CHAPITRE VU
— « Parce que nous comptons les uns sur les autres, que nous ne voulons pas en faire plus Tun que lautre, et qu*ainsi nous nous mettons au niveau des paresseux. Croyez-vous, monf gouverneur, que si nous avions eu chacun notre part de ce blé, il ne serait pas dépiqué depuis longtemps? Nous en aurions déjà fait' plus du double; cela ne peut plus aller ainsi ; nous vous prions de nous désassocier. »
— « Oui! oui! » s'écrièrent tous les colons, môme les paresseux.
Ces mots : « Nous nous mettons au niveau des paresseux, » m avait trop frappé pour que je ne fusse pas décidé à renoncer au travail en commun, mais je crus ne pas devoir céder trop vite ; et je fis appel aux sentiments de fraternité dont je tenais à bien juger la portée.
«Comment, mes amis, répliquai-jc, vous êtes lous camarades du même régiment (le 48*'); vous vous êtes choisis volontairement, vous êtes tous jeunes et robustes ; vous ne formez, en quelque sorte, qu'une famille de frères, et vous ne savez pas vivre et travailler en commun, sans calculer si Tun en fait plus que l'autre? »
— « Mon gouverneur, nous nous aimons beaucoup, et malgré cela il n'y a pas d'émulation pour le travail : on ne croit pas travailler pour soi quand on travaille en commun. Ce sera bien pis quand nous serons mariés ; nos femmes s'accorderont bien moins que nous pour le travail et pour tout. Ce sera un enfer. Si nous vous prouvions que nous avons plus produit dans le jour, par semaine, que vous avez accordé à chacun que dans les cinq jours de communauté, vous ne refuseriez pas de nous désassocier. »
Je procédai immédiatement à la vériQcation de ce fait. J'appréciai successivement les soixante-sept récoltes individuelles; les officiers écrivaient mes appréciations, et Taddi-
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lion donna en effet une somme supérieure d*un cinquième à Tensemble des récoltes de la communauté. Cette opération terminée, je réunis de nouveau les colons. Je leur déclarai que les résultats de cette enquête me décidaient à établir parmi eux le travail individuel ; mais je les prévins que, puisqu'ils se croyaient capables de se suffire à eux-mêmes, en se séparant, je leur retirais les vivres et la solde. Us accueillirent cette déclaration par un consentement unanime.
Mered avait absorbé ma journée. Le lendemain je visitai Màelmà et Fouka; j*y trouvai les mêmes répugnances pour le travail en commun. On me Texprima dans les mêmes termes, en s'appuyant sur les mêmes motifs. Cependant on ne s'était pas concerté. Ces villages, situés à six lieues Tun de Tautre, n'avaient aucune relation entre eux. Je chargeai un sous-intendantde distribuer le fonds commun et les troupeaux de la manière la plus équitable, et Tassociation fut rompue. Aussitôt on vit renaître chez le plus grand nombire une louable émulation, et, à la fin de 1845, ces trois villages étaient de beaucoup les plus prospères du Sahel. Seulement il y avait de grandes inégalités dans cette prospérité.
M. Pctrus6orcl(i),. inspecteur de colonisation, signala, dans un rapport, des colons de Mered qui avaient pour 6,000 francs de bestiaux en tout genre, tandis que d'autres n*avaient même pas conservé ceux qui leur étaient échus en partage, et n'avaient pas assez de récoltes pour vivre. Cela est dans la
(1) Pierre Borel (niauterive, plus connu sous le nom de Peints Borti, naquit à Lyon en 1809. Son père, issu d'une famille noble, émigra en Suisse après le siè^^c de Lyon en 1792. Petrus entra à 15 ans chez un architecte; mais, malgré ses efforts, il ne put se cantonner dans Tarchitecture. Il était poète et fît parti de la pléiade ultra romantique de 1830. De plus, il était républicain. Ses Rhapsodies, 1832, le mirent en lumière; il publia encore Madame Putiphar, Chnmpavert. Les lettres ne pouvant le nourrir, il obtint, frrâceà son ami Th. Gautier, une place d'inspecteur de la colonisation à Mostaganem. Il est mort en 1859, fonctionnaire et réactionnaire.
CHAPITHE VII. 269
nature des choses; régâlité absolue n'est pas de ce monde, c'est Dieu lui-même qui Ta voulu, puisqu'il a créé les hommes si divers en force, en intelligence, en activité, en penchants. Les socialistes, affligés de voir souvent la misère à côté de Taisance et même de la richesse, poursuivent la chimère de régâlité parfaite. Us croient Tavoir saisie dans Tassociation, Is se trompent, ils n'obtiendront que Tégalité de la misère.
Dans un discours prononcé, h la fin d'un banqucl offert h Alger, le 25 novembre de Tannée 1843, par la population civile au duc d'Aumale, allant prendre le commandement de la province de Constanline, le maréchal s'exprimait en ces termes :
11 est un grand problème que je pose ainsi : réduire successivement Tarmée sans compromettre la conquête, sans retarder les progrès de son utilisation.
L'armée ne peut être réduite sans qu'au préalable on ait créé une force attachée au sol qui puisse remplacer les troupes permanentes qu'on supprimera. Cette force, à mon avis, vous ne pouvez la trouver sufûsante que dans l'établissement de colonies militaires en avant de la colonisation civile. Voilà, suivant moi, où est la base de votre avenir. Songez-y bien I vous êtes en face d'un peuple belliqueux et fortement constitué pour la guerre. Pour jouer, vis-à-vis d'une telle nation, le rôle de peuple dominateur, il faut qu'au moins une partie de votre population soit constituée militairement mieux encore que les Indigènes. C'est à cette base de notre sécurité future que je vous conseille de vous attacher plutôt qu'à de prétendus perfectionnements de détail dans l'organisation intérieure de vos villes et de vos banlieues de la côte...
Du 31 juillet au 5 août 1843, Bugeaud, accompagné
du Directeur de Finlérieur, après avoir visité dans le Sahol, la plupart des villages nouvellement créés, écrivait dans le Moniteur Algérien du 25 août 1843 :
Cette revue a convaincu le gouverneur général que le système de colonisation qui appelle la famille à bâtir elle-même sa maison et à défricher péniblement les premiers hectares, présente des obstacles tels que la famille ne les peut surmonter qu'en plusieurs années.
Il lui a paru indispensable d'offrir aux colons une maison solide, commode et saine, plus 4 hectares défrichés, des arbres plantés, un chemin carrossable, un lavoir, un abreuvoir, une fontaine. Tels sont les avantages que présentent les villages de Saint-Ferdinand et Sainte-Amélie fondés par des militaires sous la direction du colonel Marengo. Les colons trouveront sur leur lot un travail fait qu'on ne peut évaluer à moins de 6 à 7,000 francs et ils n'auront à débourser, pour devenir propriétaires des bâtiments et de 1 S hectares, qu'une somme de 1,500 francs couvrant presque les frais pour TKlat. Cela s'explique par le bon marché des bras employés.
Le Moni/eur Alyérien du 24 mars 1844 entre dans des détails do colonisation, détails dans lesquels on retrouve les très utiles prescriptions agronomiques du châtelain, créateur de la Durantie :
Parmi les branches d'industrie agricole, les pépinières sont au nombre de celles qui ont le plus d'avenir en Algérie. En effet, excepté dans les montagnes, ce pays est presque entièrement dépourvu d'arbres. L'Arabe, jusqu'ici, ne s'est occupé que des céréales et des troupeaux. Ce n'est que de