CHAPITRE XI
gnagcs des soins dont il avait entouré son maître. Ma mère le remerciait avec effusion ; il fut embarrassé, un rire convulsif donnait à sa figure une expression satanique, ma sœur en fut frappée comme moi. La même expression, le môme rire forcé, fébrile, se reproduisaient chaque fois qu'il nous entendait parler de mon père
L'oraison funèbre du député Bugeaud, prononcée à l'Assemblée nationale, au début de la séance du H juin, par le président Dupin, fut courte, mais ce laconisme portait en lui-même son éloquence, et ces quatre lignes valaient un discours :
Le citoyen président. — Messieurs, j'ai la douleur d'annoncer à TAssemblée la mort de M. le maréchal Bugeaud. Cette perte sera vivement sentie par toute la France. Le maréchal était tout à la fois un grand capitaine et un grand citoyen! [Vive approbation.) Je vais tirer au sort la députation qui devra assister à ses obsèques.
Plusieurs membres. — Nous irons tous.
Les funérailles solennelles eurent lieu, le 19 juin, aux Invalides, en présence du Prince-Président, suivi d'un nombreux état-major. Le cercueil était, depuis le H juin, dans les caveaux de l'église, où il avait été transporté pendant la nuit (1).
(1) Copie (Tun procès-verbal renferme dans un étui de fer qui a été déposé dans le cercueil du maréchal Bugeaud :
Ce jourd'huy, onze juin mil huit cent quarante-neuf, les restes mortels du maréchal Bugeaud, duc d'Isly, ont été déposés dans son cercueil en présence des personnes ci-après désignées :
Son gendre, le colonel Feray ; ses compagnons d'armes, les généraux Bedeau, Cavaignac, de Bar, Baraguay d'Hilliers, Tartas, le colonel L'Heureux, son ancien interprète Léon Roches, ses amis le comte Vigier, Genty,
442 LE MARÉCHAL BCGEAUD.
Les coins du poêle étaient lenus par le vice-président de la République, Boulay (de la Meurthe); le maréchal Molitor, grand chancelier de la Légion d'honneur; le général Changarnier, commandant en chef de Tarmée de Paris, et le général Rulhières, ministre de la guerre. Le président du (Conseil et le président de l'Assemblée étaient présents; presque tous les représentants, revêtus de leurs insignes tricolores, s'étaient réunis h la grande députation.
de Bussy, Piiiotcau, Maf^^ue et Blain des Cormiers. (Ses aides de camp Trochu et Saget étaient allés porter la triste nouvelle de sa mort à sa feuve et à ses eufanti».)
Thomas-Robert Bugeaud de la Picoonerie, né à Limoges, le 15 octobre 1784.
Soldat au mois de janvier 1804.
Caporal 2 décembre 1805 à la l>ataille (rAusterlitz.
Sergent en 180G.
Sous-lieutenant au 64e de ligne.
Lieutenant au même régiment.
Capitaine au 116<^.
Chef de liataillon au 114« de ligne.
Colonel au 14» de ligne, décembre 181.'1.
Maréchal de camp, janvier 1831.
Lieutenant général, juillet 1836.
Gouverneur général de TAlgérie, janvier 1841.
Maréchal de France, 6 août 1843.
Duc d'Isly, septembre 1844.
A fait toutes les campagnes de TËmpire depuis 1804 ju8qu*H la chute de l'empereur Nai>oléon.
AgricultiMir de 1815 à 1830.
Commandant supérieui- de la province d'Oran pendant les années 1836 et 1837.
Gouverneur gt'uéral de l'Algérie depuis janvier 1841 jusqu*en novembre 1847.
Il assura la dominaiion de la France en Algérie.
Commandant eu chef de l'armée des Alpes, il vient à Paris pour siéger à la Chambre des députés;
11 y meurt le 10 juin 1849, enlevé par le choléra.
Ont signé :
Les personnes ci-dessus nommées.
ChAPITRK Xî. 443
Les maréchaux de France, tous les officiers généraux présents à Paris, une foule d'officiers de tous grades s'étaient empressés de rendre au défunt les derniers honneurs. Le général Cavaignac, retenu au chevet de sa mère mourante, seul manquait. La famille du maréchal était représenté par son gendre, M. Feray, qui portait le costume de colonel de spahis. Après le service, le cercueil fut ramené dans la cour des Invalides devant la statue de Napoléon V\ Lorsque les troupes eurent défilé devant le cercueil, le comte Mole, au milieu d'un profond silence, prononça le discours suivant :
Messieurs,
La religion seule, peut-être, devrait, dans ce saint lieu, se rendre l'interprète de la douleur publique. Elle y garde les cendres du grand homme qui, après avoir vaincu TEurope coalisée contre la France, revint la délivrer de ranarchie. Le maréchal Bugeaud avait commencé dans les armées de Napoléon sa carrière, il s'était formé à son école. Il appartenait à celle génération enthousiaste de la gloire de nos armées et pleine d'horreur pour ces sinistres années qui avaient épouvanté sa jeunesse et pesé sur son berceau. Né guerrier, doué de ce merveilleux instinct qui fait les grands capitaines, il avait aussi toutes les aptitudes de l'homme politique et surtout ce courage, ces vertus civiques qui l'ont rendu le défenseur le plus puissant et le plus habile de la cause de Tordre, de la civilisation, de la liberté. Je laisserai Tun de ses dignes compagnons d'armes, l'un de ceux dont je l'ai entendu si souvent mêler le nom à ses récits, vous parler de celte Afrique, théâtre immortel de ses exploits.
444 LK MARÉCHAL BUGRAUD.
Mais qu*il me soit permis, h moi, qu'une communaulé de sentiments, de devoirs et d'efforts a rapproché du maréchal Bugeaud depuis vingt ans,de révéler en peu de mots Thomme lui-même et pour ainsi dire tout ce qu'apprend la pratique d'une longue amitié. Je ne le ferai pas sans redoubler les regrets de ceux qui m'écoutent. Non, ils ne savent pas encore ce qu'ils ont perdu, tout ce que l'impitoyable mort vient d'enlever h la patrie î La Providence avait réuni dans celui que nous pleurons ce qui pouvait nous le rendre plus cher et plus précieux.
Aimé du pauvre et du soldat, la bonté de son cœur égalait la fermeté de son âme. Esprit vigoureux et flexible, naïf et droit, ne ressemblant qu'à lui-môme, quoique applicable à tout; laboureur ou soldat, les intelligences les plus hautes se sentaient captivées par ses entretiens. Le dévouement à la patrie a dominé toute sa vie ; il était le mobile de toutes ses actions. Ni l'intrigue, ni l'esprit de parti n'avaient d'îiccès dans cette âme honnête, simple et forte. Pour lui, la patrie, c'était la France, le sol qui l'avait vu naître, non une forme politique ni une idée dont la poursuite pût servir de thème ou de moyen à son ambition. Ne l'avons-nous pas vu, dernièrement encore, dans une circonstance récente, prouver qu'aucun sncrifîce ne lui coûtait quand il s'agissait de servir le pays ?
11 est mort au moment où devaient se vérifier des paroles prophétiques qu'il m'adressait, il y a peu de temps : « Les factieux, me disait-il, ne connaissent pas nos soldats; jamais ils ne parviendront à les pervertir. L'armée sauvera la Francf» î »
Illustre guerrier, grand citoyen, excellent homme, votre lin toute chrétienne a été la sanction naturelle de voire vie : rccovez ce faible hommage d'un« voix qui vous fut connue,