‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 51 sur 206 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

toujours cette pensée et qui croyait que là, seulement, il pouvait détruire la puissance d'Abdel-Kader, dut renoncer à ses projets belliqueux. Ce furent les instances plutôt que les arguments de M. Guizot confidentiellement et habillement présentés par M. Roches; qui triomphèrent du plan si bien arrêté dans l'esprit du gouverneur général.

Plus résigné que convaincu, mais sincèrement résigné, il écrivait à M. Guizot la lettre suivante :

Alger, 30 avril 1846.

Ce que vous me dites de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc, me paraît d'une grande justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là qu'il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considérant que la question militaire etle succès de notre entreprise en Afrique, je raisonnerais autrement. Mais vous avez dû voir, dans mes dépêches et dans les instructions que je viens de donner à MM. de Lamoricière et Cavaignacquej'entraisentièrementdans votre politique. Aussi, n'ayez aucune inquiétude à cet égard. Il sera fait comme vous l'entendez et je vais encore me servir de vos proprft expressions pour en bien pénétrer les généraux qui sont à la frontière.

Peu de jours auparavant, le maréchal, dans un de ses accès de découragement et de lassitude morale, avait confié h son ami M. (jui/ot ses projets de retraite définitive après la campagne d'été.

Le maréchal Bugeaud à Monsieur Guizot.

Le 11 avril 1846.

Je sens que vous vouiez me défendre à la tribune, et que vous me défendrez bien ; mais votre éloquence effacera-t-elle

H 2 LE MARÉCHAL BrGEAUD.

le mal qui se fait et se fera tous les jours ? Croyez-vous qu'on puisse rester à de telles conditions, au poste pénible et inextricable où je suis !

Mon temps est fini, cela est évident; l'œuvre étant devenue quelque chose, tout le monde s'en empare ; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre. Je m'éloigne donc de la rive. J'ai déjà écrit la lettre par laquelle je prie M. le ministre de la * guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande que je fais d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et mon âge qui ne me permettent plus de supporter un tel fardeau, et sur mes affaires de famille. Mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c'est que je ne veux pas être l'artisan des idées fausses qui régnent très généralement sur les grandes questions d'Afrique. Je ne redoute ni les grands travaux de la guerre, ni ceux de l'administration ; mes vaillants soldats et les administrateurs de l'Algérie le savent très bien ; mais je redoute Topinion publique égarée. Je suis toujours plein de reconnaissance de la grande mission qui m'a été confiée ; je n'ai pas oublié que c'est à vous, en très grande partie, que ^ la dois, et je ne l'oublierai jamais, quoi qu'il arrive. Je sais aussi que c'est à vous que je dois d'avoir été bien aidé dans cette noble tâche. Vous pouvez donc compter sur mon attachement reconnaissant, comme je compte sur votre haute estime. Je vous demande aujourd'hui une faveur, c'est de me faire accorder un congé définitif pour les premiers jours de juillet, en me laissant la facilité de remettre l'intérim à M. le général de Lamoricière, comme aussi de prolonger mon séjour pendant quelques semaines, si je me trouvais en présence de circonstances très graves. Dans trois mois, je serai soustrait à cet enfer !

Signé : Bugbaud.

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