CHAPITRE VIII
Tout le monde a donc des droits égaux à tout ce qui est créé ou à créer.
Mais que vais-je vous dire là? Vous penserez que je vous prends pour un barbarç du Sahara, mais ne vous fâchez pas; cela vaut mieux que si je vous prenais pour un savant. Voyez où les lettres nous ont conduits à force de lumières et de civilisation ! Tous les jours, une partie de notre peuple commet dos infamies dont rougiraient les Touaregs. Deux mois après la Révolution, la populace d'Excideuil a lacéré, bafoué, pendant tout un jour, un beau portrait du Roi que j'avais fait donner à la ville, et sur le soir on Ta enchaîné et brûlé.
Nos colons de l'Algérie sont dans un délire fougueux de la République et des institutions qu'elle leur a octroyées. Ils croient qu'à présent tous les obstacles sont vaincus.
Los insensés ! attendons le revers de la médaille. Le général Cavaignac est rappelé ; est-ce pour devenir ministre de la guerre? Je le désire, mais il n'en a pas l'air. Je l'aimerais mieux pour ministre que beaucoup d'autres. Il serait bien étrange qu'on l'eût rappelé purement et simplement. C'est peut-être pour lui donner le commandement d'une armée? Savez-vous que nous commençons à tourner à la guerre. Pour mon compte, je n'en serais pas fâché; mais si j'avais voix au chapitre, je ne conseillerais pas cette folie. Nous pourrions y perdre ou notre nationalité ou la liberté; ce qui est certain, c'est que nous y achèverions notre ruine.
Adieu, mon cher Roches, présentez mes hommages à votre femme, mes compliments à votre beau-père et gardez pour vous toutes mes amitiés.
Maréchal Bugeaud.
Nous croyons devoir placer ici une lettre curieuse, (''crile par le maréchal h un habitant de Bordeaux,
348 LE MARÉCHAL BUGEAIJD.
M. Félix. Le bniil de la mort du maréchal ayant couru en province, après les journées du 24 février, M. Félix écrivit h la maréchale une lettre désespérée. Ce fut le maréchal qui se chargea de répondre lui-même en ces termes h M. Félix :
La Durantie, le 16 mars 1848.
Je suis on ne peut plus sensible, mon cher monsieur Félix, au vif inlérôt que vous me portez. L'expression de votre douleur et de celle de votre flls, en apprenant la nouvelle de ma mort, m'a ému jusqu'aux larmes.
Cet attachement touchant, je n'ai rien fait pour le mériter, directement du moins. Je ne puis donc l'attribuer qu'aux services que j'ai eu le bonheur de rendre au pays soit comme guerrier, soit comme agronome. Ces motifs de vos bons sentiments pour moi honorent votre patriotisme ; la reconnaissance des services rendus à la patrie n'est pas chose commune par le temps qui court. Que de gens se croient plus patriotes que moi, parce qu'ils ont chanté la Marseillaise et dansé une farandole en apprenant les nouvelles de Paris!
Vous avez bientôt appris que je n'étais pas mort. Je vous apprends maintenant que je n'ai pas même couru le danger d'ôtre tué. On ne s'est pas du tout battu où j'étais et l'on s'est fort peu battu ailleurs. D'illusion en illusion, on a toujours cru que des concessions apaiseraient l'émeute sans combat. Enfin l'on m'a retiré le commandement quelques instants avant l'abdication.
Je m'en suis retourné chez moi avec un seul officier, en traversant deux groupes d'émeutiers que j'ai harangués en faveur de la Régence.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne désirais pas la