CHAPITRE VI
éducation, Télévalion de ses idées, son instruction, avaient désigné dans son régiment au choix de Tautorité et le rôle de ce représentant de Thumanité et de la
le jour même. Ce n'est plus la bataille et ce n*est pas encore la paix ; les gens que l'on a devant soi ne sont plus des ennemis et ne sont pas encore des concitoyens.
u Le ré^nma militaire et le régime civil ont, tous les deux, leurs inconvénients ou leurs impossibilités. Le pouvoir militaire pur et simple, le régime du camp avec l'ordre du jour pour loi et le conseil de guerre pour sanction* a l'avantage d'être sûr et «xpëditif, mais il est violent et stérile, et ne fait aucun pas vers l'occupation solide. Le régime civil, en revanche, manque de sa base naturelle, qui est le concours libre et bienveillant des populations. 11 s'avance entouré de ses lenteurs, de ses formalités, toujours un peu routinier, mais sans rencontrer autour de lui la confiance dont a besoin, pour se faire obéir sans eflfort^ le mandat paisible du magistrat. Il inspire moins le respect que le militaire, sans soulever moins de répugnance. Un vainqueur en habit noir est moins redouté, sans être moins détesté, qu'un vainqueur en uniforme.
M En Algérie, en particulier, l'établissement d'un régime civii sur toute cette immense étendue de territoire qu*occupent les tribus arabes était, au lendemain de leur soumission et à la veille de leur rébellion menaçante, une idée qui ne pouvait passer sérieusement par la tête d'un homme sensé. — Il est assez de mode parmi les publicistes algériens, aujourd'hui que tout péril est sinon conjuré, du moins éloigné, d'exprimer à ce sujet des regrets rétrospectifs et d'accuser le pouvoir militaire de n'avoir point abdiqué sur-le-champ entre les mains du pouvoir civil. C'est parmi les populations européennes des villes du littoral que ce regret trouve des échos. Ma' conviction très profonde est que, si pareille abdication avait été consommée, les premiers û s'en repentir et à la faire rétracter seraient ceux-là même qui se plaignent aujourd'hui qu'elle n'ait pas eu lieu. »
« J'ai déjà vécu assez, ajoute M. de Broglie, — faisant allusion au 2 Décembre, ce crime si complètement absous par la France ! — pour voir chez des jmpulations plus indépendantes, plus indociles, plus civites en un mot dans leurs habitudes que les commerçants d'Algérie, la dictature militaire non seulement supportée avec patience, mais demandée avec instance, mais acceptée avec enthousiasme, pour de bien moindres périls que ceux qui menaçaient naguère, à tout instant, la sécurité des Européens établis sur le sol d'Afrique. Huit millions de propriétaires en France et au plein jour de la civilisation, ont trouvé le régime militaire nécessaire pour se défendre contre quelques centaines de milliers de socialistes désarmés. Je crois qu'on peut afHrmer sans exagération que ce régime était convenable, au moins pour quelque temps encore, en Afrique, afin de maintenir dans
civilisation était de ramener le colon à de plus sages idées : il fallait travailler et non pas faire travailler les aulres; il fallait être fidèle à sa parole et ne pas
la soumission des vaiucus belliqueux et bien armés dont le nombre était à celui de leurs vainqueurs dans la proportion de cent contre un, au plus bas mot.
« Leréffime militaire était donc, à n'en pas douter, le seul possible, sinon pour la totalité, au moins pour les trois quarts et demi du sol africain, c'cst-à-dirc pour toutes ces régions de l'intérieur oii la société arabe était encore organisée et puissante, et ce n'est que là, comme on aura occasion de le dire, qu'il a ét«î conservé dans toute sa rigueur. »
Après avoir démontré clairement la nécessité du régime militaire, M. de Broglie passe au modedel'ouctionnenient établi, c'est-à-dire à l'institution admirable des Bureaux arabes : «(''est ici, dit-il, qu'est intervenue très à propos la conception ingénieuse de former dans les rangs mêmes de Farmée un ordre d'officiers qui, sans renoncer à faire partie dos cadres, sans cesser d'être soldats dans toute la force du terme, se destineraient cependant, dès b^ur jeunesse, d'une manière toute spéciale, à l'administration des tribus soumises. Et c'est ici encore qu'il faut admirer la souplesse et la varjété des aptitudes de l'armée française. l\ a sufti de faire appel à la bonne volonté et au patriotisme pour que des jeunes gens pleins d'avenir, à l'âge où règn'ent à la fois le goût des plaisirs et les rêves de l'ambition, se soient présentés en grand nombre, offrant de se consacrer tout entiers à l'étude d'une langue inconnue, de lois compliquées, de moiurs sauvages. Tne fois jjréparés par ces études spéciales, on a pu les distribuer dans tous les lieux qui pouvaient servir en quelque sorte de points dat tache à l'occupation française : tantôt dans les centres de gouvernement militaire, à côté des oi'tîciers supérieurs pour leur servir d'interprètes et (riiistrunieuts, tantôt même seuls, dans de petits forts construits à la hâte, avec une compagnie.
u C'est ainsi qu'a été résolu le proldèuie déformer sous le régime militaire une administration réelle avec ses traditions, ses règles et ses intentions bienveillantes. Partout où l'année s'est avancée, elle a porté avec elle une sorte de préfecture on germe avec la tunique, le ceinturon et le képi. J'ai défini les Hureaux arahea cpie je ne puis mempécher de considérer encore aujourd'lnii, malgré des préventions très rép.'indues, comme la véritable cheville ouvrière de la conquête française»
uSaus cette institution, qui a, en quelque? sorte, fait prendre racine sur le sol d'Afrique à toute une partie qui n'est pas la moins distinguée de Tarmée française, nous n'aurions aujourd'hui sur la surl'ace de nos possessions algériennes que des ofticiers et des soldats changeant d'année en année; par la mobilité même de nos systèmes de recrutement et d'avancement, les
CHAPITHE VI. 253
proluiro le bien d'aulrui ; il fallait se persuaderque Ton n'était pas dans le Nouveau Monde et qu'on n'avait point affaire à des Indiens. La France était là, avec sa civilisation et sa justice représentée par un officier modesle, il est vrai, mais énergique et disposé à faire respecter le vaincu. C'estainsi que Tofficierde Bureau arabe, Tennemi de la veille, devint, le lendemain, le défenseur naturel de Tlndigène et, il faut bien le dire, son meilleur ami (1). A mc^sure que le nombre des co-
uns sortant des plaines de la Beauce et les autres d'une garnison d' Alsace, débarqués hier et prêts ù se rembarquer le lendemain, toujours dépaysés, toujoiîi*s surpris et ne sortant jamais ni du provisoire ni de Tinconnu. — Si notre pouvoir a pris en Afrique le caractère de stabilité et l'autorité de la permanence, si nous voyons clair et pouvons marcher droit sur un sol qui était hier couvert de broussailles et de ténèbres, si l'intérieur d'une tribu arabe nous est aujourd'hui à peu près aussi bien connu que celui d'un centre français; si nous pénétrons dans le dernier détail et toutes les passions qui l'animent et toutes les rivalités qui la divisent; si l'on peut lui nommer un ca'id et estimer ses recettes et ses dépenses en connaissance de cause, tout aussi bien qu'un préf«H (U'signe un maire et contrôle un budget municipal ; si nous suivons à la trace un brigand qui vole le bétail d'un colon ou un marabout qui prêche la «guerre sainte ; si la police, en un mot, est aussi bien faite dans l'Atlas que dans un quartier de Paris, il faut bien reconnaître que tout cela ne s'est pas fait tout seul, et il faut bien en rapporter l'honneur aux gens qui ont pris la peiné d'y travailler.
<« L'esprit des Bureaux arabes est donc au fond celui qui a prévalu dans toute l'administration conquérante de la colonie. Ce qu'ils n'ont pas fait» ils l'ont suggéré. C'est à eux que la France aurait le droit de s'en prendre en cas d'échec : c'est i\ eux qu'elle doit savoir gré d'un succès qui tient du prodige. »
'1) Si le système des Bureaux arabes et leur recrutement était si défectueux, d'après les républicains d'Alger, il faut avouer qu'en Algérie le recru t«ment des emplois de Tadrainistration civile est une tâche aussi difficile que dc'dicate.
Personne malheureusement n'ignore que, de temps immémorial, c'est* â-dire depuis la conquête, vieille d'un demi-siècle, les gouvernements qui se sont succédé dans la mère patrie ont considéré la terre d'Afrique comme un lieu d'exil ou de refuge. C'est là, en eflet, que sont exportés, soit de force, soit par persuasion, les plus indisciplinés ou les plus véreux
Ions augmenta, leurs prétentions prirent une autre forme ; elles s'épurèrent, mais elles n'en devinrent que plus dangereuses pour T Arabe. Ils renoncèrent évidemment h réclamer le droit d'exploiter l'Arabe^ leur voisin, mais ils formulèrent un nouveau programme et résolurent de s'emparer des terres des Indigences par droit de la conquête. Dans cette voie nouvelle, les colons rencontrèrent encore, leur barrant le chemin, les Bureaux arabes, qui se firent les défenseurs de la propriété indigène. Cette lutte a duré jusqu'à nos jours. Les réclamations des colons ont revêtu mille formes diverses, dont quelques-unes
denoscompatrioteSf et d'autre part, dans la classe des petits fonctionnaires, quiconque a une faute à réparer ou un mystère à ensevelir. — Ceci étant admis, faut-il s'étonner que l'armée en Algérie, plus que partout ailleurs, « tienne le haut du pavé », et ait toujours témoigné un certain dédain pour la plupart des pei^ounages revêtus de fonctions municipales, judiciaires, financières ou administratives.
Que de fois nous est-il arrivé, nous l'avouons sincèrement, pendant le peu de temps que nous avons été chargé de l'administration du département d'Âljrer, de regretter amèrement la suppression à peu près complète des Bureaux arabes ! Ces regrets se faisaient particulièrement sentir les jours où, réunis à mes collègues, le préfet de Constantine, M. Desclozeaox, ei le préfet d'Oran, nous étions chargés d'examiner les dossiers et les titres, et de dresser la liste des candidats aux fonctions de Commissairos civils et Adjoints de circonscription au territoire civil ou au territoire militaire. Notre besogne était, en effet, des plus singulières et des plus répugnantes. Dans la nomenclature des candidats, toutes les classes de la société, les métiers les plus interlopes, les professions les plus bizarres étaient représentés. Plusieurs de ces innombrables postulants avaient un répondant, un protecteur, mais Dieu sait quels répondants et protecteurs! Force était de s'arrêter sur les individus ayant séjourné quelques années au régiment à un titre quelconque : ceux-là au moins, pendant le temps passé sous les drapeaux, avaient mené une existence régulière et justifiaient de moyens d'existence ! Malgré son républicanisme avéré, et son indulgence pour ses amis de brasserie, M. Jules Mahias, le préfet d'Oran, était déconcerté devaut Tindignité des aspirants aux emplois civils et regrettait sincèrement, à huis clos, que le régime militaire en Algérie n'ait pas fonctionné comme au temps du maréchal Bugeaud.