‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 190 sur 206 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

faut des combats et des années. Parmi nos vieux généraux, acteurs illustres des guerres de TEmpire où sa jeunesse s'est glorieusement passée, aucun n'a plus sa vigueur; parmi les jeunes, aucun n'a son expérience et son autorité.

Tous le connaissaient, tous l'avaient vu à l'œuvre et l'admiraient, parce que tous l'aimaient ; aucun ne lui eût désobéi. Il n'est pas un officier général dans l'armée française, pas un qui n'eût en son génie militaire la confiance la plus profonde. Et, quant aux soldats, ils l'appelaient leur père, et ils avaient raison. Au jour de la première bataille, rien ne remplacera la foi dont les animait cette tête blanchie dans les périls, cette renommée qu'aucun revers n'avait atteinte, ce cœur plein de tendresse pour eux.

Et nous qui l'avons connu, nous qui cent fois et mille fois l'avons entendu parler avec tant de bon sens et de patriotisme des maux de la France ; nous qui savons quelles étaient la puissance et l'étendue de son dévouement, nous disons que la société civile perd encore plus que l'armée. 11 pouvait quelque chose déplus grand, de plus précieux pour la France que de gagner des batailles contre l'ennemi du dehors; il pouvait empùcher les Français de se déchirer entre eux. C'était le rôve de ses derniers jours : inspirer la paix et cependant ne pas tirer l'épée. Hélas! comment ne pas se troubler en le voyant mourir? Comment ne point voir dans cette mort inattendue une de nos dernières ressources emportée, une de nos dernières espérances anéantie?

Ainsi Dieu frappe et brise les liens qui semblaient nous retenir encore sur la pente de l'abtme ; ainsi ces forces morales et matérielles de l'ordre social disparaissent de jour en jour. En moins de deux ans, la société française aura vu se renouveler en quelque sorte le personnel tout entier de ceux qui ont une action sur ses destinées. Elle est attaquée

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par (les ennemis qu'elle ne connaissait point, et si elle trouve un défenseur, il sera nouveau comme ceux qu'il devra vaincre.

Que Dieu fasse justice ou miséricorde, il se manifestera par un miracle aux yeux de celle société naguère si flère de sa force; il suscitera du néant ses bourreaux ou ses sauveurs.

Dieu ne m'a pas jugé digne de rester ici-bas pour vous aider ^ a dit le maréchal Bugeaud au Président de la République. La France ne ratifiera pas cette humble et noble parole. Elle sait que le vainqueur dlsly était digne de la défendre. Elle connaît les services qu'il lui a rendus ; elle sera, nous Tcspérons, unanime à le prouver maintenant que les clameurs ingrates et sauvages qui bourdonnaient autour de ce glorieux nom, n'ayant plus de prétexte, vont s'éteindre.

En sept années, à force de cour<ige et de persévérance, le maréchal Bugeaud a conquis TAlgérie. Lorsqu'il fut nommé gouverneur général, nos possessions se bornaient h quelques villes où nos soldats captifs étaient dominés par la fièvre et la faim. Ce (|u'on appelait alors le territoire franrais n'était qu'un hôpital dans une prison. Le maréchal nous a laissé un royaume plus vaste et plus soumis que les Turcs ne l'avaient jamais possédé. Ce royaume, créé par ses armes, est défendu par ses traditions.

On écrira un jour cette histoire. Si l'historien est digne du sujet, la postérité n'aura pas assez d'éloges pour Thomme qui a su accomplir en si peu d'années un si grand ouvrage. Quel que soit le mépris qu'inspire à nos descendants le temps où nous sommes, ils s'étonneront des injures et de l'impopularité que cet homme a subies.

Quelle honte, grand Dieu ! le maréchal est mort frappé en ({uelque sorte d'ostracisme. Le département qu'il habitait et dont il était le plus ardent bienfaiteur en môme temps que

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