CHAPITRE III
étrangers, entre autres du prince de Saxe-Cobourg, gendre du roi Louis-Philippe. Après avoir passé plusieurs jours à Alger, comme nous l'avons vu plus haut, et visité avec M^"^ le duc d'Aumale, son beau-frère, les environs de la ville, le prince étendit ses excursions aux villages de Ouled-Fayet, au couvent des Trappistes, à rétablissement des orphelins dirigé par le Père Brumaud, sans oublier les hôpitaux militaires. Le 26 mars, les deux princes repartirent pour Milianah, siège du commandement du duc d'Aumale.
Le 20 avril 1846, S. A. R. le grand-du€ Constantin (1), second fils de l'empereur de Russie, débarquait à Alger, accompagné de son gouverneur, le vice-amiral Sutka. Deux corvettes russes faisaient escorte au vaisseau Ylngermanland^ monté par le prince. Le duc d'Aumale, mandé par le maréchal, rencontra le lendemain le grand-duc Constantin à Bou-Farik et lui fit lui-même, avec le gouverneur général, les honneurs de la ville. L'escadre impériale séjourna peu de jours h Alger.
Après avoir reçu à bord de son vaisseau amiral le duc dWumale, le duc de Saxe-Cobourg et le maréchal,
M) Le duc d'Aumale était dans le Sud, lorsqu'il fut rappelé par le gouverneur général à Alger. Le grand-duc Constantin venait de débarquer, et le Roi désirait que son fils lui fût présenté. « J'arrivai donc à Alger, nous disait dernièrement M. le duc d'Aumale. Le prince russe, second fils de l'empereur Nicolas, était un homme d'une rare intelligence et d'un esprit très élevé, lldemeura, par sa faute, toujours à l'écart. C'est lui qui fut compromis, à plusieurs reprises, dans des complots. Son fils fut plus tard exilé et chassé de l'empire pour des faits grave?». Le père est lui-même aujourd'hui en disgrâce et n'habite plus la Russie. Je l'ai vu dernièrement à Paris. » — Né en septembre 1827, 1«^ gmnd-diic Constantin, second fils du czar Nicolas et frère d'Alexandre H, a été grand amiral, vice-roi de Pologne.
le grand-duc Constantin mil sous voile et la division russe quitta Alger, le 24 avril, dans Taprès-midi.
C'est ici que se place un des incidents, sinon parmi les plus graves, au moins parmi les plus douloureux de nos guerres d'Afrique : le massacre des prisonniers fran(^ais faits h Sidi-Brahim et h Aïn-Toraouchent.
Nous avons vu qu'à la suite de ces deux échecs, un grand nombre de nos brcives soldats étaient tombés enire les mains de TKmir. Celui-ci, dans le courant du mois (le mars, avait envoyé son beau-frère Mustapha ben Thamy rejoindre la Deïra en territoire marocain, avec les malades et les blessés qui ralentissaient la marche de sa colonne légère. Il devait remplacer dans \o commandement de la Deïra Bou- Hamidi, un de ses khalifats, et cedernierdevait rejoindre TKmir à la tête de renforts tirés de la Deïra ellem(^me. Bou-Hamidi arriva le 10 avril, h la Deïra, après 2o jours (le marche avec son convoi de blessés.
Lo 27 avril, h la suite de divisions entre Ben Tliamy et Bou-Ilaniidi, les renforts n'élaient pas encore partis. Ce jour-là , les prisonniers remarquèrent une grande agitation parmi les Indigènes. Le soir, onze des principaux prisonniers, officiers et sous-officiers, furent séparés de leurs campagnons. La nuit venue, les réguliers qui gardaient les soldats français procédèrent à leur massacre. L(»s victimes dépassaient le nombre de deux cent cinquante.
In seul homme, U^ clairon Guillaume Roland, du
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8* chasseurs d'Orléans, échappa à ses assassins et parvint à rejoindre les avant-postes français.
Voici le récit qu'il fît de cette horrible boucherie :
Le 27 avril, la Deïra était campée à trois lieues environ de la Mou!lah. Nos prisonniers y occupaient une vingtaine de gourbis placés le long de la rivière : autour d'eux, une centaine de gourbis pour les fantassins réguliers, au nombre d'environ 500. Pour rendre la surveillance de ce camp plus facile, on Tavait entouré d'une ligne épaisse de broussailles percée de deux ouvertures seulement. Le reste de la Deïra comportait 110 tentes environ. La misère devenait terrible et les désertions fréquentes ; les Marocains refusaient de vendre du grain contre du papier-monnaie émis par TÉmir...
Dans raprès-midi du 27, vers deux ou trois heures, arriva un courrier d'Abdel-Kader ; presque aussitôt des mesures inusitées furent prises. Trois cavaliers vinrent au camp des captifs et emmenèrent les prisonniers do distinction sous prétexte de les faire assister à une fête donnée par le Kbalifa Ben Tbamy. Ceux qui furent ainsi préser\'és du massacre doivent être MM. Gourby de Cognord, Lerazet, Marin, Nillerin, officiers, Thomas adjudant ; Testard maréchal des logis de hussards, Trottel et deux autres officiers, »
Un peu plus tard, on fit sortir du camp tous les prisonniers, au nombre de 270, et on les partagea en fractions de sept ou huit hommes, qui furent réparties elles-mêmes entre les fantassins réguliers. Ceux-ci se trouvèrent aussi divisés pour Texécution, par groupes de deux ou trois gourbis sur lesquels un seul était affecté aux captifs; à la tombée do la nuit, on les y fit
entrer de suite, et ils se virent parqués sans armes au milieu de leurs assassins. Des préparatifs aussi clairs n'avaient pu laisser aucun doute. Roland raconte que lui et ses six camarades projetèrent de ne point s'abandonner au sommeil. Lui-même, s'élant procuré un couteau, put s'échapper en frappant le régulier venu le premier pour Texécution au milieu de la nuit. Malgré un coup de feu qu'il reçut à la jambe, il panînl néanmoins à gagner un coteau voisin d'où il entendit la fusillade du massacre et vit les gourbis prendre feu; il suppose, d'après le tumulte, que ses camarades s'étaient défendus.
Ce fut seulement h la fin de mai que la nouvelle dû massacre parvint à Alger.
La colonne du général Cavaignac, envoyée en toute hâte sur la Mouïlah, ne put recueillir aucun de nos infortunés soldats. Le clairon Roland arriva à Lclla- Magrhnia, où il fut ramené le 17 mai par un homme dos Ileni-Senassou.
Le gouverneur, répondant au sentiment d^indignation générale*, fil publier pour les Arabes la proclama* tion suivante :
Le gnuvernpur général aux Arnben et Kabyles,
Vous avoz pout-ôtro appris Tarlft barbare exécuté sur 300 prisonniers français par le fils de Mabi-Eddin que vous appolioz autrefois votre Sultan. Voyant que ces prisonniers étaient réclamés par Tempcreur du Maroc, ou qu*ils allaient ôtro délivrés par notre armée ou bien enfin qu'ils étaient
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incommodes à nourrir et à garder, il a ordonné de les égorger et ils ont été égorgés.
Tout Arabe doué de bon sens et de religion comprendra que c'est là un acte de désespoir qui prouve que le fils de Mahi-Eddin est abandonné de Dieu et des hommes. On comprendra aussi qu'il n'est pas plus humain envers les musulmans qu'avec les chrétiens ; car, en assassinant les 300 prisonniers de Djemâa-Ghazaouat, il exposait à notre vengeance les 4 à 5,000 prisonniers arabes qui sont en France ou dans nos places, sur les côtes d'Algérie. Cette crainte du moins, à défaut de religion, aurait dû l'arrêter; mais il est devenu aussi féroce que les lions et les panthères. Il recueillera les fruits de son horrible conduite. L'empereur Muley Abder-Rhaman n'aura plus pour lui aucun intérêt, et les Arabes qui lui restaient encore attachés ne pourront conserver d'affection pour celui qui a commis le meurtre de 300 prisonniers sans aucune nécessité.
Ne craignez pas que nous répondions à sa barbarie par une vengeance qui pourrait être vingt fois plus forte. 11 ne sera fait aucun mal aux prisonniers arabes et ils seront traités comme ils l'étaient avant. Vous verrez parla l'énorme, différence qu'il y a entre notre humanité et le caractère d'Abdel- Kader. Vous regretterez certainement d'avoir sacrifié vos biens et vos personnes pour défendre la cause d'un homme aussi exécrable.
Le maréchal accuse, ici, Abdel-Kader du massacre de nos prisonniers ; nous ne nous demandons pas si un intérêt politique ne dictait pas ses paroles. En tout cas, nous ne croyons pas à la culpabilité de l'Émir.
Il faut d'abord retenir que, le jour du massacre, Abdel-Kader était poursuivi par la colonne du général Yusuf dans le Sud et qu'il était vers Gharza dans Test
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du pays de Ouled-Naïl sur le méridieu de Bou-Sâda, à 680 kilomètres à vol d'oiseau de la Deïra.
Il avait quitté la Deïra eu septembre 1845, et il n'y est rentré que le 18 juillet 1846.
Pendant son absence , plusieurs de ses khalifats se succédèrent dans le commandement de la Deïra ; ce fut d'abord Ben Aracli, qui avait autrefois pris part aux négociations du traité Desmichels ; ce fut ensuite Bou-llamidi et enfin Ben Thamy. Ben-Arach reçut les prisonniers et les traita aussi bien que le lui permettait la misère dont chacun souffrait à la Deïra. Bou- Hamidi fut encore plus doux à leur égard. Enfia Farrivée de Ben Thamy ne modifia en rien leur situation jusqu'au jour du massacre.
Dès que cette infernale idée eut germé dans son cerveau, il réunit les chefs de la Deïra, leur fit part de son projet, et, malgré l'opposition du seul Boullamidi, il leur persuada de se débarrasser des bouches inutiles; dès le soir même le crime était accompli.
Depuis lors, Abdel-Kader a toujours protesté de son innocence, et il a employé tous ses soins à sauver et à mettre en liberté les officiers que les chefs de la Deïra, auteurs du massacre, gardaient encore comme otages. Son humanité habituelle, les soins qu'il eut toujours de ses prisonniers, et plus tard son admirable conduite envers les chrétiens de Syrie, rendent invraisemblable sa participation à un pareil crime.
Ce massacre, accompli au delà de notre frontière, donnait cerlainemeut prétexte à une nouvelle invasion du Maroc ; toutefois le maréchal, qui caressait