‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 114 sur 206 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

fort habiles pour rendre leur revendication acceptable. Au fond, ils n'ont jamais eu qu'une seule convoitise : prendre la terre de l'Arabe. Certaine modc^ralion apparente leur a donné de nombreux alliés, (*l noIaniuKMit presque toute la presse algérienne. Ils onl demandé, selon les époques, le refou- • lemont des Arabes dans le Sahara, leur cantonnement dans une partie du Tell, le séquestre des biens de Iribus insurgées, enfin l'expropriai ion avec une indemnité plus ou moins sérieuse.

Les Bureaux arabes ont protégé la propriété indigène contre les appétits malsains en invoquant la justice, le respect des promesses solennellement faites lors de la prise de possession dii pays, la crainte d'un soulèvement général, et ils ont trouvé un appui dans les gouvernements conservateurs de la métropole.

Un des officiers les plus intelligents et les plus courageux dos Bureaux arabes, un homme de valeur, le capitaine Villot, entendu par la commission d'enquête parlementaire le 10 avril 1871, s'exprimait ainsi sur l'administration civile :

Mais, auparavant, je dois chercher à définir ce qu'on appelle le régime civil on Algérie. Les décrets d'octobre et de décembre 1870 annonçaient Tinauguration prochaine du régime civil ; les clubs, les comités de défense, et surtout les conseils généraux faisaient grand bruit de l'inauguration du régime civil, et cependant on ne trouvait nulle part la définition de ce vocable.

Les masses s'en emparaient et le répétaient, sans le com-

prendre, en lui donnant toute les interprétations que leur inspiraient leurs passions, leurs besoins, leurs préjugés.

J'ai, pour ma part, lu tout ce que les publicistes algériens ont écrit, j'ai écouté le discours des plus autorisés, j'ai souvent questionné et j'ai acquis la conviction que les Européens, qui, pour la plus grande partie, sont dépourvus de toute éducation politique , ne s'entendent point sur la définition de ce mot, et qu'il y a autant de régimes civils qu'il y a d'individus. C'est un de ces mots vagues qui permettent à tous de cacher des aspirations, c'est un de ces mots dangereux à l'aide desquels on excite les masses, on les pousse à détruire ce qui est, pour se faire une popularité.

Les décrets d'octobre et de décembre 1870, bien qu'ils restassent inappliqués, parce qu'ils étaient inapplicables , avaient l'immense tort de réveiller un antagonisme qui dure depuis le commencement de la conquête et de le réveiller dans un moment de crise, dans un moment où l'absence d'autorité et de force matérielle permettait à chacun de se livrer à toutes les intempérances de langage.

Les Européens voyaient dans le régime civil la subordination de l'indigénat, la libre dépossession des indigènes, la suppression, dès lors nationale, de ces derniers, et une sorte d'administration radicale ; les Indigènes y voyaient leurs destinées confiées aux mains de leurs antagonistes, la perte de leurs propriétés, avec celle de leurs lois religieuses et civiles.

Pourquoi de deux côtés l'interprétait-on delà sorte, l'inauguration du régime civil? Parce que, depuis de longues années, des discussions aussi stériles que violentes ont surexcité les haines et poussé chacun aux limites extrêmes du raisonnement (l).

(1) ('ette appréciation du régime civil n'est peut-être pas tout à fait impar tiale. Il est évident (pie si l'administration civile ne doit avoir pour fonc-

Page 1