CHAPITRE III
Je me suis donc contenté d'écrire à ces deux généraux et j'attends impatiemment leurs réponses et la vôtre.
Il m'est facile de voir par la correspondance du général Cavaignac qu'il incline pour une opération plus sérieus6 contre Abdel-Kader dans le Maroc et que le général de Lamoricière a la même manière de voir.
Quant à moi, je ne me dissimule pas que le gros de la difficulté est et sera toujours de ce côté, et qu*un peu plus tôt ou un peu plus tard il faudra que nous franchissions ce pas difficile; ce n'est donc à mes yeux qu'une question d'opportunité et d'époque. ^
Si Abdel-Kader continue de se tenir sur la ligne du Sud, ne paraît-il pas plus prudent de porter d'abord toute notre attention et notre activité vers ces régions, en laissant sur la frontière du Maroc une force suffisante pour p^rer à toutes les éventualités ? Ne serait-ce pas porter à l'Émir un coup très sensible que de lui enlever enfin cette base d'opérations en jetant la terreur chez les populations de ces contrées qui n'ont point encore éprouvé les maux de la guerre. Nous réduirions en même temps l'Ouennogha, afin de détruire cette barrière hostile qui nous sépare de la province de Constantine, et nous éteindrions de notre mieux ce qui reste encore des divers foyers d'insurrection, tant dans la province de l'Ouest que dans celle d'Alger. De cette manière, nous ne courrions pas le risque de nous créer des grands embarras politiques et nous ne laisserions derrière nous aucun point dangereux lorsqu'il s'agirait d'entreprendre autre chose. Nous agirions en un mot avec plus de sûreté ; nous verrions d'icilà quelles allures prendraient nos voisins du Maroc vis-à-vis de l'Emir, et quelles intentions manifesterait celui-ci. Si je penche vers ce parti, c'est qu'il me paraît matériellement impossible, vu l'épuisement de nos troupes, mais en particulier
do notre cavalerie, de combattre avec avantage Abdel-Kader dans le Sud et de faire à la fois une grande opération dans le Maroc. D'un autre côté il serait bien regrettable de laisser s'écouler la saison du printemps sans rien faire, ce qui pourrait remetti'e à bien loin la possibilité d'une telle entreprise. En second lieu, si Abdel-Kader se décide à rentrer à sa Defra, nous n'en serons pas moins dans l'obligation d'opérer au Sud pour dompter les Ouled-Naïl, le Djebel-Amour, prendre Ain-Madhi, qui, dit-on, a prêté l'appui à l'Émir. Mais, dans cette seconde hypothèse, nous n'emploierions pas autant de moyens, ce qui nous permettrait de faire simultanément sur la Deïra une grande diversion. Donnez-moi, mon cher Roches, votre sentiment sur tous ces sujets. Mais entretenez-moi surtout longuement des dispositions de la cour de Fez.
Je ne vois, pas que l'Émir ait la moindre inquiétude pour les siens, puisqu'au contraire il en reçoit journellement des secours. Bou-Hamidi agit en maître dans toute la contrée Est de l'empire du Maroc. Les autorités d'Ouchda ne font rien, puisque 30 cavaliers de la Deïra ont dernièrement traversé la ville se rendant auprès de TEmir. Bou-Hamidi avec 100 chevaux perçoit des amendes sur toutes les tribus de Messouine à la mer.
Quel serait, suivant vous, le résultat d*une attaque sur U Deïra poussée profondément dans le Maroc?
Oue gagnerions-nous à attendre? Ce statu qm ne serait-il pas tout à l'avantage de l'Émir? Ne reviendra-l-il pas tout naturellement dans les contrées de Riff organiser une nouvelle invasion de l'Algérie, et tout ne sera-t-il pas encore i recommencer?
S'il n'y avait qu'à se décider, je n*hésiterais pas, parce que les faits font toujours une grande impression sur les peaples, et que j'ai la conviction qu'ils se traduiraient en succès pour
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nos armées. Mais, comme je vous Tai dit précédemment, il y a la question des possibilités, qui n*est point encore résolue pour moi. Je iravaillQ à me faire rendre un compte aussi exact que possible de nos ressources en tout genre, «t si, contre mop attente, je me trouvais assez fort pour faire les deux choses à la fois, qu*Abdel-Kader soit ou ne soit pas encore rentré au MaroCf je crois que mon parti sera bientôt pris d aller frapper mon ennemi au cœur.
Recevez, mon cher Roches, avec mes voeux pour votre bonheur, Tassurance de mes sentiments bien affectueux.
Maréchal duc dIsly.
J*avais omis de vous dire qu'une colonne de Sétif opérait au sud de Bou-Sâda dans le même sens que le général. Yusuf manœuvrait vers le Djebel Amour. Je n*ai pas encore de nouvelles de ce côté. Le duc d'Aumale a quitté Milianab, le i avril, pour attaquer dansTOuarensenis Hadj Sghari, qui est toujours là, mais qui n'a pas fait de progrès. Le colonel Saint-Aruaud concourra à celte expédition avec la colonne d'Orléansville.
Bou-Maza, dans une dernière affaire du 8 mars, a eu le bras fracassé; il est peu inquiétant aujourd'hui.
En résumé, notre situation est de toute part entièrement favorable, comme vous pourrez en juger vous-même, mais il y a encore quelque chose de très important à faire pour Qifittrc le sceau i tous nos succès, et le temps me presse pour prendre una détermination.
Écrivez-moi donc promptement.
Signé : Bugeaud.
Dans une autre lettre presque contemporaine, oû retrouve des préoccupations suscitées par la politique et Topinion en France.
lOO LE MARÉCHAL BUriEALD.
Le maréchal Bugeaud à M. Gardère, à Paris.
Alger, 22 mars 1846.
Mon cher Gardère, j'ai trouvé ici à mon second retour quelques centaines de lettres. J'ai tiré la vôtre du tas, je Tai trouvée comme toujours Texpn^ssion d'uner véritable amitié que je vous rends bien.
Je ne m'étonne pas que vous soyez indigné de toutes les ordures et sottises qu'on me jette à la tète. Ferait-on pire si j'avais perdu cent combats et toute TAlgérie? On n*a jamais rien vu, je crois, de pareil à ce déchaînement sans base aucune, puisque je n'ai pas éprouvé le plus léger échec, et que j'ai donné, tout au moins, l'exemple de la plus grande activité et d'une opiniâtre persévérance à vaincre l'hydre qui m'entourait de ses mille tètes. J'ai la conscience de n*avoir jamais mieux mérité de la France.
Je m'en venge par des succùs, mon cher ami; nos affaires marohriit à d(!!'sespérer tous les journaux et les tacticiens de la Ghambro, que vous avez entendus dans la discussion des cré dits supplémentaires d'Afrique.
Pour économiser mon temps, toujours trop court, je vous renvoie à mon ordre du jour du 18 mars.
Vous conipriMidrez que, tout en racontant simplement les faits. j*y ai joint quelques réflexions qui répondent à certaines critiques de mon système île guerre et que l'ensemble répond à M. de Lamartine qui disait dans le liien public: « On juge un grncral par le n'^sultat >» ; or il est évident que la campagne a tourné contre nous !
On dit qu'il doit m'attaquer à la tribune et que M. Guizot doit lui répondre. Tant mieux !