‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 147 sur 206 · CHAPITRE VIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIT

Le Roi se remit à écrire. J'entendais toujours les coups de fusil : je me précipitai dans la cour pour aller combattre avec la première troupe de bonne volonté. Mon cheval était à la porte : je l'enfourchai, et j'excitai tous les assistants à me suivre. Dans ce moment, M. Grémicux, qui descendait du château, me prit par la jambe, en me criant : « N'allez pas, maréchal, vous vous ferez tuer inutilement. Tout est fini. » Je me débarrassai de M. Crémieux, et je courus sur la place du Carrousel, bien décidé à prendre l'offensive. Mais, ô douleur et stupéfaction! je vis toutes les troupes qui avaient rompu par pelotons à droite et à gauche, et qui évacuaient la place du Carrousel par toutes les issues. Pendant que j'étais monté

lulions et qui brise les caractères. On était à une de ces heures suprêmes où les cœurs se révèlent dans leur nudité, où le masque du rang, du titre, de la dynastie, tombe des visages et laisse voir la nature souvent dégradée par lu peur. On entendait de loin à travers la rumeur de fa chambre les coups de feu retentissants déjà à l'extérieur de la cour du Louvre. Une ))alle siffla distinctement à Toreille exercée du maréchal; elle alla se perdre dans les toits. Le maréchal ne dit pas à ceux qui l'entouraient la sinistre KJgniHcation de ce bruit. Le palais des Rois pouvait devenir un champ de bataille. A ses yeux, c'était le moment de combattre et non de capituler. « Eh quoi! sire, dit-il au Koi, on ose vous conseiller d'abdiquer au milieu d'un combat? Ignore-t-on que c'est vous conseiller plus que la ruine : In honte? L'abdication dans le calme et dans la liberté de la délibération, c'est quelquefois le salut d'un empire et la sagesse d'un roi. L'abdication sous le feu ressemble toujours à une faiblesse ; et de plus, ajoutat-ii, cette faiblesse, que vos ennemis traduiraient en lâcheté, serait inutile en ce moment. Le combat est engagé, il n'y a aucun moyen d'aùnoncer cette abdication aux masses nombreuses qui se lèvent et dont un mot jeté des avant-postes ne saurait arrêter l'impulsion. Rétabliasez l'ordre d'abord et délibérez ensuite.

— Kh bien! dit le Roi, se levant à ses paroles et pressant de ses mains amies les mains du maréchal, vous 'me défendez donc d'abdiquer, vous?

— Oui, sire, reprit avec une respectueuse énergie le brave soldat, j'ose vous conseiller de ne pas céder, en ce moment du moins, à un avis qui ne sauvera rien et qui peut tout perdre. »

Le Roi parut rayonnant de joie en voyant son sentiment partagé et autoris • par la parole ferme et martiale de son général. « Maréchal, lui dit-il avec attendrissement et d'un ton suppliant, pardonnez-moi d'avoir brisé votre épée dans vos mains en vous retirant votre commandement pour le

326 LK MARKr.iiAL nr<iEAi:i>.

au château, le marérhal Piérard. je présume, leur avait donné Tordre de se rendre dans leurs casernes.

Il m'était impossible d'arrùter ce mouvement multiple; les tètes de colonne étaient déjù sur le quai ou dans les rues voisines. Je levai les mains au ciel, et je m'en fus escorté par un seul officier, le capitaine d'artillerie Fahar. Je suivis le quai du bord de Teau. En arrivant devant le palais do la Chambre, je trouvai les environs déserts et les grilles fermées, sans une sentinelle, sans gardiens, sans personne en un mot. Je crus d'autant plus que la Chambre n*était pas réunie, que j'avais aperçu une foule de députés aux Tuileries et autour. J'allais pourtant m'en informer, lorsqu'une bande

doniKM' à (îi'ianl. II ♦'•tait plus populaire t^uevous! — Siro. l'èpliqua Bug(>au<i, qu'il s.'iuvo Votro Majostr.ct je ne lui envie rien de votre c»>nfianceî »•

Le Roi ne so rapprochait plus de la tahle et paraissait renoncer à Tidée d'alMlication. f^es •rroupt'S de ses Cimseillers parurent consternc'S. Ils attachaient à celle iilci*, les uns l«Mir salut, les autres le eulut tle la royauté, rpielquo» uns do 8ecrèt«>s amhirions peut être. Tous du moins y voyaient une do ces solutions qui iniit ilivorsions d'un moment aux crises et qui soula^^oiit l'esprit du poids do lonj:ui*s incertitudes

Lt> <luc do Mont;tensier, tils du Koi, qui paraissait plus flomine encore que li>s autres |)ar l'impatience d'un denouenuMit , s'attacha de plus près à Sun pèn* pour l'en^^a^'er à se rasseoir et à siiriior. La Reine, seule dans ce tumulte et dnns cet. entraînement de conseils timides, consen'a la grandeur, le sanp-l'roiil et la re^tdufiou d'ept»use, de mère et de reine. Aprt's avoir comhattu, avec le man'chal I>up>aud. la pensée d'une abdication précipitée, elle céda à la pression de la fiHile : «die se relira dans reml)i*a!ture d'une fenêtre d'où elle contemplait le Roi. avec rindi<.''nation sur les lèvres et di» jrro-ises larmes «lans les yeux.

Le Roi remit son ahdicalion ;i s»'s ministn^s et r«'jr»i«:nit la Reine dans l'emhrasure du salon. Il n'ëtait plus roi, mais personne n'avait autorité lejrale p<»ur sai>ir le rèjrne. Le peujtle ne marchait di*ja plus nu conihat contre le Roi. mais contre l:i rnx.iuté. Ku un m«»t, il était trop tôt et trop tard.

Le maréchal Buir^'aud en lit oiicore ridxervntion respectueuse au Roi avant «le s'élcjiL'uer. -< Je le sais, maréchal, dit h» Roi. mais jo ne v«'ux pas que le san.L' coule plus lo:ij:teiups pour ma cause. '■ I^ Roi était hrave de sa personne, le mot n'était donc p.is un prf*ii>xte dont il couvrait t<a fu't«», ni une l:\chett>. Ce mot doit con^der l'exil et attendrir l'histoire.

i« t'eque Dieu approuve, les hommes ne doivent pas le flétrir. •»

Page 1