CHAPITRE VIII
sera très agité, et il est à craindre qu'il ne s'y passe quelquesunes de ces scènes violentes dont est pleine l'histoire de cette malheureuse ville. Vous pouvez être assuré, Monsieur le maréchal, qu'aussitôt qu'il ne me restera plus d'inquiétudes sur les miens et que je les saurai embarqués pour rentrer dans leur pays, je ne perdrai pas une minute pour rallier la Durantie.
J'ai vu Fourichon à Paris, il était fort triste et ne voyait pas en rose l'avenir du pays. 11 ne prévoyait rien du sien propre et vivait, comme tout le monde, aujourd'hui en France, au jour le jour. Tout le monde, du reste, était aussi fort préoccupé à Paris, quoique la rue fût tranquille, des chances probables d'une manifestation violente qui serait dirigée contre l'Assemblée nationale.
Les journaux d'aujourd'hui nous ont appris qu'elle avait eu lieu et s'était terminée après l'arrestation de quelques-uns des énergumènes, d'une manière assez calme. La France a fait, il y trois mois, une révolution pour avoir une réforme électorale , elle a eu le suffrage universel, et la voilà qui tente une révolution contre lui I N'est-ce pas l'histoire de ces enfants ingouvernables qui demandent à grands cris lin peu de sucre, qui en obtiennent beaucoup et qui finissent par demander la lune î
Rivet persiste à ne pas m'écrire. Les lettres que je reçois d'Alger témoignent toujours des plus grandes inquiétudes pour l'avenir. Le général Gavaignac s'est fort amoindri pendant son court gouvernement. Voilà le général Ghangarnier qui y porte son habitude de manier les troupes avec sa volonté et son pouvoir de vaincre! Je crois qu'il aura quelquefois besoin de ces grandes qualités et de beaucoup 'd'autres, qu'il n'a peut-être pas au même degré.
J'ai appris que M"'' Feray était arrivée seule à Alger, avec une santé meilleure, et opposant un remarquable courage
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aux mille épreuves qu'elle a à traverser. Nous espérons qu'elle est aujourd'hui auprès de M"' la maréchale et nous vous prions d'offrir à ces dames l'expression de nos profondes et bien respectueuses sympathies (l).
Je suis avec respect, Monsieur le maréchal^ votre bien sincèrement dévoué
Sifjné :i, Thociiu.
La lettre ci-dossous adressée an maréchal par le général Bedeau prouve que déjà on commençait à songer au vainqueur d'Isly et que ses lieutcnaulâ d'Afrique tournaient vers lui les yeux comme vors le futur sauveur de Tordre et de la société :
Le général Bedeau au maréchal Bugeaud.
Paris, 10 mai ISiS.
Monsieur le Maréchal,
Vous connaissez les événements du 15 mai et TelTroyablc anarchie dans laquelle nous tombions sans Taction vigoureuse de la Garde nationale. Tous les jours encore, on nous menace d'une nouvelle attaque, à laquelle je ne crois pas beaucoup, parce que quelques-uns des principaux meneurs
(1) CeUe lotirc afTectucuse de l'ancien aide de camp nous amène à produire le portrait du iiiaréclial Bugeaud tract^ par le géaéral Trochu {r Armée f^'afiçaitc, Paris, 18(i7) :
« Comment ne pas bMncliner devant la sincérité de son patriotisme, la ferniett* fl«> son incomparable bon sens, ram])leur de ses vues, la richesse de son expérienoe, la simplicité veritabFement antique de ses habitudes et «le «a vie?
n De ces ^^randcs facultés naturellfs, la plus remarquable pent-étre était rintrépidit«* sin^rulièrc, srins apprêt cnmniH sans limites, qu*il montrait dans le péril... Il lui devait le précieux avantage de garder au milieu des drames les plus s.usi<>s:inls. u;i" sécurité d'observation, une solidité de
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ont été arrêtés, que les autres craignent de se compromettre davantage et veulent conserver à l'Assemblée et dans le Gouvernement une action qui leur serait refusée ; enfin parce que, chargé d'assurer l'indépendance ou la défense du Palais législatif, je tiens à prendre des précautions, mais cela ne nous fait plus marcher. Il y a méfiance de la part de l'Assemblée à l'égard du Pouvoir exécutif et jalousie de celui-là qui voudrait donner à l'Assemblée une confiance dont elle a déjà été assez mal payée. Ces questions vont se vider ces jours-ci : je crois que la Chambre ne voudra pas se dessaisir de sa puissance et la lutte continuera. Gomme en statique deux forces qui se contrarient s'annulent, nous devons donc nous attendre à un statu qnoy à des débats stériles qui fatigueront le pays. L'Assemblée, Monsieur le Maréchal, m'a fait l'honneur de me charger du commandement en chef des forces destinées à la protéger. J'ai accepté, c'était le devoir d'un bon citoyen, mais il est probable qu'avant peu de jours, je me démettrai de ces importantes fonctions , parce que j'excite trop la jalousie du Pouvoir exécutif, et que ce dernier me met à chaque instant des bâtons dans les roues. Si nous ne prenons pas la décision de confier à un commandant unique les troupes de Paris , la Garde nationale mobile, la Garde nationale sédentaire, qui, chacune, ont des chefs indépendants, nous arrivons à l'anarchie, et peut-être même à un mouvement général de la Garde
jugement qui lui permettaient d'analyser la situation et de prendre son parti avec un esprit inaccessible au trouble, d'une sagacité rare, et que le sentiment de la responsabilité même la plus lourde n'agita jamais.
« 11 était en état permanent de professorat militaire, propageant avec une infatigable activité, sans le moindre souci du rang ou de la qualité de ses auditeurs, ce qu'il appelait « les idées justes ». C'était tout un trésor de philosophie professionnelle, où des principes de guerre, fondés sur l'attentive observation de divers états de l'àme humaine et de l'esprit des troupes au milieu des périls, étaient affirmés par le récit émouvant de faits qui remontaient à la bataille d'Austerlitz et s'étendaient à toutes les luttes du premier Empire. »
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nationale dangereux pour le Pouvoir qu*elle méprise, pour la République qu'elle aime cependant, malgré les souffrances qui ont été et sont encore les suites de Tinstallation de ce gouvernement. Peut-être me prendrez-vous| pour une Cassandre moderne, je le souhaite. Je commence à vieillir, et on radote, dit-on, avec Tâge ; mais telles sont mes prévisions. Monsieur le Maréchal : Dieu veuille qu'elles ne se réalisent pas!
J*ai fait part î\ Négrier de votre bon souvenir ; il y est très sensible et me charge de vous présenter ses respects. Quant aux 900 fusils et aux cartouches qu'il aurait fait venir pour armer les Kepréscntanls et leur donner les moyens de résister, c'est un cimte. Tout le monde. Monsieur le Maréchal, n*a pas votre énergie, et ne sait pas aussi bien manier l'cpéc, la parole et la charrue.
Je vous remercie, Monsieur le Maréchal, des choses obligeantes que vous me dites. Je no pourrai oublier les campagnes que j'ai faites sous vos ordres, non plus que les bons rapports (jue nous avons eus et la constante bienveillance que m'a toujours montrée M°* la maréchale ; veuillez être mon interpivle auprès d'elle, faites-lui agréer mes respectueux hommages, et recevez vous-même l'assurance de mes sentiments bien dévoués.
SIgué : Beoeau.