CHAPITRE VIII
une harangue qui, certes, était énergique. Elle a été rapportée peu exactement par quelques journaux.
Les troupes étaient très démoralisées; on les avait tenues depuis soixante heures dans une altitude timide et môme honteuse devant Témeute, les pieds dans la boue, le sac au dos, laissant tranquillement insurrection attaquer les gardes municipaux, brûler les corps de garde, couper les arbres, briser les réverbères et haranguer les soldats.
Ceux-ci n'avaient reçu pour tous vivres que trois rations de biscuit qui étaient déjà consommées en entier. Ils n'avaient généralement que dix cartouches par homme; les bataillons les mieux fournis n'en avaient que vingt. Il n'y avait sur la place du Carrousel que trois caissons de cartouches; il n'y en avait pas du tout à l'École militaire, ni ailleurs dans Paris. Le seul approvisionnement se trouvait à Vinccnnes, et il ne consistait qu'en treize caissons. Pour faire arriver cette seule réserve, il fallait traverser toute l'insurrection et des milliers de barricades. Les chevaux de la cavalerie étaient éreintés et n'avaient pas d'avoine. Les cavaliers avaient été presque toujours maintenus à cheval.
Toutes les troupes détachées à la Bastille, à THôtel de Ville, sur les boulevards, au Panthéon, avaient reçu Tordre de se replier, au point du jour, autour des Tuileries. Je m'empressai de leur ordonner de rester fermes à leur poste en les assurant que des colonnes allaient se diriger de leur côté à l'aube du jour, et qu'alors on prendrait une offensive décidée.
J'employai le reste de la nuit à organiser mes colonnes et je ne laissai échapper aucune occasion de relever le moral de tous ceux ipii m'entouraient. Ce ne fut pas sans succès. Je voyais les physionomies, fort tristes au début, se ranimer graduellement à la suite de toutes les mesures que je prenais, de tous les ordres et instructions que je donnais. J'avais
autour de moi au moins cent cinquante officiers d*étatrmajor de Tarmée et de la Garde nationale ; une foule de généraux venaient m'offrir leurs services. Il y en avait trop : chacun voulant fixer mon allention el me faire des protestations, on mé faisait perdre un temps précieux. Ajoutez à cela que, tout à la fois, on m'apportait cent nouvelles et on me demandait cent ordres.
J'avais besoin de renseignements sur la Garde nationale. Jacqueminot était au lit très malade. On le trouva dans une petite chambre au quatrième étage. Il vint de très mauvaise humeur et m'offrit sa démission. « Il ne s'agit pas de cela, lui dis-je; dites-moi les dispositions prises vis-à-vis de la Garde nationale. » Je ne pus rien en tirer.
Le commandant de la division fut presque aussi muet, et je ne pus obtenir de renseignements que de son chef d'étatmajor, le colonel Rollin, qui se montra homme de cœur et d'intelligence. Enfin, au point du jour, à cinq heures el demie du matin, quatre colonnes partirent de la place du Carrousel, animées d'un bon esprit, mais mal pourvues de munitions pour soutenir une longue lutte. Les chefs de ces colonnes et bon nombre des officiers qui les composaient avaient reçu des instructions dans lesquelles j'indiquais rapidement la manière d'attaquer les barricades et les masses compactes, de pénétrer dans les maisons, etc. La confiance était sur tous les visages, et, comme je regardais la guerre comme bien engagée, je ne doutais pas que le combat ne commençât immédiatement.
L'une des colonnes se dirigeait sur l'Hôtel de Ville par le Palais-Royal, la Banque, et en traversant les rues Montmartre» Poissonnière, Saint-Denis, Saint-Martin, etc. La deuxième se rendait ù la Bastille par la rue Richelieu, la Bouric, le bas de la rue Montmartre et les Boulevards. La troisième devait