SIDI-BRAHIM. LA CAMPAGNE DE CINQ MOIS
Causes de mésintelligence du Gouvernement avec le maréchal. — Lettres à M. Guizot. — Débuts de la grande insurrection de 1845. — Perplexité du gouverneur général intérimaire de Lamoricière. — Brusque retour du maréchal à Alger. — Les désastres de Sidi-Brahim et d'Aln-Temouchent. — Le maréchal rappelle le général Bedeau. — Les prêcheurs de la guerre sainte. — 23 décembre 1845. Rencontre avec Abdel-Kader dans 1q Djurjura. — Rentrée du maréchal à Alger après une absence cinq mois (26 février 1846). — La campagne de cinq mois jugée par le général Trochu. — Ordres du jour du maréchal.
Les causes de mésintelligence entre le Gouvernement et le maréchal Bugeaud étaient de plusieurs sortes. La grande, Tunique préoccupation du gouverneur général après la conquête était, nous l'avons déjà dit, la colonisation. Autant pour le salut de la colonie que pour l'économie du budget, et la disponibilité de l'armée nationale (dans le cas toujours présent à son esprit de complications européennes), il désirait ardemment cette colonisation militaire. Le courant de l'opinion, dans la presse et dans les Chambres, était, au contraire, opposé à des tendances que Ton croyait inspirées par ce qu'on appelait alors le militarisme. Or le gouvernement de Juillet, plus qu'aucun autre, malheureusement, se croyait tenu de compter avec l'opinion, avec ses caprices et ses injustes préjugés.
L'argent, qu'on lui marchandait pour la colonisation militaire, le maréchal le voyait avec douleur absorbé par la création en Algérie d'un fonctionnarisme civil qui prenait des proportions exagérées. Ces mesures étaient décrétées à son insu, sans même qu'il fût consulté; on légiférait sans même lui demander son avis. Au mois d'avril 1843, deux ordonnances royales sur l'organisation civile et administrative de l'Algérie, documents d'une longueur incommensurable, rendues sur la proposition du ministre de la guerre, en dehors de toute participation du gouverneur général, n'avaient pas rempli moins de dix-neuf colonnes du Moniteur Algérien,
Le maréchal Bugeaud, nous le savons, s'était toujours montré sensible aux attaques de la. presse; toutefois les attaques d'un journal intitulé V Algérie (1) qui passait, à tort ou à raison, pour puiser ses rensei-
(1) Ce fut à cette époque qu'il y eut à Paris et à Alger une recrudescence dans les attaques dirigées contre le yainqueur d'Isly. Sans doute eût-il été plus sage au gouverneur général de dédaigner ces insinuations odieuses et ces calomnies. Malheureusement, rester muet et immobile devant Toutrage, était pour lui chose impossible. A toute attaque il voulait une riposte. C'est ainsi que nous voyons dans X^Uonitexxr i4fyérien, à chaque page, des démentis, des rectifications dictées par le gouverneur général lui-même! (( Cet homme qui éprouve pour les journalistes et la presse une horreur si accentuée et a tout à fait lo tempérament de journaliste, » disait un de ses amis.
Lui-même comprenait qu'il eût été plus sage de dédaigner ces mesquines polémiques; malgré lui, il revenait à 'son thème favori. L'aveu qui lui échappa en certaine occasion est particulièrement caractéristique.
« Si Tefifet produit par la victoire d'Isly, écrivait M. Lapasset, fut grand en France, il fut immense en Algérie et dans les pays voisins. U nous semble encore assister à cette grande revue, dans la plaine de Mustapha, qui suivit de quelques jours la rentrée du maréchal à Alger : l'armée, la milice, les goums arabes, la population couvraient l'immense étendue du champ de manœuvres et saluaient le vainqueur de leurs acclamations. Il