‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 68 sur 206 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nos affaires vont bien, et ma santé aussi. Les circonstances m'ont rendu toute mon énergie. Je prie M. le général de Bar de te faire lire mes rapports au ministre ; je ne te parlerai donc pas de nos actions. Je me borne à te dire que nos troupes ont été admirables et que je suis loin d avoir perdu leur confiance. Je te porterai divers joyaux des dames kabyles et un tapis qu'on m'a donnés. Nos soldats ont fait un butin immense et nos goums encore plus, parce qu'ils ne se battaient pas et pillaient les villages qu'enlevaient nos fantassins.

Je fais dire à Fouricbon de laisser Charles à Bougie s'il Ta amené ; j'y serai le 21 ou le 22.

Donne -moi beaucoup de nouvelles, surtout de Léonie et de Feray. Si Charles n'est pas à Bougie, tu peux l'envoyer au second voyage. Mille tendresses.

Maréchal duc d'Isly.

Cette lettre est la dernière que le maréchal écrivit d'Afrique à son ami Gardère :

Alger, 29 mai 1847.

Mon cher Gardère,

Je suis rentré depuis trois jours de l'expédition de la Grande Kabylie, qui a fait déclamer nos grands tacticiens de la Chambre et de la presse. Je ne vous donnerai pas de détails, je me borne à vous dire que les résultats, qui ont dépassé mes espérances, donnent un éclatant démenti aux opposants; pour le reste, je vous renvoie à un rapport que, d'ailleurs, on publiera.

Vous apprendrez avec plaisir, j'en suis sûr, cher ami, que j'ai pris la ferme résolution de demander un successeur. Sans

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attendre la décision définitive, je pars le 5 pour le Périgord.

J*ai exprimé ma détermination avec tant de force, que l'un

renoncera sans doute à la faire changer. Pour éviter à cet

égard des démarches que peut-ôtre on ferait, je ne vais pa!»à

Paris. Je vous prie d'informer de cela Odiot et Lavareille. à

qui je n'ai pas le temps d'écrire. N'oubliez pas cette démarche

oflicielle.

Ainsi, mon cher ami, je redeviens Gros-Jean comme devant.

Quand vous irez à Bordeaux, venez me voir dans ma chau-

mière, que Ton décore du nom de château; en attendant,

donnez-moi de vos nouvelles et de celles de madame. Mille

choses aimables et affectueuses.

Maréchal duc d*1sly.

Lr 30 mai le Moniteur Algârien^ qui laiil de fois îivail ou H (»iire{(islrer los fastes de Bugeaud TAfricaiii, aiiuoii(;ai(, avec la nouvelle de la soumission des Kal)yl«»s, le di»parl du maréchal :

Vax ce moment, depuis la frontière du Maroc jusqu'à celle de Tunis, depuis la Méditerranée jusque la mer de sable. rautorilé frani^aise rogne incontestée sur toute rAlgérie.

Le maréchal duc d*lsly rentre en France. Il a prié le ministre de la Tiuerre de vouloir bien pourvoir à son remplacement.

La durée de son gouvernement, rempli de faits qui appartiennent à rhistoire, a duré six ans. Le départ du maréchalgouverneur aura lieu leo juin.

Le i, H midi, Tescadre d'évolution aux ordres de S. A. K. le prince de Joiiiville mouillait dans la rade d Alger. Le maréchal alla au-devant du prince et

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eut la satisfaction, avant de quitter à jamais le sol d'Afrique, de saluer son glorieux complice d'Isly et de Mogador.

L'émotion que causa eu Afrique la nouvelle du départ du gouverneur général fut profonde (1).

Avant de quitter à jamais la terre d'Afrique, le maréchal adressa ses adieux aux colons, à l'armée et à la marine dans les proclamations suivantes :

(1) « Le maréchal, écrivait le colonel Saint-Arnaud, le 26 mai 1847, est aiTÎvé de Kahylie à onze heures du matin. Les journaux t'avaient appris son combat du 18 et ses succès en Kahylie. Aujourd'hui sa détermination est arrêtée. Le même bateau qui te porte ma leltre^ écrite au bout de sa table, emporte à Paris Tannonce de son retour. Il part dans quelques jours et ne veut plus de FAfrique ou plutôt du Gouvernement qui ne le soutient pas.... »

Aliter, 28 mai 1847.

Eh bien, cher frère, mes quelques ligues du 26 t'oot annonc*V, en grau(l<*

hâte, la révolution africaine que nous subissons. Hélas! ne nous y méprenons pas, c'en est une réelle pour tous, pour le pays et pour nous surtout, vieux soldats qui avons vieilli et grandi avec Thomme que nous regretterons toujours !

Fatigué de lutter contre des ministres qui repoussent ses idées et veulent faire prévaloir d'autres systèmes, le maréchal se retire, et, cette fois-ci, sa détermination est irrévocable. Il a fait de nobles adieux à rarmèc ; tu liras son ordre du jour. Nous avons tenu conseil, et voici les combinaisons que le maréchal a arrêtées et soumet au Roi : Bedeau ou Baraguay d'Hilliers, ou bien (et, dans l'intérêt de l'Afrique, c'est mon avis) le duc d'Aumaleavec un des deux pour commander les troupes. Tout cela se débat à Paris dans ce moment-ci. Le maréchal a écrit au ministre les lettres les plus nobles et les plus dignes. Il se plaint qu'on n'ait pas eu égard k ses propositions pour les promotions dans l'armée d'Afrique, etc., etc. Le maréchal compte s'embarquer, le 5 juin, pour la France.

Alger, 5 juin 1847.

Cher frère, ces quelques lignes te seront portées par le même bateau qui emporte en France notre brave maréchal et la -fortune de l'Afrique.

Le prince de Join ville est arriva hier avec son escadre. Il a vu le maréchal, et j*assistais k l'entrevue, qui a été atfectueuse et cordiale. Le maréchal a exposé au prince les motifs qui le mettaient dans la nécessité de quitter son gouvernement;

le princj l'a approuvé Dans une heure, l'armée et tout ce qu'il y a de bien dans

la population civile ira faire ses adieux au maréchal. C'est une triste cérémonie ; j'irai l'accompagner jusqu'à bord du Caméléon.

Alger, 30 mai 1847.

Colons de TAlgérie,

Jetez un coup d'œil sur la proclamation que je vous adressais en février 1841, à mon arrivée en Afrique. Vous verrez que j'ai dépasse de beaucoup le programme que je m*étais tracé; j'avais dit que le drapeau de la France devait seul planer sur TAlgérie : deux fois TKmir a été refoulé dans le Maroc, et notre domination s'étend sur le pays des Arabes de la frontière de Tunis à celle du Maroc, de la mer à ISO ou 130 lieues dans le Désert.

J'avais dit que je serais colonisateur ardent. Étendez vos regards au delà du cercle d'Alger : voyez les routes, les ponts, les édifices de toute nature, les barrages, les conduites d'eau, les villages qui ont surgi, et dites si nous n*avons pas fait en colonisation, au milieu d'une guerre ardue, plus qu*on n'avait le droit d'attendre en raison des moyens exigus mis à notre disposition. Mais ce qui est colonisateur et administratif au-dessus de tout, c'est la sécurité. Cette sécurité, vous l'avez; vous pouvez voyager en tout sens, isolément jusqu'à 50 lieues et plus de la côte. Les Arabes gardent eux-mêmes les routes par des postes échelonnés de deux lieues en deux lieues ; ces postes vous offrent, le soir, un abri sûr, et si vous voulez aller dans le douar voisin, vous y trouverez une hospitalité généreuse. Los tribus font elles-mêmes la police, et il est fort rare qu'un crime ou qu'un délit reste impuni. Par les mêmes raisons, le commerce entier du pays vous est ouvert. S'il n'est pas plus considérable, il faut l'attribuer aux maux de la guerre et à ce que les Arabes consomment peu; mais il tend à grandir tous les jours par les bienfaits de la pacification. L'armée, pour ouvrir les voies à la colonisation, ne cesse de travailler que lorsqu'il est nécessaire de prendre

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