CHAPITRE IX
ront se jeter sur la France comme des vautours. Nous n'oublierons pas alors notre vieille expérience d'Afrique et d'ailleurs. Ils ne valent pas nos Kabyles du Djurjura, que nous rossâmes si bien ensemble en descendant sur Bougie. Je voudrais pouvoir donner à tous les Français honnêtes rindignation que j'éprouve contre les hommes pervers ,
nouveau Sinal, des sophistes indiquent la route et leur parole est la colonne de feu. Il y a au fond de cette multitude immense une sorte de foi féroce à la jouissance prochaine des biens matériels qui peut se comparer, pour son ardeur, au religieux sentiment du peuple qui suivait Moïse. Au jour où l'on croira voir Chanaan, ce sera un formidable cri. La société n'aura pas trop de toutes ses forces, et j'entends par ses forces les diverses armées.
« Un homme avait prévu ces temps. Il est mort, et la France, depuis longues années, n'avait pas fait une telle perte. Le maréchal Bugeaud, dontjo m'honore d'avoir été l'ami, s'était voué avec un rare et intelligent courage au rôle futur que lui indiquaient les signes de guerre civile. — A l'ombre de ses châtaigniers, dans le pauvre pays de Périgord oii il avait donné la bêche en main, tant d'utiles exemples, il avait entrepris, au début de nos troubles, un hardi mouvement de réaction contre les anarchistes. Son haut renom de sage et de guerrier ralliait dej.-i, comme autour d'un centre, l'action de dix départements circonvoisins.
« J'ai conservé la précieuse lettre où il m'annonce que si les agitateurs parisiens s'opposent à l'installation de l'Assemblée constituante, il est décidé à quitter sa retraite et à marcher sur la turbulente capitale, avec cinq cent mille hommes prêts à rejoindre son drapeau. Il les eût commandés, j'en suis sûr, avant d'avoir parcouru cinquante lieues et plus d'un régiment l'eut suivi. Sa mâle parole, à la fois claire et pénétrante, son geste ferme et confiant, je ne sais quel mélange de force et de naïveté, faisaient du maréchal Bugeaud un des hommes les plus sympathiques à la foule.
<« Cette physionomie calme s'animait avec une merveilleuse promptitude, tant il savait jeter de charme et d'intérêt sur ses arides récits. Il fallait le voir, debout sur une grossière estrade, dominer de la voix une masse pressée de laboureurs, enseigner le grand art de la culture, dont il était un maitre et combattre, dans le piquant patois du pays, les mauvaises méthodes aussi bien que les mauvaises opinions.
'< Dieu s'était plu, d'ailleurs, à loger cette âme énergique et simple
dans un corps que rien n'ébranlait. Intempéries, fatigues, courses de chasse ou de guerre, rien n'avait prise sur sa robute santé. Sauf l'empereur Justinien qui ne dormait qu'une heure, je ne crois pas qu'un autre OU d'Adam ait jamais moins connu le besoin du sommeil. Ses mœurs rusti(iues, dont il riait parfois, répugnaient au luxe et aux élégances de la vie.
ignorants ou insen^és, qui se prétendent les régénéralours de la France.
En allendant. mon cher commandant, que nous ayons à manier Tépée, ce qu'à Dieu ne plaise, j'espère être bicnlôt à TAsscmblée nationale pour y défendre les principes sacrés qui maintiennent la société.
Je présente mes hommages à votre future, et à vous mon estime et mon attachement.
Maréchal Blgeaud duc d'Isly.
La lettre ci-dessous, adressée par Bugeaiid à sou ancien aide de camp le colonel L'Heureux, à peu près h la même date, contient également de précieux aveux :
Le maréchal Bugeaud au colonel L'Heureux (1).
La Durantie, 15 novembre 1848.
Je savais, mon cher L*Heureux, que vous vous étiez chau dément occupé do moi lors des dernières élections de la
Il eût eu le repos de Promus et eût émerveillé, comme lui, les messagers de la cour de Perse, lorsqu'ils rencoutrèrent l'empereur mangeant, sur l'herbe, uu reste de pois au lard, au milieu de ses légions conquérantes.
On se souvient dt} sa téméraire visite au camp d'Abdel -Kader, où, trouvant TEmir trop longtemps assis, il le souleva de sa forte main à la face de vingt mille Arabes indignés. La touche vigoureuse de ce caractère rossr)rtait, comme un frappant contraste, sur les nuances du tableau contemporain. ^
Aussi quel ascendant lorsqu'il se mit à parcourir la France et qu'il se rendit à l'armée de Lyon I Chaque pas lui donnait un fidèle, chaque parole un df>voué. Personne n'a gagné davantage à être connu. L'enrantine bonté d**. soldat prétait un indicible attrait au spectacle de son intérieur, au patriarcat de sa famille, aux causeries de son foyer. De proche en proche et par amendement nécessains les esprits étaient revenus sur son importance, ses qualités, son sincère patriotisme, en partant des injustices de {H'\2 jus(|U à la popularité de 1849.
(1) ("est à M. le comte E. de Rarthélemy, gendre du regretté général I/Heureux, (jue nous devons la communication dos intéressantes lettres Htdressées par le maréchal à son beau-père.
CHAPITKE IX. 389
Seine, et je ne doutais pas que vous n'en fissiez autant pour la candidature de la Présidence. Croyez donc à ma double reconnaissance, il faut nnêrae dire triple, puisque vous avez écrit à vos amis de la Charente-Inférieure. On me dit que ma candidature marchait assez bien. Je serais par trop évangéliquc, si j^avais eu Tintention, dans mon désistement, de recommander le général Cavaignac ; outre que je ne le crois pas l'homme des circonstances, j'ai personneHement un peu à me plaindre de lui. Sa conduite avec moi a été sans franchise, il serait trop long de vous raconter tous mes petits griefs. Je me borne à vous dire que ma femme lui a écrit deux fois en faveur d'un percepteur révoqué, et que Sa Grandeur n'a pas daigné lui répondre une ligne (1).
Je ne suis pas très content non plus de Lamoricière ni de Charon. Ma raison n'est pas entièrement satisfaite, à vrai dire, par le choix du prince Louis-Napoléon. C'est bien aventureux : toutefois je préfère cette solution à la domination de cet infâme National. '
Si le parti de Tordre ne s'était pas divisé en deux ou trois camps, je serais resté sur les rangs. Mais nous courions le danger de n'avoir qu'une grande minorité et de remettre la nomination entre les mains de l'Assemblée. C'était la consolidation du régime du National. Or, entre deux dangers, l'un certain, immédiat, et l'autre éventuel, je repousse d'abord le premier.
Je désire me loger aussi près que possible de la Chambre , ou bien au milieu des i", 2* et 3* légions. Je ne serais pas fâché non plus d'être dans le voisinage de la 1" division militaire, parce que là il y a toujours un petit noyau de troupes.
BUGEAUD
(1) Nous avons !a conviction que ces lettres ne furent jamais mises sous les yeux du général Cavaignac.
CHAPITIIE X
j/aRMÉK DKS ALPES
Le priuce Louis-Napoléon Président de la République (10 ilécembre 1848). Le maréclial Buj^eaud est nommé commanctant en chef de Tarmée de» Alpos. — Ordre du jour aux troupes. — Allocutions à Bourges et :i Lyon. — Voyage dans les villes du Midi (février-mai 1849j. — Correspondance avec la Maréchale, la comtesse Fera;, MM. Trochu^ Jamin. (! baron.
Ctî fut dans la séance du 20 décembre 1848 que lo prince Louis-Napoléon Bonaparte recul Tinvestitiire de SCS fondions de Prt'^sidenl de la République, des mains du Président de rA*seinblée législative, Arinaud Marrasl. — Le soir même, le nouveau ministère était composé (1). Par arrêté présidentiel du 20 décembre, le maréchal Bugeaud était nommé Commandant en chef de l'armée des Alpes, en remplacement du général Oudinot; le général (^hangarnier, par le même décret, réunissail h» commandement de la 1"" division militaire h celui de la (larde nationale du déparlement de la Seine et de la liarde nationale mobile.
Trois jours après, le 23 décembre, une grande
(1) Ia^ milli^ltère était ainsi réparti : Justice : M. Odilon Barrot. Affaires é(rnii^'<'rt>s: M. Drouyn de Lhuys. Inslructiou publique etcultes : M. de Falloux.Intérieur : M. Léon de Malleville. Agrieultureetcommerce: M. Dizio. Travaux publics: M. Ia'ou Faucber. Guerre : général Kulhières. Marine et colonies : M. de Traoy. Finances : M. IIip[)olyte Passy.