‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 183 sur 206 · CHAPITRE X. 4H · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 4H

ne sera en bon rapport que dans trois ou quatre ans. Jusquelà, il faut presque les revenus pour réparer, construire et augmenter les bestiaux. Peut-être môme faudra-t-il six ans? Mais après, ce sera un joli séjour. Je vous dirige la chose aussi économiquement que possible. Je vous fournis encore cette année les graines de trèfle gratuitement. Pedro ne vous coûte que 200 francs. Point de cheval à lui fournir, ni manteau, harnais, chauffage, etc. Favard tient voire comptabilité en môme temps que la mienne. Tu vois que je fais du communisme à ton profit.

Il paraît que les petits verres que tu bois à ma santé produisent un merveilleux effet; car je ne me suis jamais mieux porté.

Le maréchal au lieulenanl-colonel Ferat/, à Tenès,

Lvon, le 4 avril 1849.

Mon cher Feray,

Il est certain qu'aux prochaines élections je serai porté par les départements suivants : Charente-Inférieure, Dordogne, Haute-Vienne, Rhône et Seine.

Je voudrais donc que vous prissiez, de concert avec nos amis, les mesures les plus sûres pour le faire connaître à l'armée d'Afrique, afin que les soldats de ces cinq départements sussent qu'ils peuvent voter pour moi. Je pense que Charon et Creny ne refuseront pas de vous aider. Or il n'y a pas de temps à perdre.

Vous lirez avec bonheur un excellent discours de M. Thiers sur les affaires d'Italie. Gomme il y a peloté ces grands politiques de la veille et de la Montagne! Barrot a été très bien aussi. Ma femme doit bientôt venir me rejoindre; mais elle fait venir Charles pour les vacances de Pâques. Ce coquin-là me la retiendra quelques jours.

412 LK MARÉCHAL BlT.EAn>.

La famille Gasson va bien. J*cspère que dans douze ou quinze jours nous serons tous réunis à Lyon. Que je serais heureux si vous pouviez y ôlreî 11 ne manquerait que Charles.

Savez-vous que Fourichon va commander la station do la mer du Sud?

Le maréchal Bugeand à la duchesse d'Jsly,

Lyon, le 7 avril 1849.

Chère amie, tu l'alarmés sans aucun motif. Je serai plus en sûreté fi la campagne qu'à Lyon. Je suis placé au milieu de mes cantonnements. J'aurai une garde, une police spéciale, et j'aurai peu d'occasions d'aller à Lyon.

Mes courses sont finies ou h peu près.

Tu as une messe tous les jours à ta porte. C'est dix fois mieux qu'à Lyon et ce n'est qu'à vingt minutes.

Le courrier part ; mille tendresses.

LyoQ, le 9 avril 1849.

La maison de campagne sera prête à te recevoir dimanche prochain ou lundi au plus tard; mais, dans tous les cas, la pourrais très bien t'y installer dimanche.

Tu arrives par le faubourg de Vaise; si c'est avant dimanche, rends-toi à l'hôtel de Provence, place Bellecour; si c'est dimanche ou après, il faut, en entrant dans le faubourg de Vaise, remonter la rive droite do la Saône jusqu'au pont en pierre que lu traverseras. Tu seras alors à sept ou huit minutes de la maison Jouve (la nôtre), qui est sur la rîvo gauche (i).

(1) I>a maréchale arriva à Lyon le 23 avril. Elle s'installa en effet dant la maison Jouve en face de rUe Harlje.

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Le maréchal Bug eaud à la comtesse Feray,

Lyon, le avril 18 i9.

Chère Bellonie,

J'ai reçu la lettre du tu ne dates jamais; c'est trop

commun! Je vois que tu avais reçu la mienne où je te pressais tant de venir. Tu dois comprendre combien j'ai été étonné et affligé de te voir mettre en doute ton voyage. Chère fille, il n'y a pas à hésiter ! Il faut venir et au plus vite.

La guerre en Europe se mitonne et peut-ôtrc môme avec l'Angleterre. Tu ne peux rester à Tcnès devant ces éventualités. Si je suis employé dans celle guerre, comme c'est probable, j'appellerai immédiatement ton mari. Il faut donc qu'il soit libre de tout souci, et pour l'ôtre il faut que tu sois ici. Que Feray ne perde pas une minute pour te mener à Alger, où il demandera un congé pour te conduire ici.

Lyon, le 20 avril 1840.

Je suis installé à la campagne. J'attends ta mère ce soir ou demain. Nous t'attendons, nous te désirons, et, si tu ne viens pas, ta mère ou ta sœur se rendra près de toi. Tu ne seras donc pas abandonnée, comme tu le dis.

Si tu viens, je tâcherai d'aller te recevoir à Marseille, si je suis prévenu à temps. Je verrais en môme temps les troupes que j'ai là.

Le même jour il écrivail à son fidèle officier d'ordonnance, M. L'Heureux, en ce moment à Paris :

Le maréchal Bugeaud au colonel L'Heureux,

Lyon, le 20 avril I8i9.

Nous avons eu pendant trois jours, à Lyon, quelques petits

414 LK MAKÉCIIAL m.'GKAUl».

rassemblements de tourbe escortant des soldats qui allaient recevoir gratis une distribution du Peuple souverain et du Républicain, dignes émules de nos plus mauvais journaux. On a laissé faire, le premier jour, fort sottement. Je me suis fâché et le second jour on a arrêté une douzaine de soldats et une quarantaine de coquins ((ui les escortaient et les applaudissaient. Le troisième jour, on a arrêté cinq à six soldats et une quinzaine de blouses déchirées. Hier, il n*y a rien eu du tout. Mais comme cela me paraît le prélude de quelque chose de plus sérieux, je me mets en marche et d^ici à deux jours je serai parfaitement prêt à les frapper s'ils bougent. Les socialistes ont séduit dans les sous-officiers quelques esprits faux et dans les soldats quelques-uns de ces mauvais sigets qu'on appelle des pratiques. Le reste est bon et ira bien.

Dans C(»s lelln^s inliines du inaréchaK on se rond romplo do la vie aj^iloe qu'il menait, do ses fréquents doplaoomoiils, do sos occupations, do sos réceptions inrossaules. Moins d'un an après la révolution de i848, Lyon était un milieu dan^^oroux pour riioninie auquel la presse républicaiuo persistait à attribuer si injustemont la responsabilité de la simulante répression delà ruo Transnonain.

l'ii journal roujre de Lyon, le Peuple Souverain, réédita, àToccasion môme de l'arrivée du commandaDt en oliof, les calomnies habituelles. Le maréchal ne ménagea pas cotte feuille. Dès le lendemain, il chargoail le l)c\t(mnior de Tordre des avocats de Lyon, M, Varhon,do porter plainte en diffamation. Huit jours ai)ros, lo tribuiud oorroctioimol, malgré Targument (rinrompétonoe opposé au nom du journal, coudamuait

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le gérant à un mois de prison, 1,000 fr. d'amende et 500 fr. de dommages-intérêts. Sur appel, le jugement était confirmé le 15 avril suivant.

Le maréchal n'hésitait pas à se monlrer partout en public. Au lendemain de son arrivée, il se rendait au cercle de la rue Bourbon; le 20 février, il allait voir jeter un pont sur le Rhône et rentrait par le faubourg populeux de la Croix-Rousse; le 5 mars, il visitait les fortifications de FOuest, au delà de Fourvières. A chacune de ces sorties, la population était plus nombreuse et témoignait plus d'enthousiasme. Dans les lettres citées plus haut, il constate que les cris de « Vive la République ! » devenaient de plus en plus rares.

Partout où il se croyait appelé par le devoir, il s'y portait. C'est ainsi qu'il assistait le 24 février 1810, avec son état-major, h la cathédrale Saint-Jean, à un service en Thonneur des victimes de la révolution du 24 février.

Ses excursions principales eurent pour étapes Snint-Ktienne (27 février), Bourgoin (20 mars), Voiron (21 mars), Grenoble (22 mars). Valence (24 mars). Villefranche (15 avril). Plus la localité était secondaire et plus chaleureux était Taccueil fait à sa personne, spécialemcMit de la part des populations rurales.

La rencontre d'un grand nombre d'anciens soldats des armées d'Espagne et des Alpes donna lieu à plusieurs épisodes touchants; mus en mentionnerons seulement deux :

Au cercle de Grenoble, le 24 mars, se trouvait le général Marchand, alors octogénaire. Le maréchal

il() LK MAUKCIIAL ltU(;KAi:i).

Ku^^eaud allant droit h lui, embrassa son vitMix caninrado : « .Messieurs, dit-il aux Daupliinois qui se pressaient en foule. Marchand était <léjà lieutenant général quand je n'étais encore que soldat sous ses ordres. »

A Villefranche, le [li avril, ([uelques officiers en retraite se prés(*ntèrent, revêtus de leui's vieux uniformes... L'und'eux, M. Perraud, lui rappela qu'ils avaient combattu ensemble au siège de L(»rida en Kspagne. « Jo commandais, dit M. Perraud. une des deux compagnies qui moidèrent les premières à Tassant ; vous commandiez Tautre. » Le maréchal, dont la mémoire el la présence d'esi)rit étaient rarement en défaut, répondit alors : « Vous avez eu une balle à la cuisse?» — M. Perraud confirma cette indication. « Eh bien, reprit le maréchal, vous avez été plus heureux que moi; je n'ai pas été blessé dans cette affaire. » Kt il tendit la main h son ancien cnmaradt*.

L'élection du prince Louis-Napoléon à la Présidence était loin d'avoir calmé li»s passions révolutionnaires, et Paris était encore, grAce aux chefs du parti démagogiqut», vn proie k Tagitalitui et h IVffervescence, suites inévihdiles du déchainement de toutes les convoitises el <le Inus les appétits. Le vieil ami du maréchal, M. Louis Veuillot, ayant publié dans sou journal la célèbitî satire intitulée l'Esclave VindeJ\ re(;ut de Lyon la lettre suivante (I) :

1, N«»us \oiions (!•' rt'liii» cos paj^fs flotpn'niPs vl iiuisivos pultlièe» «*n 1810 parle «:ianil «■crixalii. — Mlles nous semMent (l;ttof>s d'hier. Rien ilt* plus sai<>iss.iiit et (le plus e]>ique (|ue ee dialo^Mie surpris entre les statues animées ile> 'luih'ries. S/;//t7//'W/v cl VEsr/arr yi/nh'.r, La sec lie se passe, la nuit, ]ienii iiit les joiin)ee> de jiiiii. Le$ deux U(»iiiaius échangent leurs réflexions.

Le maréchal Bugeaud à M, Louis Veuillol.

Lyon, 7 avril 1849.

Mon cher Veuillot,

Si je suis un des derniers, je ne suis pas un des moins vifs à vous féliciter de cette haute et vigoureuse satire. J'ai été enchanté de votre dialogue et des moralités frappantes qui en jaillissent à chaque instant. Vous avez très nettement marqué le point de départ des révolutions modernes en les rattachant de plus près ou de plus loin à l'irréligion des philosophes, en montrant la folie de ces réformateurs qui ont éveillé des appétits impossibles à satisfaire et brisé tous les liens de résignation morale. Ces dogmes de la jouissance universelle, de la satisfaction physique illimitée, sont si absurdes, quand on y réfléchit sérieusement, que Ton se sent ému d'une pitié profonde et d'une tristesse sans bornes, à voir la nécessité rigoureuse où Ton se trouve de combattre pied à pied leur invasion dans des esprits cultivés. Quant aux prolétaires démoralisés, quant aux êtres vicieux qui formant la lie de la société et surtout de la société civilisée, ceux-là ont au service de leurs frénétiques désirs une logique terrible. Et c'est celle de Vindex; et Vindex l'élève flèrement au-dessus de toutes les barrières sociales dressées par la main des hommes, et l'on sent assez qu'il n'y en a qu'une, celle

Le Spartacus de Foyatier, jeune et gras, et qui semble être la personnification (lu parvenu du National^ agite un tronçon de chaînes et félicite Vindex de la révolution qui vient de briser leurs fers communs. L'esclave accroupi lui réplique, non sans logique, que si Spartacus et sa bande sont satisfaits, le sort des humbles comme lui a'est en rien modifié, et que, pour sa part, il coutinue à aiguiser son couperet, pour s'en servir au besoin contre les heureux et les repus du jour, quels qu'ils soient. — A ce moment, le rêveur des Tuileries est tiré de son hallucination par le bruit de la fusillade et par le cri sinistre de la sentinelle : « Citoyens ! prenez garde à vous ! »

T Ml. 27

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élevée par Dieu même, qui puisse arrôler les élans de colle sauvage révolte!

Je vous remercie, mon cher Veuillot, du plaisir que vous nravez procuré et des médilalions où vous m*avcz jclé par voire éloquent opuscule, et je ne puis que vous exhorter à continuer votre lutte vigoureuse contre la tourbe dos agitateurs intéressés qui se sont rués sur notre pauvre France comme sur une proie. A d'honorables ennemis il convient d'opposer répée ; ceux-là ne méritent que le fouet de la satire. Pourquoi faut-il que l'aveuglement des classes moyennes ail grandi ces pygmées jusqu'au rôle de fléaux publics! C'est en les démasquant comme vous faites, c'est en les réduisant à leurs vraies proportions qu'on rendra le calme à la France. Mais on ne la préservera d'une longue suite de déceptions, d'engouements et de secousses pareilles qu'en cou pan I le mal î\ sa racine, c'est-à-dire en régénérant l'éducation publi(iue. Immense et indispensable réforme qui ne portera ses fruits qu'avec le temps et dont, par cela môme, nos pouvoirs passagers se préoccupent moins qu'il ne faudrait.

Les écrivains tels que vous auraient une grande puissance pour dirigiT de ce côté les sollicitudes de l'opinion publique. Or, s'il m'appartenait de vous donner quelque indication, je signalerais aux coups de votre plume de fer, après IcslibrespenscMirs, les licencieux professeurs, empoisonneurs de la jeunesse, propagateurs de l'esprit de révolte et d'immoralité, depuis l'école de village jusqu'à la chaire de la Sorbonne. Adieu, mon cher Veuillot, mille amitiés.

Iaù aussi, b' maréchal nr pouvait résister au plaisir (rexprirner ses idées et «h» 1rs propajrer. Celle fois nous lo retrouvons autour el roconiiiiandant son œuvro à son confriTO Veuillot.

CHAPITKE X. 419

Lyon, 12 avril 1849.

Mon cher Veuillot,

Je me permets aussi de publier un petit livre qui sera

intitulé : Veillées d'une chaumihe de la Vendée, pour essayer de rendre populaires les vérités contraires aux socialistes.

25 avril.

Je n'ai pas besoin de vous demander de rendre compte

des Veillées; mais je voudrais que vous fissiez mieux, que vous les donnassiez en feuilleton. J'adresse le volume à la rue de Poitiers, qui, je l'espère, le fera tirer au moins à 50,000 exemplaires.

Durant colto année 1849 dont il devait à peine voir écouler la première moilié, le maréchal, rappelé subitement à la vie politique et militaire, obligé d'organiser un commandement important dans un milieu révolutionnaire, sut conquérir celle lionnele et saine popularité qu'imposait sa nature loyale à tous ceux qui rapprochaient.

Séparé de sa chère famille, il pensait toujours à elle, avant loul et en dépit des soucis des affaires. Il songeait aussi à ses cultures en même temps qu'à la défense sociale. Enfin, il n'oubliait pas davantage la grande, œuvre de sa vie, la conquête el la colonisation de l'Algérie. L'immense intérêt qu'il y portait se manifeste dans la lettre suivante, qu'il adressa à son successeur, le lieutenant général Charon. Ce document, écrit quelques jours avant sa mort, est bien digne de

420 I>: 3IAHÉCHAL DLMiKAUD.

clfHM» l(»s ril«ilioijs empriintros h la correspoinlaiico (\u nuwOiih'iXl Bug<»aud d'Isly. (l'esl en qiu'lqui» sorte son leslanienl alf;('»rien.

Le maréchal Ihajeaud au général Charon, gouveitieur général

de l'Algérie,

Paris, le 5 juin i8i9.

Mon cher gouverneur,

Fcrav m'a remis votre lettre du 2i mai, et, comme vous le ' présumiez, elle m'a fait grand plaisir. Mais elle m\a aussi attristé par la peinture de tous vos embarras. Je les jugeais déjà avant de vous avoir lu : je sais combien, dans les bureaux de la Guerre, de môme que dans la société, on a d'idées fausses sur l'administration de l'Algérie.

('ependant on proche aujourd'hui assez généralement pour la décentralisation administrative en France; elle est bien plus urgente encore pour l'Algérie. 11 faudrait que le gouverneur eût de grands pouvoirs, presque tous les pouvoirs, sauf h rendre conipte au ministre responsable, afin que celui-ci pût arn^ter uik gouverneur qui ferait des choses exorbitantes et qu'il fût toujours à mùme de faire connaître au pouvoir législatif rélat des choses. Au lieu de cela, on veut tout décider ù Paris, mOme les plus minimes détails. II en résulte une grande complication dans les rouages, une grande multiplication d'écritures, une augmentation de fonctionnaires, c'est-à-dire beaucoup plus de dépense et de travail pour faire plus mal. (hi veut, aussi, tout conformer en Algérie aux idées civiles et politiques (fui tourmentent la France, tandis que la force des choses exigerait que l'Afrique restât longtemps mi-

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