CHAPITRE II
ils sont pris, les livrer à Texécuteur. Toutefois, en les voyant, pour une cause sainlc h leurs yeux, affronter avec impassibilité, une mort certaine et prochaine, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment qui se rapproche de l'admiration.
Comme on le voit, l'insurrection dans l'intérieur avait gagné de toute part. Sans se préoccuper, outre mesure, des petits chérifs, le maréchal avait pour seul objectif de ne pas laisser pénétrer l'Émir dans le Tell. Surtout en présence d'agitations pareilles, Bugeaud avait présumé, non sans raison, qu'Abdel- Kader, après Sidi-Brahim, ne tenterait pas de franchir la ligne de fer que lui opposaient Lamoricière et Gavaignac, mais se porterait dans le Tiltery. De là, le choix de sa ligne personnelle de manœuvres. Dix jours après son départ d'Alger, il était à quatre-vingt-dix lieues de son point de départ, à Teniet-el-Hâd.
il demeura entre ce poste et celui de Tiaret pendant les mois de novembre et décembre; toujours en alerte, parcourant toutes les vallées des affluents du Chélif, et poussant vers le Sud jusqu'au Chott-el-Chergui.
L'Émir en personne fut heurté par la colonne du maréchal le 23 décembre, à Temda (1). L'affaire fut même assez sérieuse.
(1) Extrait du journal VAkhbar : <« Des reaseigoements certains ajaut appris que le camp d*Âbdel-Kader était à la montagne de Kouchtoute, le ducd'Isly prit ses dispositions pour aller l'y combattre. Le 22, à l'entrée de la nuit, toute la cavalerie se mit en mouvement sous le généi*alYusuf, pendant que le maréchal, se mettant on mouvement avec l'infanterie au point du jour, allait occuper un défilé par où l'Emir devait tenter de s'échapper.
M Dans la vallée de la T^meia, Yusuf se mit à la poursuite des bagages de l'Emir; une partie était déjà tombée en son pouvoir, lorsque 7 à 800 cava-
78 LE XARÉCHAL BIGLAID.
Après ces deux mois, la colonne du maréchal était lollement harassée, qu'il dut renvoyer sa cavalerie, commandée par Yusuf. h Alger, où elle fui dissoute. Quant à son infanterie, ne pouvant la réexpédier si loin, il la conduisit à Orléansville. le 29 décembre, où elle resta. Mais, après avoir pris vingt-quaire heures seulement de repos personnel, il emmena avec lui toute la colonne de Saint-Arnaud, à qui il laissait en échange ses bataillons exténués. Lui, le maréchal, repartait, seul infatigable.
Pendant ce temps ili (décembre 1845 et janvier
liers vinrent tenir tête à nos 430 spahis ou chasseurs. Après une mêlée générale, les cavaliers de TEmir se replièrent sur une position en arrière où, pour les rallier, Abdel-Kader avait planté un drapeau blanc. Nos cavaliers les y suivirent ; le cheval d'Abdel-Kader fut tué ; chacun put voir les cavaliers arabes s'élancer vers leur chef pour le montera nouveau (sic).
« L'ennemi prit alors une troisième position, d*où il fut à nouveau chassé.
H Nos peiies s'élevaient à 10 tués et 20 blessés, outre 60 chevaux tués ou morts de fatigue. »
(1) Le colonel Saint- Arnaud, dans sa Correspondance, a apprécié comme il suit les manœuvres du maréchal dans cette campagne :
Oued-Isly, 27 décembre 1815.
Le maréchal court, avec Yusuf, après Abdcl-Kader, qu'ils n'attrapent jamais et qui leur glisse dans les doigts. Moi, je suis là en observation pour rasKaillir s*ii débouche dans une des quatre vallées que je garde.
Orléansville, 24 janvier 1846.
On juge mal k Paris ce qu'a fait le maréchal dans cette longne campagne, la plus fatigante qu'il ait jamais entreprise. Il n'y avait pas de bataille à livrer, puisque l'ennemi fuyait toujours. 11 n'y avait qu'une chose à faire : empêcher l'Emir de descendre dans les plaines, l'user en le réduisant k llmpuissance. Pour cela, il fallait se montrer partout, lutter d'activité, de persévérance, d'énergie. J*ai prêté ma colonne au maréchal. Kh bien ! tout le monde regrette la vie d'Orléansville parce que l'on se battait. La fatigue était extrême, mais chaque joar avait ton résultat.
Le maréchal manœuvre et organise. Le pays est mauvais; l'on manque de tout et on a l'air de ne rien faire. Tour accepter un pareil rôle, il faut être grand et sûr do soi ! O rôle aurait compromis des réputations moins solides. La chose la plus facile k la guerre, c'est la bataille, pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manœuvrer contre un ennemi aux abois, qui se rattache k tout, mobile comme un oiseau, c'est plus diflicile, et personne, en ce genre, n'aurait fait autant que le maréchal.
CHAPITRK II. 79
1846), le chassé-croisé, le va-et-vient de droite et de gauche des généraux et des colonels élait incessant. Yusuf circulait de Tiaret à Teniet-el-llàd, Lamoricière du Tell à Tiaret, Marey à Boghar, d'Arbouville de Sétif à Médéah.
D'Orléansville,le maréchal-gouverneur s'était rendu sur le ISahr-Ouassel (1) (nom du Chélif dans son cours supérieur). N'y trouvant pas l'Émir, il s'y fit relever par Pélissier, qui venait de conduire un gros convoi à Tiaret et d'y remplacer Lamoricière passé à Mascara, et se rendit à Boghar.
Ce fut alors que l'Émir, par un prodige d'audace et de célérité, trouvant la ligne impénétrable à l'Ouest et au centre, essaya de la forcer à l'Est. Il reparut à l'improviste chez son beau-père Ben-Salem, sur le Sebaou et sur l'Isser, là où, depuis la rupture du traité de la Tafna, on ne l'avait point revu.
Le 5 février 1846, le général Gentil attaqua le camp de Ben-Salem qui venait de razzier nos tribus sur l'Isser. Quelle fut la surprise du maréchal quand il apprit, par des lettres trouvées sur les morts et le témoignage des prisonniers, la présence de l'Émir en personne , au camp de Ben-Salem pendant l'affaire du 5 ! A marches forcées, le maréchal joignit , dès le 9, le général Gentil. Bedeau le suivait de près. Ainsi, peu s'en élait fallu que l'Émir ne rentrât dans la Mitidja, comme en 1840 après l'affaire des Portes de Fer! L'alerte fut grande à Alger laissée sans gar-
(1 ) Nahr ouassel veut dire : Fleuve naissant.
80 LE MARÂCUAL BUGEAUD.
nisou. Aussitôt le maréchal y mit sur pied la milice, par le télégraphe, dans des termes qui, en même temps, essayaient de rassurer les colons :
Df^pêche télégraphique du gouverneur général.
Boghar, le 3 février 1846.
Exécutez mes ordres pour la milice et pour les condamnés. C'estense préparant à Tavance qu'on évite le danger. Si, contre toute attente et malgré nos efforts, les circonstances devenaient pressantes, le sentiment général applaudirait à cette mesure de prudence. 11 est possible qu'elle cause dans le premier moment une certaine émotion ; dans peu de jours on y sera habitué, et Ton reconnaîtra qu'elle est de nature à prévenir et non à susciter des alarmes. Il n'y a réellement pas de danger bien sérieux, quant à présent, et nous comptons bien les éloigner pour l'Est comme nous l'avons fait pour rOuest; mais une sage prévision a dicté mon ordre.
L'ordro était donné en même temps, d'établir un camp h Bou-Farik. Yusuf,qui n'avait guère eu le loisir do prendre du repos, fut chargé, en outre, de former une colonne de protection éventuelle pour la Mitidja, tandis que le général Gentil fermait l'entrée principale de la plaine» au col des Beni-Aïcha.
Quant à Abd(»l-Kader, trouvant son ennemi partout en éveil, il ne quittait pas, par prudence, les flancs du Djurjura.
Ce fut alors que, se trouvant, sans l'avoir cherché, si près de sa capitale, le maréchal y rentra après cinq mois d'absence, sans être attendu, le soir du 2i février, Ix la tête de la colonne d'Arbouville.