CHAPITRE X
litaire. Celle aberralion de jugement est assez générale ; je crains fort qu'elle ne se guérisse que par une catastrophe des villages civils.
A propos de ceux-là, toutes les lettres qui m'arrivent m'apprennent que cette colonisation est aussi détestable que je le prévoyais, et je vous avoue que j'étais étonné chaque fois que je lisais dans les journaux d'Alger, et môme dans le Moniteur^ des rapports favorables. Permettez-moi de vous dire qu'à mon avis c'est un mauvais service à rendre au pays que de lui faire illusion sur ce point. 11 faudrait, au contraire, exposer les choses telles qu'elles sont, aQn de guérir les esprits et de les amener à des idées plus vraies sur la colonisation. Je crois utile de vous transcrire le passage d'une lettre du 25 mai, écrite d'Alger par un homme de sens :
« Ce qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est que TAlgérie oublie ses misères pour ne s'occuper que de politiquaille. Il n'y a pas une ombre de commerce, une ombre d'industrie, une ombre d'agriculture. La crise a emporté toutes les forlunes. La faillite a fermé toutes les boutiques. Nous n'avons ni bras ni argent. Les vieux colons meurent de faim, les nouveaux boivent et mangent aux frais et à la santé de la République. Quant à faire des sillons, c'est autre chose! Us aiment bien mieux faire des clubs. Vous verrez qu'un de ces jours, ils feront des journaux (i)! Le tout est composé de peintres d'histoire, de fabricants de guitares, d'artistes de toutes sortes; d'agriculteurs, point! En revanche, beaucoup de socialistes de toutes nuances, c'est-à-dire des gaillards
(1) Le maréchal ne pensait pas être si bon prophète en parlant des clubs et journaux que la paresse, l'envie, les mauvaises passions des colons véreux devaient faire naître en Algérie. C'est surtout depuis la chute de l'Krapire et la révolution du 4 Septembre 1870 que la presse radicale algérienne n pris son essor. Il n'est point de sottises, de honteuses folies aux-
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qui aiment prodifçicusement î\ ne rien faire. Les colonies agricoles sont d'affreuses et de pitoyables plaisanteries. On fait là-dessus de superbes rapports dont pas le plus petit mot n'est vrai. Les colons passent leur vie à fumer, à parler politique, à courtiser les femmes de leurs voisins! On leur bâtit des maisons, on leur défriche le terrain, on leur sème leur blé et leur orge. A peine ont-ils le courage de ratisser un peu leur jardin. Ils ne cultivent guère que de la salade, qu'ils paraissent affectionner particulièrement. Ce sont, en un mot, d'heureux mortels ! Et encore y en a-t-il beaucoup qui ne sont pas satisfaits, car ils désertent en masse, aimant mieux sans doute élever des barricades à Paris que des maisons en Afrique. »
Dans la môme lettre, on dit que le socialisme a fait des progrès déplorables dans les. rangs de l'armée ; que les sonsofflciers et les soldats vont ouvertement dans les banquets socialistes ; que les officiers ferment les yeux là-dessus; que, quand on leur en parle, ils rient ou haussent les épaules, en se moquant.
Je sais qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'arrôter le socialisme par des moyens disciplinaires, que quelquefois même ces moyens produisent un effet contraire au but. Toutefois on peut atténuer le mal, pent-tUre même le détruire, par de bonnes publications qui seraient habilement répandues dans les rangs, dans les corps de garde, dans les lieux publit s. A cet égard, je vous recommande la petite brochure que je vous ai envoyée (Veillées d'une Chauniihe), Je vous engage très fort à presser une librairie d'en faire une
quellos n<' .se s(ii(>iit livivs à cctt** époque les coryphées du rnilicalisnie alprri**!!. l'n lioniiiio «le rare èner{,'ic et de jjrrande Vtilour, le docteur Anièd»»e Maurin, un dos seuls Alj:i''rieiis jiatriotes que noui ayons connusc, a ('crit sur eetie perioile révolutionnaire de la Conunune al|^t*rieDne des pajres remarquables. (L'Humoriste, 1 vol. in-8.)
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édition nombreuse, dont on expédierait une fraction dans tous les lieux occupés des trois provinces.
Je vais parler au ministre de la guerre de la nécessité qu'il y aurait à donner quelques récompenses de croix à l'armée d'Afrique. Mais j'ai à lui faire, à peu près, la môme demande pour l'armée des Alpes, qui n'a rien rççu extraordinairement depuis plus d'un an qu'elle est constituée. Elle a pourtant beaucoup agi pour apaiser les troubles.
S'il était besoin, mon cher général, de vous exhorter à la patience, au courage, je le ferais; car je comprends tout ce que votre position a de fâcheux. Mais je sais que vous êtes doué de ces qualités essentielles de l'homme de guerre et de l'administrateur, et je suis tranquille.
J'aime beaucoup qu'on vous dise que vous allez chercher la guerre ! C'est toujours la môme intelligence des nécessités de la domination. Si vous n'alliez pas la chercher en germe, elle viendrait bientôt vous chercher en géant. On m'a dit cinq cents fois la même chose qu'à vous : je vois qu'on n'est pas devenu plus sensé. Vous n'avez d'autre moyen devons maintenir qu'en étouffant la révolte aussitôt qu'elle apparaît ; c'est le seul moyen de conserver cette puissance morale qui domine encore les peuples. Négligez-le et avant peu vous aurez une insurrection générale qui emportera votre semblant de colonisation. Il est déplorable que les affaires arabes soient entre les mains d'esprits faux ou inexpérimentés dans cette besogne. La commission de législation d'Algérie n'est pas plus forte, et, comme elle est composée de 60 ou 80 membres, dont très peu sont aptes à la chose, c'est du bavardage, rien de plus! Pauvre Algérie I comme tu as fait déraisonner ! Mais on ne raisonne pas mieux sur la France. Pauvre pays ! pauvre nation !
Adieu, mon cher général; croyez à mes sentiments bien
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dévoués et aux vœux que je fais pour que les difficultés que vous avez devant vous s'aplanissent comme celles qui se dressent devant nous.
Maréchal B. d'Isly.
P, S, — J'ai été sur le point d'entrer au cabinetou d'en former un tout seul. Parla faute de certains hommes politiques, le pouvoir est tombé dans les mains de ceux qu'on appelle le tiers parti, que je croyais détruit par la révolution de Février. II paraît que les esprits incertains, méticuleux, qui ménagent les méchants plus que les bons, ne se corrigent pas par les révolutions et les périls qui menacent la société.