‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 180 sur 206 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

vous-môraes contre Tabus des circonstances atténuantes, abus qui énerve l'action de la justice et n'épargne les infracteurs de la loi qu'au détriment des bons citoyens et de la société tout entière.

On a, en France, la malheureuse habitude de ne point considérer un crime politique autrement, — passez-moi le mot, — que comme une plaisanterie. Le criminel politique triomphe, c'est un héros; il échoue, c'est un innocent, un martyr. Et cependant le crime particulier ne nuit qu'à un individu, tandis que le crime politique ébranle une nation entière (1).

Lo 6 février, le maréchal recevait h Bourges les officiers de la Garde nationale et de l'armée. Après les avoir remerciés de leur sympathie, il leur dit :

Vous le voyez, les factions n'ont pas renoncé à leurs coupables desseins ; elles espèrent s'emparer du pouvoir et imposer à la France leurs absurdes et coupables théories. Mais nous y mettrons bon ordre. 11 est impossible que tous les honnêtes gens, réunis dans la commune et patriotique pensée d'assurer le maintien des lois, ne triomphent pas de ces hommes pervers, qui veulent bouleverser la France.

Quant à moi, messieurs, je consacrerai toutes mes forces, toutes mes facultés et tout ce qui me reste de vie à défendre avec vous l'ordre social, non pas dans l'intérêt exclusif d'une classe privilégiée, mais, au contraire, dans l'intérêt de toutes,

des riches comme des pauvres des pauvres encore plus

que des riches. Les perturbations, en effet, qui arrêtent partout le travail, attaquent, à coup sur, le bien-être des riches,

(i) Ce discours fut Tobjet d'une interpellation de la gauche de r Assemblée. Le ministre prit la défense du Maréchal et obtint une majorité de 112 voix.

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mais ne leur enlèvent pas leurs moyens d^existcnrc ; tandis qu'elles frappent de tout leur poids sur les class»'s ouvrières qui, ne vivant que du travail journalier, manquent du ncressaire aussitôt (fue le travail est suspendu. Je crois donr déployer un vrai patriotisme en me dévouant tout entier :\ la cause de Tordre.

11 existe, messieurs, un revirement d opinion auquel j'applaudis, et, qui s^est répandu d'un bout de la France à Tautre. r/est que les départements ne doivent plus subir, à l'avenir, la tvrannie des factions de Paris. Non. nous ne devons j)lus supporter qu'une poignée de (Hatilinas, — et encore cotte comparaison leur fait-elle trop d'honneur, — nous ne devons pas supporter que ces quelques milliers d'hommes pervers ou éj^an^s imposent leurs volontés îi Timmense majorité du pays.

Moi, j'y suis résolu : si, par impossible, la République rouge venait î\ triompher, un seul jour, dans Paris, je me mettrais aussitôt h la tôte de tous ceux qui voudraient me suivre... pour aller défendre la société. Oui, messieurs, je l)artirais des premiers, dussé-j«» n'emmener avec moi que quatre hommes et un caporal, et je suis fermement convaincu (]uc de tous les points de la France de bons et courageux citoyens viendraient se serrer derrière moi.

J'espérais, messieurs, séjourner au milieu de vous, consîilérant votre ville comme un centre convenable pour diriger les mouveuïculs de l'armée des Alpes, en raison des cvenlualités actuelles. Toutefois le (jouvernement continue à fixiT innn (]uarlirr général à Lyon ; je lui obéis, et demain je partirai pour cette ville. Mais, de là, j'aurai toujours les yeux fixés sur I\iris: et s'il était nécessaire que j'y entrasse à la tète de l'armée des Alpes, à la tète des (iardes nationales de la province, espérons (|ue celte fois. Dieu aidant, Tordre y

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serait rétabli, non pour quelques moments, comme il est arrivé, mais pour toujours.

Je suis heureux et fier de vous voir réunis autour de moi, messieurs, et ce n'est pas, croyez-le bien, par un vain sentiment d'amour-propre, c'est parce que je puise dans votre présence et dans la sympathie avec laquelle vous accueillez mes paroles, la force dont je puis avoir besoin pour servir le pays comme j'entends le servir (i).

Le 8 février, le maréchal s'exprimait comme il suit en présence des autorités de Lyon :

Il y a bientôt deux ans que je suis éloigné de l'armée. Je

me retrouve avec bonheur au milieu d'elle. Permettez-moi de

comparer, sous ce rapport, ma situation à celle d'un père de

famille. C'est un titre auquel mon âge et mes quarante-six

ans de service me donnent quelque droit, et j'ai la confiance «

que vos cœurs la ratifieront.

Je ne sais, messieurs, si nous serons appelés à combattre ensemble au delà de nos frontières; je suis fermement assuré que, dans ce cas, vous sauriez répondre aux espérances du pays et rajeunir la gloire de son drapeau.

Mais cette perspective n'est pas la seule que doive envisager l'armée des Alpes. La situation du pays lui impose à l'intérieur des devoirs impérieux, sacrés, qu'elle a déjà su et qu'elle saura remplir encore. Celte tâche n'est pas moins glorieuse que l'autre. Assurer le maintien de la loi, défendre

(1) Ces paroles eurent un grand retentissement à Paris et ce défi jeté à la démagogie remplit de terreur les chefs républicains. — Il y aurait peut-être un rapj)rocliement à établir entre l'état de la France en 1819 et de la France en 1883. Mais quel général oserait, de nos jours, ten'r un tel langage et secouer la tyrannie des factions de Paris?

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la sociclc conlrc les mauvaii>cs passions qui la meDaccnl, opposer une rc:>istance invincible aux tentatives coupables qui amC^neraient la désorganisation et la décadence du pays; c'est par là qu'il faut commencer, c'est seulement ainsi que nous empêcherons la France de déchoir du rang qui lui appartient vis-à-vis de Télranger.

Les grandes armées semblent avoir aujourd'hui celte mission en Europe. Si Tempire d'Autriche échappe à une dissolution qui paraissait inévitable, c'est à son armée quMI le doit. Oui, la forte organisation, la discipline exacte, Tesprit militaire de l'armée autrichienne, en ont seuls arrêté la ruine. Gomment l'armée française, qui. elle, marche en communauté de sentiments avec la nation tout entière, failliraitelle à ce devoir éminemment patriotique?

Le manVhal, ajoute le Courrier de Lyon^ s'adressant ensuite plus particulièrement aux ofncicrs d*iiilanterie, leur a traeé (Kuik* manière précise les prinripes lt»s plus essentiels de la jruerre des rues qui ont paru impressionner vivement Tauditoire.

.Malgré les préoccupations de ces déplacements, de ces réceptions, de ces installations successives, la pensée du maréchal reste toujours fixée sur sa chère famille, sui* sou cher Péiigord. Il songe aussi aux élections prochainc^s, maintenant qu'il esl redevenu polilique militant.

Le maréchal IJugeatul à la duchesse d'/sly.

L}-on, 7 février 1849.

(ihérc amie, je suis arrivé hier à Lyon, et je reçois ta lettre du 1". Je con(;ois que le chUteau soit triste pour toi tant quo

tu seras seule, mais ma sœur et la tienne te tiendront compagnie assez agréablement.

Si les choses s'arrangent et que je sois un peu fixé, tu viendras près de moi, mais nous sommes en temps de crises. Dieu sait où nous serons et ce que nous ferons dans un mois I Si les élections ont lieu en mars ou en avril, je m'échapperai pour aller dans la Charente et revenir par le Périgord.

G. de Bussy m'écrit que tu as gardé un manuscrit; c'est sans doute le Traité de la Guerre des Rues, J'en serais bien fâché; je suis très décidé à le publier. Je l'ai d'ailleurs annoncé partout, je ne puis pas reculer. Envoie-le à de Bussy, si par malheur tu l'as encore.

A-t-on fumé nos gazons? Il faut envoyer à Pompadour la jument alezane et la jument de Gasson dans les premiers jours du mois de mars

Je vais recevoir les autorités civiles et militaires, j'ai des affaires par-dessus les oreilles

Que l'on travaille et que l'on fume les jeunes haies autour du château, surtout du côté du chemin.

Lyon, le 10 février 1849.

Chère amie, Taffluence autour de moi n'a pas cessé; c'est ce qui m'a empoché de t'écrire et de t'envoyer une lettre de Marie. 11 n'est pas une corporation, pas une réunion scientifique, littéraire, administrative ou de charité qui n'ait voulu se présenter chez moi en corps. Ce n'est pas encore fini; trois réunions sont annoncées pour demain. Aujourd'hui, je passe une grande revue. 11 y aura 16 bataillons, 3 régiments de cavalerie et i batteries.

Si les élections n'étaient pas si voisines, je te dirais de

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