‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 127 sur 206 · CHAPITRE Vli · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vli

chose d'assez fort pour résister aux événements possibles. La colonisation militaire favorisera beaucoup, derrière elle, la colonisation civile. Ce que la première coûtera à l'État enrichira la seconde qui sera naturellement chargée de satisfaire aux besoins des jeunes colonies qui se créeront en avant d'elle.

Toutefois Bugeaud était loin d'être exclusif. Entrant dans les détails, il aborde avec autant d'à-propos que de justesse la question des grandes et petites concessions : .

Le gouverneur général ne repousse pas plus systématiquement les grandes concessions et les grands capitaux qu'il n'estexclusifpour la colonisation militaire. Voici sesdoctrines :

Il croit que quelques grandes propriétés, ou plutôt des moyennes propriétés, à côté d'un grand nombre de petites sont une chose utile; et ce qui le prouve, c'est que la force des choses a créé cette organisation, partout. La petite et la moyenne propriété s'entr'aident mutuellement; elles sont presque indispensables l'une à l'autre; et quand il s'agira de fonder la colonisation sur les terres où actuellement aucun Européen n'a pénétré, le gouverneur proposera de créer un petit nombre de propriétés de 4 ou 500 hectares ; un plus grand nombre de moyennes de 30 à 100, et enfin de nombreuses propriétés de 10 à 12 hectares, ce ,qui suffit pour la prospérité d'une famille travaillant avec ses propres bras.

Si donc le gouverneur général a présenté des obsen^ations contre les concessions de 1 ,000, 2,000 et jusqu'à 4 et 5,000 hectares, ce ne peut être par système. Il y a une autre cause fort simple ; c'est que la grande propriété est constituée, de longue main, dans des proportions plus que suffisantes sur les territoires civils.

En effet, dès le début de la conquête, les Européens firent de nombreuses et grandes acquisitions autour d'Alger et de Bônc. Nous connaissons dans le rayon d'Alger une foule de propriétés de 500 à 4,000 hectares. Il n'était donc pas besoin de fonder ce qui Tétait déjà. C'eût été même nuisible au but que l'on doit se proposer dans l'intérêt de TÉtat et de la colonie, à savoir de multiplier le plus possible la population sur une surface donnée, afin de créer la force qui doit conserver, dominer le pays.

Les grands propriétaires pourront-ils et voudront-ils créer sur leur propriété cette population de petits cultivateurs attachés au sol pour toujours^ par l'attrait de la propriété? Evidemment non, car, de leurs propres mains, ils renverseraient leur fortune. Us feront des fermiers ou des métayers clairsemés; en un mot, des prolétaires qui ne seront pas attachés au sol et qui s*en éloigneront aux premiers dangers, au premier mécontentement. Est-ce là ce qu'il faut à la Franco et à la colonie?

Une autre grande raison a conduit le gouverneur général à s'opposer aux grandes concessions; c*est que les terres manquaient pour faire la petite propriété, et que Ton a été obligé d'exproprier les trop grands propriétaires pour créer les villages qui ont formé la charpente de la colonisation. Ktait-il raisonnable et juste d'exproprier les trop grands propriétaires, pour en créer d'autres de même nature à côté ?

Le gouverneur général pense encore que si les capitaux sont nécessaires en colonisation, ce ne sont pas les grands capitalistes qui résoudront le problème.

Il croit aussi que les petits propriétaires apportent plus de capitaux sur une surface donnée que n'en pourront et voudront jamais appliquer les grands propriétaires. Us apportent, en outre, le capital de leurs bras et de leur force militante,

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que tous les capitaux du monde ne peuvent remplacer. [Momteur Algérien, 25 août iSio.)

Nous voici arrivés h Taiinre 1847, au moment où, faisant de ces idées de colonisation une question personnelle, le maréchal, comme nous Tavons vu, est déterminé à abandonner le gouvernement de l'Algérie, si 1(^ Parlement ne lui octroie point les njoyens de mellre en pratique ses doctrines.

Dans le courant de Tannée 1846, le maréchal avait fait disiribuer aux Chambres une brochure, sans nom (rauleur, intitulée : Quelques réflexions sur trois questions fondamentales de notre (établissement en Afrique. (Wl écrit reproduisait la plupart de ses idées, mais sans conclusion pratique. Il examinait les différents svsl{»mes de colonisation.

Pas d'extermination sans doute ; ce moyen est contraire à nos mœurs. Mais alors la spoliation et le refoulement dans le désert des Arabes est une œuvre tout aussi impossible !

Dans presque toutes les théories colonisatrices, on fait abstraction du peuple arabe. La tache d'hutte, le rêve dhommes distingués, s^installe, refoule ou spolie. La colonisation, comme la tache d*huile, selon eux, devra s'étendre tout doucement en chassant les Arabes. Mais alors il faudrait qu'une armée marchât toujours en avant de la tache d'huile, et quand cette tache aura trente lieues de diamètre, quelle armée faudra-t-ilpour garder la circonférence? Disonsle franchement, ce serait la guerre certaine, jusqu'à l'extermination du peuple indigène ou du peuple conquérant.

Il faudrait, pour opérer le refoulement [\), une armée de

(\) N'est-il pas glorieux pour la mémoire de notre maréchal de voir, après

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plus de cinq cent mille homme. Devant ces impossibilités, il faut donc se résigner à vivre avec les Indigènes, nous les assimiler, et enfin faire marcher de front la colonisation arabe avec la colonisation européenne.

de si longues années, sa thèse défendue par un de nos grands économistes dont les sages conseils, nous Tespérons, seront écoutés par nos gouvernants:

« Puisqu'on ne saurait songera refouler les Arabes, dit M. Leroy-Beaulieu, qu'il faut vivre avec eux, que leur race est loin de tendre à s'éteindre, qu'elle paraît, au contraire, prolifique, car, d'après les statistiques de l'état civil en 1880, il y aurait eu parmi les musulmans d'Algérie 68,107 naissances colhtre 61,434 décès, il convient d'avoir vis-à-vis d'eux une conduite prudente et équitable qui épargne à nos descendants les embarras qu'éprouvent lei Anglais en Irlande. Or c'est bien ime Irlande africaine que les députés, les sénateurs et le gouvernement général de l'Algérie, par aveuglement, par partialité ou par faiblesse^ proposent de substituer. Un projet est actuellement déposé devant les Chambres qui a pour objet d'employer un crédit de 50 millions de francs à l'achat, par voie d'expropriation, de 400,000 à 500,000 hectares de terres aux Arabes et à la constitution, sur les terres ainsi acquises, de centres européens. L'exécution de ce projet nous paraîtrait l'acte le plus préjudiciable à notre colonie. Si quelque ennemi de la France se proposait de nous affaiblir, de compromettre notre puissance en Afrique, il n'eût pu mieux faire que d'inventer et de faire appliquer un plan de ce genre. Le procédé est aussi brutal et violent qu'inutile ; la colonisation n'en éprouverait aucun avantage sérieux et la paix de l'Algérie en serait compromise pour toute une série de générations

« Doit-on continuer, généraliser et éten<lre ce singulier système d'expropriation? doit-on, au contraire, y renoncer complètement et immédiatement? L'équité, le bon sens, la politique, sont en faveur du dernier parti. Si nous voulons que nos 200,000 colons soient perdus au milieu d'une masse irréconciliable de 3 millions d'Arabes, si nous acceptons qu'à la première circonstance critique pour nous, tous les Indigènes se soulèvent, nous n'avons qu'à persévérer: nous sommes dans la bonne voie.

« Si l'abandon immédiat du système d'expropriation des Arabes est une nécessité de justice et de prévoyance politique, il est, d'autre part, indispensable de soumettre les Arabes à un régime administratif et politique qui soit plus empreint de bienveillance. On a substitué en Algérie le régime civil au régime militaire : le territoire dit de commandement, quoique encore vaste, ne renferme que la moindn» partit» des Indigènes; s'il s'étend sur une vingtaine de millions d'hectires de déserts ou de steppes, il ne contient plus que 400,000 à 500,000 âmes. Le territoire civil a une superficie de 11,184 hectares, soit la surface de près de vingt de nos départements français, avec une population de 2,800,000 habitants en chiffres ronds. » [De la colonisation de V Algérie : Revue des Deux Mondes, octobre 1882.)

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