CHAPITRE IV
elles n'aplaniraient aucune des difficultés qui vous pressent. Ces difficultés sont dans la nature des choses, elles sont dans les Arabes, dans le climat, dans les misères qui entravent les premiers pas de Tagriculture. Les libertés n*ont là, absolument, aucune puissance !
Demandez donc d abord à la mère patrie qu'elle maintienne Tefi'ectif de Tarmée; qu'elle adopte un large système de colonisation civile et militaire; qu'elle augmente les allocations pour vos travaux publics de première urgence, et enfin qu'elle ôte à la centralisation de Paris tout ce qui peut lui être ôté sans compromettre la responsabilité ministérielle. Les affaires se feront avec plus de rapidité, et la lenteur de leur marche est le seul bien fondé dans les plaintes amères que vous faites entendre tous les jours (1).
Voilà les charges qui peuvent influer sur votre avenir; plus tard, quand vous aurez grandi, quand votre société sera assise sur de larges bases, quand vous aurez assez d'aisance pour payer des impôts, le moment sera venu de demander des institutions en harmonie avec votre état social. Ces conseils n'ont rien qui doivent vous blesser; ils sont, au contraire, la preuve du vif intérêt que je vous porte. Vous savez que, pendant les six années et plus de mon gouvernement, j'ai mieux aimé servir vos intérêts que de flatter vos passions et votre amour-propre. Pour que je fusse moins franc en vous
(1) Ces suprêmes recommandations aux colons ne sont-elles pas le résumé clair et saisissant des conseils que le sage gouverneur ne cessa d'adresser à ceux qu'il nommait si justemeut « ses enfants capricieux, volontaires et mal élevés »? Ses conseils, ses admirables instructions ne devraient-ils pas être le code des principes et des maximes de tout gouverneur, de tout administrateur algérien? Depuis le maréchal Bugeaud, les colons nont point changé. Mais hélas! en Algérie, pas plus qu'en France, nous ne retrouverions, aujourd'hui, un homme dont les services, l'autorité et le prestige permissent de parler aux colons ou aux Français un tel langage.
quittant, il faudrait que mon affection pour vous eût diminué. 11 n'en est rien, l'avenir vous le prouvera.
Voici les adieux à l'armée :
Au quartier général d'Alger, le 5 juin 1847.
Officiers, sous-ol^ciers et soldats de l'armée d'Afrique!
Ma santé et d'autres motifs puissants m'ont obligé de prier le Roi de me donner un successeur. Sa Majesté ne me refusera pas un repos devenu indispensable. En attendant sa décision, je vais jouir d'un congé qui m'est accordé depuis longtemps.
Gomment me séparer de vous sans éprouver de profonds regrets ! Vous n'avez cessé de m'honorer pendant six ans et demi d'une confiance qui faisait ma force et la vôtre. C'est cette union entre le chef et les troupiers qui rend les armées capables de faire de grandes choses. Vous les avez faites. En moins de trois ans, vous avez dompté les Arabes du Tell et forcé leur chef à se réfugier dans l'empire du Maroc. Les Marocains entrèrent alors dans la lutte; vous les avez vaincus en trois combats et une bataille. Abdel-Kader, rentré en Algérie à la fin de 1845, a soulevé presque tout le pays ; vous l'avez vaincu de nouveau. Il avait trouvé des appuis et des ressources dans le Désert, vous avez su l'y atteindre on vous rendant aussi légers que les Arabes. En apprenant l'art de subsister dans ces contrées lointaines où les populations, en fuyant, ne laissent aucune ressource au vainqueur, vous avez pu frapper vos ennemis partout, dans les plaines du Sahara comme dans les montagnes les plus abruptes du Tell. Vous ne leur avez laissé aucun refuge, aucun répit, et voilà comment vous avez établi celte puissance morale qui garde les routes et protège la colonisation sans exiger votre présence