CHAPITRE II
venant de France et un bataillon venant de Djidjelli furent envoyés à tout hasard contre TÉmir dans lisser. Us surprirent la nuit, un peu surpris eux-mêmes, je crois, ses gens livrés aux idées de retour que j'ai dites. Aux premiers coups de fusil, les Arabes se débandèrent et coururent vers le Sud. Abdel-Kader abandonné faillit être pris, et ne put jamais se relever de cet échec qui ne nous coûta rien.
De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action militaire éclatante, le maréchal parlait souvent avec complaisance, et c'était à bon droit; elle fut Tune des plus grandes crises, la plus grande crise peut-être de sa carrière algérienne. Quand il rentra dans Alger avec une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré d'un état-major dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d'une colonne de soldats bronzés, amaigris, à figures résolues et portant fièrement leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le vieux maréchal en jouit pleinement. C'est qu'il venait d'apercevoir, de très près, le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes renommées et les grandes carrières, à un âge (soixante-deux ans) où, quand ce cheveu est rompu, il est difficile de le renouer^
Bien que cet éloquent récit de la campagne de cinq mois, dû à la plume du général Trochu, soit complet, nous ne croyons pas devoir passer sous silence Tordre du jour que le maréchal adressa aux troupes à sa rentrée à Alger, ainsi que son allocution aux milices.
Au quartier général à Alger, le 2 mars 1846.
Officiers, sous-officiers et soldats, Dans cette campagne de cinq mois d'hiver, je me suis abs-
tenu de vous parler par la voie de Tordre du jour ; je connaissais votre dévouement à la France, l'élévation de votre moral, la force de votre discipline. J*étais bien sûr que vous supporteriez avec la persévérance qui triomphe de tous les obstacles, les marches incessantes, les privations de tous genres, les plus rudes intempéries.
Vous n'ôtes pas restés au-dessous de la haute estime que j*ai de vous.
Je suis heureux et fier de dérouler sous vos yeux le tableau des résultats obtenus par votre énergique patriotisme. Vous trouverez dans cet ensemble une digne récompense de vos nobles sacrifices.
Le soulèvement du pays conquis était fomenté de longue main par le chef habile que vous avez si souvent vaincu, mais qui n'a pas encore renoncé à vous arracher votre conquête. A la fin do septembre, il se présenta sur votre frontière de rOuest, non pas en chef de partisans, comme on Ta dit, mais en véritable prétendant qui s'appuyait sur l'amour des Arabes, sur le fanatisme religieux, sur le sentiment national et sur l'autorité que lui avaient donnée dix ans de règne.
Les petits succès qu'aux premiers jours, il dut à la trop
grande audace de quelques officiers enflammèrent les indi-
A gènes. La révolte éclata sur toute la province d'Oran, gagna
rapidement l'ouest et l'est de celle d'Alger, et apparut, timide
encore, sur quelques points de celle de Constantine.
Votre tâche devint encore plus compliquée que celle de la conquête. Il est plus difficile de conserver que de conquérir.
Évacuer une partie du pays pour se concentrer, c'eût été laisser à notre «adversaire les ressources de Timpôt et du recrutement, ainsi que toutes les forces locales. Il aurait formé bientôt une armée régulière pour appuyer les goums des tribus. C'eût été aussi renverser le gouvernement des Arabes,