‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 191 sur 206 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

le plus utile citoyen, lui a préféré aux dernières élections des hommes dont pas un n'a même Thonneur d'avoir un nom dans cette foule qui se rue avec une fureur ignorante à Tassaut de l'ordre social.

Rien n'excusera cette monstrueuse aberration. Les qualités privées de M. le maréchal Bugeaud étaient au niveau de son courage et de ses talents. Il avait le cœur aussi droit que l'esprit, l'âme pleine de bonne foi et de générosité. Peu d'hommes ont fait plus d'ingrats, ont moins voulu croire à l'ingratitude; forcés d'y croire, en ont moins tenu compte. Il faut dire tout de suite pour l'honneur de la nature humaine qu'il rencontra aussi dans sa longue carrière des cœurs dignes du sien. On peut voir et recueillir partout les témoignages de la douleur publique. L'affliction et les regrets de ceux qui l'ont particulièrement connu ne se peuvent exprimer.

Sa mort a été chrétienne. Dieu n'a pas oublié que le vaillant soldat avait travaillé à agrandir l'empire de la croix; il n'a pas oublié surtout les œuvres de charité dont il s'était toujours montré prodigue, et il l'a prévenu de toutes les grâces qu'il accorde à ceux qu'il veut récompenser et bénir. Calme comme en un jour de bataille, le vieux guerrier a vu s'avancer d'un œil ferme le dernier ennemi dont il dût triompher. 11 a reçu avec la foi et la simplicité d'un enfant les secours de la religion, et c'est après avoir suivi avec toute la liberté de son esprit les prières du mourant qu'il a rendu à Dieu une âme puriûée par le sacrement de la pénitence. Spectacle auguste dont ceux qui l'ont vu ne parlent pas sans pleurer; consolation suprême et la seule que puissent sentir les cœurs dévoués que le malheur public atteint plus particulièrement. Le maréchal adorait sa famille. La plus grande de ses douleurs a été de n'avoir auprès de lui ni sa femme ni ses enfants. On a pu le deviner, il n'en a point parlé. Aucun

438 LE MARÉCHAL BUGEATTO.

(le ces noms chéris n*a passé de son cœur jusqifà ses lèvres. II craignait de faiblir on les prononçant. Seulement on le voyait parfois lever les yeux et les mains au ciel, un soupir aussitôt étouffé s*échappait de sa poitrine, et une ombre de tristesse voilait son mâle visage, sur lequel ni la vie ni la mort n'ont pu faire passer un moment Texpression de Tcffroi.

Parmi les nombreuses lettres el t/^moigna^es de condoléance qui de toutes parts furent adressés h la famille et h l'entourage du maréchal, nous n'en citerons qu'un seul : c'est la lettre que W le duc d'Aumale adressa de l'exil, le lendemain même de la mort, au colonel L'Meureux, le plus intime parmi les officiers qui assistaient aux derniers moments.

s. A, R. le duc d'Aumale au colonel L'Heureux,

Saiot-Léonard, 12 juin 1849.

Mon cher colonel,

J'apprends à Tinstant le coup affreux qui vient d'enlever à la France un do ses plus illustres enfants, à l'armée son plus valeureux chef, à Tordre son plus courageux défenseur. Il est à peine permis, en présence d'un semblable malheur, de mêler un regret personnel à la douleur publique. Mais, vous le Scivez, j'étais bien vivement, depuis de longues années, attaché au maréchal, et je n'ai pu m'empêcher de vous exprimer tout ce que j*éprouve. Si quelque chose pouvait nous faire sentir cruellement la douleur de Tezil, c*est de n'avoir pu serrer encore une fois la main à mon vieux général.

Soyez assez bon, mon cher colonel, pour exprimer à

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