que cela arrive d’ordinaire à la suite d’une mauvaise récolte, qui impose l’achat de beaucoup de céréales étrangères.

o Toutefois, si un écoulement de ce genre a lieu, il est évident que, quand on aura envoyé assez d’or pour éteindre les dettes contractées, la balance devra se rétablir, les changes se remettront au pair et les opérations commerciales reprendront leur marche accoutumée. Il serait absurde d’admettre que, parce que certains négociants de Londres doivent à d’autres négociants de New-York cinq millions sterling pour des envois de blé et qu’ils les leur envoient, cet écoulement du numéraire ne puisse finir, si l’on ne prend des mesures énergiques pour y mettre un terme. Quelle que soit la loi qui règle les banques, il faut que ceB commerçants payent leurs dettes, mais ils n’auront rien à payer au delà. Nous avous déjà assisté plusieurs fois à des écoulements d’or {gold drains } très-prononcés qui s’arrêtaient naturellement sans qu'on prit aucune mesure à cet effet. A condition que l’approvisionnement soit assez grand au commencement, on peut laisser aller l’exportation du numéraire jusqu’à ce que le besoin qu’on en avait soit satisfait, et il n’est pas nécessaire alors de troubler la marche des affaires par des mesures de rigueur. Ce serait à coup sûr une folie d’y avoir recours, si les transactions commerciales sont sainement conduites et si le marché n’est pas surchargé.

« Mais il peut arriver ou que l’approvisionnement de métaux précieux ne soit pas assez grand pour faire face à des besoins

244 LE MARCHÉ M0.NÉTAI11E.

un peu étendus ou que l'exportation d’or soit si forte, si continue qu’il faille recourir à certaines mesures pour conserver la quantité de numéraire qui est indispensable. Alors il est nécessaire d’amener de force la vente de produits à l’étranger, afin de payer les créanciers avec des marchandises plutôt qu’avec de l’or, ou bien d’engager les étrangers à placer leurs fonds dans nos valeurs, afin que nous puissions payer nos dettes envers eux par une exportation de rentes sur l’Etat ou d’actions industrielles. Or, la loi de 1844 est calculée de façon à amener de force une exportation de produits pour remplacer celle du numéraire, et elie ne peut arriver à ce résultat qu’en déprimant les prix des marchandises, en diminuant ainsi l’avoir des négociants dont les ressources dépendent du crédit et qui, par des ventes au rabais, parviennent alors à réaliser leur stock à l’étranger, mais à perte.

« Si on veut voir dans cette mesure un moyen de rétablir l’équilibre, on peut ajouter que c’est un moyen désespéré et auquel il ne faut avoir recours qu’à défaut de tout autre.

« Le seul autre moyen, en dehors d’une contraction du crédit, d’arrêter la fuite de l’or est de porter le taux de l’escompte assez haut pour attirer les capitaux du dehors. L’escompte sera cher, mais il ne sera pas inabordable ou incertain, et le seul mal qui puisse en résulter pour le commerce, s’il est sain d’ailleurs, se résume en une diminution momentanée de ses bénéfices, C'est ainsi seulement qu’on est parvenu, cette année (1847) à mettre un terme à l’écoulement métallique, et en tant que Yact de 1844 a contribué à la hausse de l’intérét il a empêché l’épuisement de l’encaisse de la Banque. Mais ce remède, sans contredit le plus efficace et le moins fâcheux de tous, peut ne pas être suffisant pour empêcher une crise de se produire, car quoi qu'on fasse, l’or doit s’en aller à l’étranger

ANNEXES

pour payer nos dettes et il n’est pas toujours certain que le vide puisse être rempli à volonté avec du métal attiré d’autre part. Il s’en suit que non-seulement la sécurité de notre commerce international, mais aussi la solidité de tout notre système financier exige que nous possédions un approvisionnement métallique assez grand pour faire face à tous les besoins qui peuvent résulter d’un change défavorable, ou ce qui revient au même, d’une balance défavorable de notre commerce avec l’étranger. Et il nous est facile de conserver cet approvisionnement, car dans le cours habituel des affaires du monde les métaux précieux tendent toujours à se diriger vers l'Angleterre. »

En 1855 et 1856 on vit se produire aussi en France un de ces écoulements continus de métaux précieux auxquels l’Angleterre est d’ordinaire seule exposée. De 420 millions en mai 1855, l’encaisse de la Banque tomba à 211 millions en novembre, à!99 millions en janvier 1856, et il ne remonta quelque temps à 286 millions en mai que pour tomber de nouveau à 163 millions en novembre. Pendant ces deux années, la situation monétaire demeura très-tendue; on parla même un moment de suspendre les payements en espèces. La Banque éleva bien le taux de l’escompte à 3 1/2 et à 6 p. 100 en octobre 1855 et l’intérét fut même maintenu à ce taux du 26 septembre 1856 au 18 juin 1857; mais la mesure était insuffisante pour arrêter la fuite de l’argent. Les causes qui contribuaient à rendre le change défavorable à la France étaient, d’une part, des importations extraordinaires de céréales et de soie, et, d'autre part, les dépenses des expéditions à l’extérieurqu’il fallait liquider et d’importantes remises à faire, par suite des grandes entreprises lancées à l’étranger sous les auspices du Crédit mobilier. Pour remplir ses caisses qui se vidaient sans cesse , la Banque de

France eut recours à des achats de métaux précieux, au lieu de hausser le taux de l’escompte, comme l’aurait voulu le banking principle. Elle se procura pour 1 ,377 millions de fr., pour lesquels elle dut payer 15,893,000 fr. déprimés. Voici comment Tooke apprécie ces mesures de conservation : « Ces opérations si coûteuses, dit-il, semblent n’avoir eu d’autre résultat que de soutenir l’encaisse de la Banque pendant quelques semaines. La première chose que firent ceux qui s’étaient engagés à fournir de l’or à la Banque, fut d’acheter sur toutes les places du continent toutes les traites à vuesur Londres qu’ils purent se procurer, de les envoyer à Londres et de les faire présenter aux débiteurs, afin de s’en faire remettre à Paris le montant en métal par leurs correspondants. Ensuite ils accaparèrent aussi les lettres de change à plus longue échéauce; ils les envoyèrent aussi à Londres pour les y faire escompter et s’en firent aussi envoyer le montant en or.

<t Mais ces achats devaient bientôt s’arrêter aux limites naturelles des échanges, caron ne peut pas demander à un pays de payer plus qu’il ne doit. La masse des lettres à vue et à longue échéance fut bientôt épuisée. D’ailleurs ces opérations éveillèrent l’attention et la direction de la Banque d’Angleterre prit des mesures pour se défendre, d’abord en élevantle taux de l’escompte afin de rendre les opérations des banquiers parisiens plus coûteuses, ensuite en rejetant de l’escompte les lettres de change qu’on supposait ou qu’on savait devoir servir à faire passer l’or d’Angleterre en France. L’unique résultat de ces moyens artificiels d’arrêter l’écoulement du numéraire était donc d’amener l’Angleterre à payer en métal, quelques[semaines plus tôt, une grande partie de ses dettes vis-à-vis du continent, et de faire prendre à cet or le chemin des caisses de la Banque de France, où il ne restait pas longtemps, car, l’inévitable con-

ANNEXES. 2*7

séquence de l’état de la balance commerciale entre les deux pays devait être de faire repasser le détroit aux métaux précieux, afin de rétablir l’équilibre entre les importations et les exportations.

« Aussi longtemps que de semblables opérations se bornent à payer fort cher l’avantage momentané de posséder une certaine quantité d’or, ceux-là en sont les dupes qui en supportent les frais. Une perturbation plus grave pourrait se produire si on allait jusqu’à faire vendre à Londres des valeurs françaises payables en or, ce qui reviendrait à un emprunt fait à l’étranger avec cette condition que tous les versements devraient se faire en or. Mais même cette mesure plus radicale ne produirait, sur la bourse de Londres et sur celles des villes étrangères, qu’un trouble momentané, et l’impuissance de la France de se procurer par ce moyen une ressource permanente en cas de crise monétaire, serait plus évidente et les frais qu’elle aurait à supporter plus considérables.

« D’après les comptes rendus de la Ranque de France, voici à peu près le chiffre des primes qu’elle a dé payer :

1855, 1" juin, au 31 déc., 6 mois.. .

1856, 1 er janv. au 30 juin, 6 mois. , 1856 , 1 er juill. au 1 1 sept., 3 mois 1/2 1856, 11 sept, au 9 oct., I mois,...

1856, 9 oct. au 11 déc., 2 mois. . .

Lingots achetés. Primes.

« Et quel fut le résultat de ces immenses achats de métaux précieux? De juillet à décembre 1855, l’encaisse tomba de 15 à 8 millions, malgré une dépense en primes de 160,0001. st. De janvier à juillet 1856, on ne peut signaler aucune amélioration bien sensible ; mais la Banque paya de nouveau 120,000 1. st. pour s’en procurer 8 millions. De juillet à oc-

tobre, l’encaisse perdit 2 millions st., malgré une dépense de 83,000 1. st. D’octobre à décembre, il se releva de 1 million, mais on paya 43,000 1. st. de primes pour obtenir 3 millions par des moyens tout artificiels. C’est ce que l’on appelle verser de l’eau dans un tamis. »

La Banque d’Angleterre achète aussi des métaux précieux pour les faire monnayer, mais , comme nous l’avons dit, loin de payer une prime, elle donne un peu moins que la Monnaie, 3 1. 40 s. 9 d., au lieu de 3 1. 10 s. 10 Ij2 d. Voici, d’après les documents parlementaires, le résumé des opérations de la Banque d’Angleterre en métaux précieux pendant l’année 1864:

Achats d’or en barres 7.013.760 1,81.

Achats en monnaie étrangère 891.579

Tolal 7.905.345

Elle a vendu :

Or en barres 990.018

Or en monnaies étrangères 420.770

Elle a reçu de la Monnaie en numéraire jmglaie, . 9.033.078

Elle n’a point acheté ni vendu d’argent.

ANNEXES

IMPORTATIONS ET EXPORTATIONS DÉCLARÉES DE MÉTAUX PRÉCIEUX, EN ANGLETERRE ET EN FRANCE, DANS LA PÉRIODE DE 4848 A 4862,

Page 1