‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 54 sur 206 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

nous aurait imposé beaucoup de fatigues, beaucoup d*embarras pour les convois et qui exigeraient immédiatement une garnison assez considérable pour faire tous les travaux. Ce serait donc immobilisation d'une grosse fraction de nos forces disponibles, longtemps avant que nous puissions faire des opérations sérieuses contre les pentes sud du Djurjura.

Ajoutons encore que cette garnison serait placée jusqu'au printemps prochain dans des conditions très fâcheuses et que le provisoire est très coûteux parce qu'il est fort peu durable et sert mal; il vaut infiniment mieux faire tout de suite un permanent bien raisonné; or cela est impossible cette année.

Mais ce qu'il faut faire, c'est s'y préparer dès à présent en réunissant à Médéah et chez Ben Mahiddin les planches, madriers et autres objets qu'il est nécessaire de transporter sur les lieux..

Dès le 15 avril prochain, aussitôt qu'il y aurait de l'herbe, on se mettrait à l'œuvre, et au mois de juin on serait très avancé. Avant l'hiver de 1847 à 1848, ce poste serait dans de bonnes conditions.

En attendant, un biscuit-ville peut parfaitement suffire pour les opérations prochaines, comme pour celles qu'on pourrait entreprendre dans l'automne de cette année. Je voudrais l'étabKr au lieu même qui aura été choisi pour faire le poste-magasin. Il produirait, en partie, l'effet moral que vous attendez de l'établissement permanent, effet moral qui est, à mon avis, très peu puissant. Nous l'avons vu par le rôle qu'ont joué tous nos postes-magasins dans la dernière insurrection. Ils n'ont absolument rien empêché, mais ils ont beaucoup servià la répression. Le biscuit-ville est presque aussi classique dans la bonne guerre d'Afrique que \q^ postes-magasins permanents. Ceux-ci ne peuvent être multipliés en raison de tous les besoins présumables, car alors ils immobilise-

120 ' LE MARÉCnAL BUGEAUD.

raient une très grosse partie de l'armée; le biscuit-vilie est donc leur complément indispensable, et il a le grand avantage de n'absorber une garnison que pendant la durée de son utilité. Après cela, on Tabandonne, et il ne vous donne plus les soucis très grands que nous occasionnent les postes-magasins qu'il faut visiter souvent et quelquefois secourir malgré le mauvais temps et quelles que soient les occupations que vous avez ailleurs. Ils occasionnent quelquefois aussi la perte de beaucoup d*hommes, témoins Djemâa-Gha^ouat et Aïn- Temouchent.

En faisant ce que comporte votre troisième projet, on peut et on doit faire, en très grande partie, ce que dit votre première proposition. Ainsi, on consacrerait quelques jours à organiser Test de Tittery et à choisir entre Bordj-Hamza et Sour-Ghozlan la position la plus convenable pour l'établissement du poste-magasin de l'Est que je reconnais indispensable, mais qui serait remplacé cette année par un biscuit-ville^ c'est-àdire, une redoute suffisante pour contenir 100,000 rations pendant la belle saison.

Voici, mon Prince, comment je comprends pour cette année les opérations de l'est du Tittery. Mais pour bien faire marcher de concert les colonnes qui doivent y concourir, MM. Blangini, Eynard et Mollière, il faut un officier général. Je désire beaucoup que ce soit vous. Si cela ne peut être, il faut appeler le général Gentil, car je présume que le gêné* rai d'Arbouville est déjà en route pour venir prendre le commandement de la division de Milianah. Si cependant il est encore dans le voisinage du Tittery, vous pouvez lui donner l'ordre de rester à la tête de sa colonne jusqu'à la fin des opérations de l'Ouennougha, où il prendrait le commandement, enchanté de cette disposition qui le mettrait beaucoup plus en évidence.

CHAPITBE m. 121

Croyant avoir assez complètement répondu à ce qu*il y a de plus important dans vos deux dépêches, je vais vous donner les nouvelles que probablement vous ignorez.

Nos affaires dans le Dahra prennent une très bonne tournure. Le général Pélissier a fait capituler toutes les fractions des Beni-Zerouel, soit en rase compagne, soit dans leurs grottes qui ont été rendues impraticables au moyen de la mine, après leur évacuation. Celte fois on n'a pas eu recours au moyen du feu qui a tant affligé nos philanthropes. Mais il est bon de dire à ces âmes sensibles que c'est le souvenir de la catastrophe des Ouled-Riah qui a amené la soumission des Beni-Zerouel sans grande effusion de sang et qui amènera la soumission de beaucoup d*autres.

Bou-Maza, se voyant serré par le général Pélissier, le colonel de Saint-Arnaud et Canrobert, est passé dans les montagnes de la rive gauche du Chélif, escorté par 34 cavaliers. On le portait étendu sur une mule, sa blessure étant toujours dans un état très grave.

Les Beni-Lentès Mediouna ont fait leur soumission à M. de Saint-Arnaud. L'insurrection, battue trois fois par lui et par le lieutenant-colonel Canrobert, est circonscrite aujourd'hui chez les Aachacha et Ouled-Djounèsqui habitent un pays très difficile au bord de la mer. M. de Saint-Arnaud, voyant les choses en cet état, est revenu à Orléansville avec une partie de ses troupes. Il entrera dans l'Ouarensenis par l'Oued el Ardjens, le 14 ou le 15. 11 cherchera Bou-Maza chez les Ouled- Bou-Sliman, puis il tournera de notre côté pour tomber sur les populations que nous pousserons vers lui.

J'établis un biscuit-ville sur l'Oued Figuesal, exactement au pied des montagnes où je n'entrerai sérieusement c^ue le 14. J'y ferai une course avec quelques bataillons sans sacs.

Voici maintenant des nouvelles de la frontière de l'Ouest.

122 I.i: SI\R^.«HAL BrOEACD.

Les Bcni-Amer. au nombre de 15.000 individus, dont <> à 700 cavaliers, ont quitté la Deîra et se sont enfoncés dans le Maroc sous l'escorte de 3oo cavaliers de l'Empereur. C'est une violation de la lettre du traité de ÎA'lla-Magrhnia. mais nn ne peut disconvenir que ce ne snit dans son esprit, puisque (*'ost un gros démemhremi'nt de la Deîra et. par >uite. une altoinle ^rnve à la puissance de THmir. On croit que Hou-Hamidi, qui e>t mnl avec srm maiirc. a favorisé luimême cette émigration.

Je ccmsid«Te cet acte de la part de l'Empereur comme un accommodement de conscience avec ses sujets. Il a voulu atteindre les intérêts de TKmir. sans qu'on pût lui dire qu'il était un mauvais musulman. L'internat de Miloud ben Arach avec tous ses serviteurs est un fait analogue à la fuite des Beni-Amer.

En contradiction avec cette conduite, l'Empereur a remplacé les autorités d'Ouchda par des hommes qui ont été anlrefois très favorable> à Abdel-Kader. On ne peut expliquer cela que par rincobérence habituelle de la politique de cette cour.

. D'un antre cùté, l'Empereur est parti pour Mequenez el s(»n fils^ celui (jui a été battu à Isly. rassemble des forces à Fez. Je ne puis (*roire que ce soit contre nous. Il n*est pas de caractère à vouloir une revanche, il veut plutôt remettre un peu d'ordre sur la frontière *»t nous ôter l'envie d'intervenir pour hâter la dispersion de la Deîra.

Le général Cavaigna(*. voit cela d'une manière différente, mais je n'en conserve pas moins mon opinion, et je lui écris que tous les événements qui viennent de se produire doivent nous interdire de faire une entreprise profonde et prolongée sur le territoire marocain. Je lui écris de se borner à quelques courNCs passagères pour chAtier les tribus les plus voisines

CHAPITRK ni. 123

qui ont commis contre nous des hostililés, ou pour favoriser la rentrée de nos tribus. Celles-ci, du reste^ reviennent par pelits paqucls et les deux rives de la Tafna se regarnissent.

Au total, je juge que la situation de ce côté s^est très améliorée. Si Abdel-Kader y rentre dans l'état de délabrement où il est, il ne peut qu'augmenter le découragement de ce qui lui reste d'émigrants et c'est encore considérable.

Ce qui prouve que ce découragement est très grand, c'est que des tribus du Sud et de l'Est de Tlemcen, qui se dirigeaient vers la Deïra par le Sud, ont rétrogradé vers l'Est en apprenant la situation des émigrés.

Agréez, mon Prince, avor mes remerciements pour les bons services que vous nous rendez, l'assurance de mon respectueux dévouement.

Maréchal duc d'Isly.

Dans une lettre adressée, quelques jours après, à M. Léon Roches, secrétaire de légation au Maroc, le maréchal s'entretient de la détresse dans laquelle se trouvait TÉmir.

Le maréchal Bugeaud à M, JJun Roches^ à Tanger,

Alger, 31 mai 1846.

Mon Cher Roches,

Je ne veux pas me dispenser de vous écrire malgré le peu de temps que j'ai, et bien que ma lettre au Consul général puisse être sufflsante pour tous les deux. Je n'ai pas en effet grand'chose à vous dire de plus, si ce n'est que chaque jour les faits de détail viennent confirmer davantage tout ce que nos succès ont de positif.

Toutes les tribus du Désert, depuis le méridien de Tiaret

jusqu'à Bou-Sâda, sont organisées el soumises comme leurs moutons. Elles ont payé de fortes contributions sans la moindre difficulté. Yusuf ramène 400 chevaux, tous propres à la remonte de la cavalerie. Il y a indépendamment de cela beaucoup de bœufs et de moutons et de Targent.

Les chouefs du général Yusuf ont suivi TEmir jusqu'à Textrémité Ouest des Oulcd-Sidi-Cheikh. Ils affirment qu'ils, avaient environ 150 cavaliers éparpillés sur la route, les uns démontés, les autres traînant leurs chev<aux par la figure, d'autres montés sur des haridelles maigres et blessées.

Si ce rapport est vrai, et Yusuf affirme'qu'il Test, sa situation me ferait pitié, s'il n'avait commis le crime d'ordonner regorgement de mes prisonniers.

La dispersion de la Deïra ne lui offre plus de ce côté aucune ressource. Que va-t-il donc faire? II ne pense pas que, dans la détresse où il est, il puisse désormais être dangereux pour l'empereur du Maroc.

Les uns disent qu'il va se retirer dans le Touat, cela me paraîtrait bien étrange; d'autres à Figuig, cela est plus croyable; d'autres dans la grande Kabylie, cela me paraît difficile ; d'autres enfin à Kairouan, dans le sud de Tunis.

S'il n'avait pas commis le grand crime et la grande faute politique d'égorger nos prisonniers, ce qu'il aurait de mieux à faire serait de se confier à la générosité de la France et de s'en aller à la Mecque avec une bonne pension.

Si je ne plains pas Abdel-Kader, je vous ai beaucoup plaint d'ôlre resté mari garçon après avoir reçu l'eau bénite. Mais vous êtes à présent enfoncé dans la lune de miel, et vous êtes digne d'envie. Cette lune ne reviendra plus pour moi, mais je suis dans ma lune de gloire : j'ai vaincu les Bédouins de France en môme temps que ceux d'Afrique. Je crois ceux de France plus près de reprendre les hostilités que ceux

Page 1