CHAPITRE VIII
manœuvrer à droite et à gauche diaprés les deux premières, afin d'empêcher les barricades de se former derrière elles. La quatrième se rendait au Panthéon pour renforcer le général Renaud, qui devait prendre le commandement de tout et qui avait mes instructions. Des gendarmes déguisés accompagnaient les colonnes, pour me remettre leurs rapports. Des colonnes de réserve furent organisées sur la place du Carrousel, sous les ordres du général Rulhières. A sept heures, j'appris officiellement que mes colonnes étaient arrivées aux points indiqués sans trouver aucune résistance. Les barricades n'avaient point été défendues, et on les avait assez renversées pour laisser passer Tartillerie.
La colonne du Boulevard, seule, ne s'était pas rendue à la Bastille, parce qu'elle avait rencontré, sur le boulevard Montmartre, une masse énorme. Le général qui la commandait me mandait : « Je suis en présence d'une foule énorme , mais mal armée. Elle n'est point offensive, elle se met à crier : Vive la Réforme! Vive la ligne ! A bas Guizot ! Que faut-il que je fasse ? » Je répondis : « Faites les sommations de se dissoudre, et si on n'obéit pas, emploj^ez la force et agissez comme je vous l'ai dit dans mes instructions. » J*ai su plus tard que mes ordres n'avaient pas été exécutés, et que ce général s'était conduit avec une grande faiblesse.
Vers sept heures et demie, une foule de bourgeois très bien mis, venant des divers points où se trouvait l'insurrection , accoururent vers moi, les larmes dans les yeux, pour me supplier de faire retirer les troupes, qui irritaient le peuple, et de laisser à la Garde nationale qui se réunissait le soin d'à paiscr l'émeute. Je cherchais à leur faire comprendre tout ce qu'il y avait de dangereux dans le conseil qu'ils me donnaient, lorsque MM. Thiers et Barrot vinrent m'apporter, de la part du Roi, Tordre de faire rentrer les troupes et de n'em-
3â0 LE MARÉCHAL BUGEAUD.
ployer que la Garde nationale, dont je n*avais encore vu que deux ou trois petits pelotons qui étaient sur la place du Carrousel. Je résistai d'abord aux ministres comme aux bourgeois (1); mais le duc de Nemours étant venu me récidiver Tordre de la part du Roi, je crus devoir ne pas assumer plus longtemps sur ma tète une pareille responsabilité. Je mis autour d'une table une douzaine d'officiers d'état-major, et je dictai Tordre de retraite à peu près en ces termes :
« Par ordre du Roi et des ministres, vous devez vous replier sur les Tuileries. Faites votre retraite avec une altitude imposante ; et si vous êtes attaqués, retournez-vous, prenez TofTensive, et agissez conformément î\ mes instructions de ce matin. »
Cet ordre fut porté sur les divers points par des ofûciers d'état-major de la Garde nationale et des bourgeois, qui s*en chargèrent officieusement avec un zèle qui ne me présageait rien de bon. C'est cette funeste démarche qui a tout perdu. Et voyez à quoi tiennent les plus grandes choses de ce monde ! Si, le matin, les barricades avaient été défendues, le combat était engagé, les choses se seraient passées tout différemment.
J'oubliais de vous dire qu'après avoir pris toutes mes dispositions militaires, je n'avais pas négligé, par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir, d'informer les populations de
(1) Un an environ après la procInm<ition de la République, le duc dlsljr aperçut dans un salon ofticiel, un soir de réception, ce même fabricant du quartior du Senti<»r qui, le 24 février, aux Tuileries, devant lui, M«' le duc de Nemours et M. Thiers, avait, par ses supplications arraché au prince et au président du Conseil le retrait des onlres du maréchal. — Bugeaud alla droit à lui, et, le prenant jKir le bras : •> Je vous reconnais, monsieur, lui di(-il; vous nous avez fait bien du mal. J*aui*ais dû, sans vous écouter, vous faire chas.ser de ni:i présence, et, sourd aux lamentations de tos bour^'oois de Paris et de votre Garde nationale, défendre mon Roi dans ses Tuileries et vous mitrailler tous sans merci. Louis- Philippe serait encore sur le trône et vous n)e porteriez aux nues à l'heure qu'il est. Maia que voulez-vous? J'étais harcelé, étourdi par un tas de poltrons et de courtisans. Ils m'avaient rendu imbécile comme eux. » (Danibl Stbrn.)
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ravùnemcnt de MM. Thiers et Barrot. Plus de deux cents afliches manuscrites, contenant une courte proclamation, avaient été portées dans les rues par des agents de police, des bourgeois, des militaires déguisés. Sur quelques points, la nouvelle était bien accueillie ; sur d'autres, on déchirait les affiches et on les foulait aux pieds.
Vers neuf heures, M. Thiers et M. Barrot revinrent me trouver et me présentèrent M. de Laraoricière, qui venait d'être nommé commandant de la Garde nationale. Je Taccueillis cordialement; oubliant mes griefs antérieurs. Il avait trouvé un uniforme de général citoyen, je m'empressai de l'envoyer dans les rues. « Puisque nous ne devons pas combattre, lui dis-je, employez votre popularité pour tâcher de ramener à la raison ces masses furieuses. »
Je dois dire qu'il remplit cette mission avec beaucoup de dévouement. Sur quelques points il réussit ; sur d'autres, il fut mal reçu et courut des dangers.
M. Thiers et M. Barrot se disposaient à montera cheval pour aller haranguer la multitude, lorsque le peintre Vernet arriva près de moi et me dit : « Retenez M. Thiers. Je viens de traverser l'insurrection : je l'ai trouvée furieuse contre lui, et je suis convaincu qu'on le couperait à petits morceaux. »
Je retins M. Thiers, malgré sa résistance, et M. Barrot seul fut présenté au peuple. Il éprouva à peu près le même sort que M. de Lamoricière. Il revint une demi -heure après et me dit: «M. Thiers n*est pluspossible,et moi je ne le suis guère. »> Puis il courut au château. Je ne revis plus les ministres. Lamoricière revint un peu plus tard : il n'était pas sans espérance de voir l'émeute se calmer. Il était alors environ dix heures du matin. Deux bataillons de la iO* légion, sous les ordres du colonel Lemercier, débouchèrent sur la place du (carrousel. C'était une bonne fortune : je courus au-devant