CHAPITRE III
C'était pendant les réceptions princières, les festins et les bals donnés au frère du czar Nicolas, au palais du Gouvernement que s'était accompli le drame de la Deïra. Le gouverneur général quitta Alger, le 6 mai, dans Tintention de pénétrer dans l'Ouarensenis afin de poursuivre les chérifs et mettre un terme k la résistance des montagnards.
Voici ce qu'il écrivait au duc d'Aumale, du bivouac de rOued Figuesal. C'est le résumé le plus vrai et le plus complet des opérations du maréchal et de ses lieutenants.
Le maréchal Bugeaud à S. A. R. le duc d'Aumale,
Bivouac de TOued Figuesal, le 12 mai 1846.
Mon Prince, j'ai reçu votre dépêche télégraphique du 7, peu d'instants après vos deux dépêches de même da te ( 1 1 0-1 1 1 ) . Dans la deuxième, vous me donnez des nouvelles d'Abdel- Kader. Vous m'annoncez l'envoi du général Yusuf dans le Djebel Amour avec quatre bataillons et sa cavalerie. Vous me faites part des instructions que vous lui avez données, non seulement sur les opérations militaires, mais sur la politique à suivre à l'égard de Djelloul et d'Aïn-Madhi; enfin, vous me faites connaître l'état des amendes que vous avez chargé le général Yusuf d'imposer et de percevoir dans le Djebel Amour et chez les Ouled-Naïl, dont il doit achever la pacification.
Je n'ai que des éloges à donner à toutes ces dispositions. Il est très militaire et très politique d'avoir envoyé le général Yusuf dans le Djebel Amour et j'aurais déploré quo cela n'eût pas été fait. Il faut convaincre toute la population que nous suivrons notre ennemi partout où il ira et que nous punirons T. m. 8
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quiconque lui aura donné asile et assistance; c*est le meilleur moyen, s'il est employé avec persistance, de lui enlever Tun et Tautre. C'est aussi prouver notre puissance de locomotion qui est une des plus grandes forces do Tarmée française.
Trop longtemps les Arabes ont cru que nous ne pouvions nous éloigner qu'à une très petite distance de la mer; en leur démontrant le contraire, nous dominerons également le Tell et le Désert. Les tribus de la lisière du Tell ne croiront plus à un asile inviolable dans le Sud, celles du Sud ne croiront plus h rimpunité de leur alliance avec TÉmir.
Le Djebel Amour, inviolable jusqu'ici, croyait pouvoir rester, i\ nos yeux, dans une sorte de neutralité, pendant qu'il prêtait une assistance réelle à notre adversaire. Il faut donc qu'il soit rangé sous la loi commune.
Il faut aussi tâcher d'amener la soumission complète des Ouled-Naïl, car, en laissant des fractions insoumises, il y aurait aussi beaucoup plus de possibilités de voir renaître dans cette contrée la ligne et le point d'appui que s'y pétait fait Abdel-Kader.
La tâche que vous donnez au général Yusuf est considérable ; néanmoins, vu l'état des choses, j'espère qu'elle pourra s'accomplir à l'aide de trente et quelques jours de vivres que vous me dites lui avoir assurés.
J*ai déjà eu l'honneur de vous le dire : je regarderais comme excessivement fâcheux que les opérations dans le Désert fussent prolongées au delà de la première quinzaine de juin. A cette époque, les troupes du général Yusuf seront très fatiguées, si elles ne le' sont pas avant. Or je ne vois aucun moyen de les renouveler, du moins en cavalerie; il faut donc par force s'arrêter et se confier dans la nécessité où sera le Désert de venir nourrir les troupeaux dans le Tell
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et d*y acheter des grains, sinon ceux du pays, du moins ceux venant de nos ports.
Je trouve modérée, mais suffisante, la contribution de guerre que vous avez imposée aux tribus du Sud. Il faut bien qu'elles soient puniei» do] leurs méfaits. Toutefois je pense qu'en les frappant ainsi et en leur demandant 1 ,000 chameaux, comme M. Ducrot m'a dit que vous Taviez fait, il était impolitique de faire dévorer par les Nedjas la moisson des Ouled- Naîl^ quelles que fussent leurs dispositions, parce que, ditesvous, Abdel- Kader trouve plus de ressource dans la culture que dans les approvisionnements de grains faits dans le Tell. Gela peut être vrai, mais je vous fais observer que si les récoltes peuvent, dans certains cas, être une ressource pour Abdel-Kader, elles sont aussi une ressource et un gage pour nous, qui savons les atteindre à de grandes distances. Après cela, il me semble, selon moi, qu'il ne fau\ faire dévorer par les Nedjas que les moissons des fractions insoumises.
Nous avons appris à pénétrer dans le Désert, il ne faut pas que notre expérience reste sans profit pour l'avenir : nous • devons y donner suite; cette suite, voilà comme je Tentends : c'est d'établir en permanence à Boghar, à Tiaret, à Dhaya quelques-unes des bases essentielles de l'organisation de trois colonnes légères comme celle du général Yusuf, qui a produit de si heureux eifets, de telle sorte qu'il n y ait qu'à requérir un complément de transports chez les tribus et réunir de notre côté la force nécessaire en infanterie et cavalerie pour agir sur le Désert comme nous l'avons fait; voilà qui nous garantira, mieux que toutes les autres choses, qu'il ne faut pourtant pas négliger, la fidélité des Djedid, des Ben- Aouda et des autres.
Je m'en rapporte entièrement à vous pour le reste de l'organisation du Tittery et du Sud. Tout ce que vous ferez à cet
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égard, je le ratifie à Tavance, et le tableau que vous dites devoir m'en transmettre, sera un document définitif pour moi et la direction centrale des affaires arabes.
Je ne vois aucun inconvénient, quanta nos circonscriptions territoriales, à détacher la portion du Djebel Amour qui obéit à Djelloul, de la province d'Oran pour le mettre dans la province de Médéah. Mais j'ignore s'il ay aurait pas entre Djelloul et le khalifat de Laghouat, entre les populations de Djelloul et celles du khalifat des antipathies telles qu'il serait difficile de les réunir sous le commandement de Ben-Salem. Vous êtes plus à portée que moi de juger la chose, et je la remets entre vos mains.
La confiance que vous m'avez inspirée pour toute chose me conduit à vous adresser une prière, c'est celle de prolonger votre séjour à Médéah jusqu'à ce que toutes les mesures gouvernementales soient accomplies. Il me parait infiniment utile que vous nous restiez jusqu'au 15 juin. Une autre considération vient appuyer une demande ; M. le général Magnan, que je destinais à vous succéder, est parti le 10 avec un congé d'un mois, parce qu'il a appris qu'une de ses filles était extrêmement malade. 11 ne sera de retour que vers le iO juin. Je regrette beaucoup qu'il n'ait pas pu se rendre auprès de vous, ainsi que je l'avais dit au général de Bar; mais trouvant tout organisé à son retour, le noviciat lui sera beaucoup plus facile. J'espère, mon Prince, que vous nous ferez ce sacrifice si nécessaire. Il me faut tout le mois de mai, je le crains, pour en bien finir avec l'Ouarensenis et le Dahra. Peut-être faudra-t-il après que j'aille à la frontière de l'Ouest, ce qui m'empêcherait de vous remplacer dans la province d'Alger.
J'aborde maintenant vos trois projets d'opérations pour l'est du Tittcry.
Lorsqu'Abdel-Kader paraissait décidé à se maintenir le plus